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Billet de blog 7 mai 2015

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8 mai 44, Remember !

 Alors que l'on célèbre la victoire sur l'Allemagne nazie, une pensée pour 75 000 Français tués lors des bombardements alliés. Pourquoi évoquer le 8 mai... 44 ? Parce que c'est la date d'un raid meurtrier détruisant la ville de Bruz près de Rennes. Et ensuite Saint-Etienne, Le Havre, Nantes, Royan... Dommages collatéraux qui font l'objet d'une grande discrétion dans la mémoire officielle.

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Alors que l'on célèbre la victoire sur l'Allemagne nazie, une pensée pour 75 000 Français tués lors des bombardements alliés. Pourquoi évoquer le 8 mai... 44 ? Parce que c'est la date d'un raid meurtrier détruisant la ville de Bruz près de Rennes. Et ensuite Saint-Etienne, Le Havre, Nantes, Royan... Dommages collatéraux qui font l'objet d'une grande discrétion dans la mémoire officielle.

Pourtant le nombre total de victimes civiles représente le tiers du nombre de soldats tués au front (200 000). 518 000 tonnes de bombes furent déversées sur la France. Sur le front de l'Ouest, la France est le second pays après l'Allemagne le plus touché par les bombardements alliés.

Bruz, 8 mai 1944 :

La Royal Air Force, dans la nuit du 7 au 8 mai, vers minuit, détruit le centre ville (mairie, église, écoles, habitations) : 183 morts, 300 blessés, 600 sinistrés, pour une petite ville de 2800 habitants. Les avions visaient un dépôt de munitions et ont raté leur cible. Aujourd'hui, le site de la mairie, qui en fait le récit, attend étrangement le dernier paragraphe de son texte pour glisser au lecteur peu informé que l'on pourrait croire à l'"oeuvre de l'aviation allemande", pour attribuer le drame à une "erreur de balisage", donc à des hommes à terre.

Le mémorial à Bruz cultive encore davantage l'ambiguïté en parlant du bombardement sans désigner les auteurs. Pire, en écrivant : "En dépit de quatorze bombardements, tuant et blessant la moitié de la population et détruisant la presque totalité de ses immeubles, Bruz a poursuivi sans faiblir sa résistance à l'ennemi, donnant ainsi un magnifique exemple de foi dans les destinées de la France", les autorités laissent presque entendre que les coupables directs sont les Allemands.

Mémorial à Bruz (Ille-et-Vilaine) : aucune indication sur les auteurs du bombardement [Ph.YF]

Saint-Etienne, 26 mai 1944 :

Les forces américaines veulent perturber le réseau ferroviaire utilisé par l'armée nazie occupante. Elles décident de bombarder Saint-Etienne, qui par ailleurs a des usines d'armement qui travaillent pour l'Allemagne. L'objectif est de toucher la gare. Si les Anglais volent de nuit et en basse altitude (comme ils l'ont fait en mars, tout près, à La Ricamarie sur l'usine Nadella), les Américains bombardent de jour et donc à haute altitude (6 à 7000 mètres) pour éviter les tirs de DCA. Marc Swanson, historien canadien, évalue à 176 le nombre de bombardiers (1). Un témoin m'a confié qu'il n'a pu compter les avions : il a vu dans le ciel comme un essaim de guêpes, alors qu'il était réfugié, avec sa femme enceinte et son propriétaire, dans une tranchée creusée dans le jardin (et recouverte en partie de terre). Trois vagues d'avions larguèrent plus de 2000 bombes à partir de 10h17, pendant un quart d'heure (2). 230 bâtiments furent totalement détruits, 350 fortement endommagés. Marc Swanson évalue le nombre de tués à plus de 1000 (et 1500 blessés dont 500 sérieusement). Plusieurs dizaines de morts dans l'église Saint-François où des premiers communiants et des invités à une noce s'étaient réfugiés dans la crypte. Un autre témoin de ces événements, venu sur les lieux pour participer aux secours, m'a raconté, il y a longtemps, la vision d'apocalypse qui s'offrit alors à lui.

Selon M. Swanson, le principe du bombardement par vagues avait précisément pour objectif, après avoir touché la cible, de provoquer des victimes parmi "les ambulanciers, les policiers, les services de secours, bref toute l'infrastructure d'une ville", ainsi que les civils sortant des abris croyant que l'attaque était terminée.

Le 26 mai à Saint-Etienne, après un premier largage réussi sur la gare, les avions suivants lâchèrent leurs bombes tout simplement en visant le nuage de fumées. Comme le vent l'avait déplacé, le tir n'était plus ajusté.  D'où les énormes dégâts collatéraux.

Eglise Saint-François à Saint-Etienne [Ph.YF]

A noter que s'il y eut d'autres alertes, Saint-Etienne ne fut plus bombardée (et les usines d'armements, comme la SCEMM ou la MAS, ne furent pas détruites).

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(1) 26 mai 1944, Le bombardement de Saint-Etienne, Pourquoi ?, par Marc Swanson, éd. Arts Graphiques, 2005.

(2) Contribution à la "petite" histoire : à croire que c'est un horaire fatidique, l'explosion d'AZF à Toulouse le 21 septembre 2001 ayant eu lieu aussi à 10h17 précises.

Royan, 5 janvier et mi-avril 1945 :

Howard Zinn est connu pour son travail remarquable sur l'histoire populaire des Etats-Unis (en France, aux éditions Agone). Peu avant l'armistice, il fait partie d'un équipage à bord d'un bombardier qui participe à la destruction de Royan, à l'embouchure de la Gironde. Après guerre, il prend conscience de l'enfer qu'il a provoqué, sur ordre. Il mène l'enquête et publie un petit livre qui montre que la poche de résistance allemande dans cette ville était sur le point de se rendre, les forces françaises officielles négociaient la reddition, quand l'état-major américain décida de déverser sur Royan des tonnes d'"essence gélifiée", c'est-à-dire du napalm. Déjà un bombardement terrible avait eu lieu le 5 janvier, rayant Royan de la carte et ratant la forteresse allemande (450 civils français et 35 soldats allemands tués). Il est largement admis aujourd'hui qu'il s'est agi d'une "tragique erreur". Un imprimeur de Royan, dans Royan, ville martyre, s'est plaint que personne n'ait jamais été poursuivi et puni pour ce "crime". Du 14 au 16 avril, 1200 bombardiers lourds américains, dont celui de Howard Zinn, font encore des morts parmi le millier de civils encore présents, achevant de détruire totalement la ville : "ultime raid", considéré par des historiens locaux comme d'une "inutilité manifeste", mais révélant au monde entier "la puissance destructrice du napalm".

Le Havre, Nantes, Rennes, Caen, Lisieux, Evreux, Cambrais, Tours, Marseille, Avignon, Lille, Amiens, Lyon, Nîmes, Saint-Nazaire, Lorient, Vannes, Rouen, La Chapelle à Paris, ou des villages comme Aunay-sur-Odon dans le bocage normand : Sylvie Barot et Andrew Knapp, historiens, dans un long article paru dans le Monde les 1er et 2 juin 2014 évoquaient les 2500 civils français tués lors du Débarquement et tous ces bombardements atteignant plus ou moins leur but (souvent pas du tout) mais faisant d'énormes dégâts humains alentour.

Dans le documentaire Nantes sous les bombes alliées (2012), François Gauducheau évoque le bombardement américain de cette ville, suite à une erreur de cible (1000 morts, 2000 blessés).

Rouen : 3500 morts (aucun Allemand), 30 000 sans-abris et 9500 immeubles détruits.

Evreux : tout le centre ville ancien détruit.

Caen : presque totalement détruite. 2000 tués

Saint-Malo : 144 civils tués, puis la population est évacuée et la ville détruite à 80 %.

Le Havre fut détruit à 85 %, avec 10 000 tonnes de bombes américaines larguées par les Britanniques. 2000 morts civiles. 10 000 maisons détruites, 80 000 sans-abris. L'utilité de ce bombardement n'est pas démontrée.

Sochaux fut gravement atteint (125 morts) par des bombardements de 152 Halifax anglais qui visaient l'usine Peugeot mais ratèrent en partie leur cible. Pour éviter un nouveau carnage, des actes de sabotage, avec la complicité de certains cadres, eurent lieu dans l'usine qui produisait des voitures pour l'armée allemande et des patins de chars.

Le relatif silence sur ces morts et blessés de la guerre s'explique certainement par le fait que cela est considéré comme un mal nécessaire. Il fallait vaincre l'Allemagne nazie et donc l'occupant en France. Sauf que ce qui interroge c'est que l'intérêt des bombardements est souvent remis en cause, non pas seulement par les proches des victimes mais par des historiens. Après guerre, ce fut un sujet tabou. Ce qui comptait c'était la victoire : on n'allait pas chercher des coupables parmi les vainqueurs.

On sait que les Américains projetaient d'occuper eux-mêmes la France, lui imposant une monnaie, par la mise en place d'un "Vichy sans Vichy" (3). Sans entrer dans ces questions politiques, on peut se demander si la désinvolture des alliés face à la sauvegarde des vies humaines n'avait pas pour but d'écraser les populations, physiquement et surtout moralement. Ce qui sera la stratégie peu après sur les villes ennemies : dont Dresde, sans aucun intérêt stratégique : 305 000 morts, près de la moitié de la population de la ville et bien sûr Hiroshima et Nagasaki (210 000 morts). Crimes qui consistaient à anéantir les civils (hommes, femmes, enfants, vieillards), donc crimes de guerre, qui ont été justifiés par la nécessité de hâter la fin de la guerre, et ne furent jamais jugés. Plus tard, Winston Churchill, s'interrogeant sur l'intérêt de ces bombardements alliés, admettait que le but avait été d'"augmenter la terreur" (4).

Howard Zinn, dans le petit livre où il évoque Royan (La bombe, De l'inutilité des bombardements aériens, éditons Lux, 2011) consacrait une première partie intitulée Hiroshima, briser le silence, dans laquelle il dénonçait le caractère aveugle des bombardements et répondait négativement à cette question : "peut-on justifier les atrocités que les bombardements massifs caractéristiques des guerres modernes infligent à des centaines de milliers d'êtres humains par des "nécessités" d'ordre militaire, stratégique ou politique ?".

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(3) Voir l'article d'Annie Lacroix-Riz dans le Monde diplomatique de mai 2003 : Quand les Américains voulaient gouverner la France.

(4) British Bombing Strategy in World War Two

[Photos Yves Faucoup]

Autres billets du blog en lien avec le 8 mai 1945 :

Pardonnez-nous notre silence (sur la déportation et l'extermination des Juifs : texte écrit il y a 20 ans et reproduit en janvier dernier sans aucune modification)

8 mai 1945 : les massacres de Sétif et le témoignage que m’avait livré Charles Tillon

Sur Mediapart, voir ce billet à propos d'Hiroshima et Nagasaki, publié le 2 août 2014, à l'occasion de la mort d'un membre de l'équipage qui largua la bombe nucléaire :

http://blogs.mediapart.fr/blog/tatia/020814/theodore-van-kirk-memoriam

Billet n° 196 août

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

@YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

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