Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, IFRAP et philanthropie, Mali et Niger, suite (Social en vrac n°9)

 

Philanthropie, que de crimes…

Fin avril, on apprenait que Sabine Roux de Bézieux se souciait tellement des autres qu’elle avait décroché les honneurs de la Fondation de France. Cette dernière publiait dans les journaux un encadré publicitaire tout à sa gloire : elle n’a pas peur de se coltiner un triathlon ni de sauter en parachute. Et en plus sa ligne de conduite battante est partagée par son mari « Geoffroy, et leurs quatre enfants ».

 

C’est merveilleux, d’autant plus que « dans la vie, les Roux de Bézieux ne veulent pas se contenter de jouir de leur confort. Quand Geoffroy vend sa première entreprise, The Phone House, au milieu des années 2000, c’est tout naturellement qu’ils décident de consacrer une part importante des fonds générés à la création de la Fondation Araok – « en avant ! » en Breton [sic, la majuscule est dans le texte]. Sept ans plus tard, ce sont plus de 600 000 euros qui ont été versés à une trentaine d’associations, selon un fil rouge : permettre à des personnes fragilisées de prendre un nouveau départ dans leur vie ». Sabine estime que son ambition est de « faire confiance en la nature humaine et donner à chacun les moyens de tracer son propre chemin ». Elle aimerait tellement que l’on raconte des histoires de philanthropes plutôt que tous ces faits divers, qui ne contribuent pas à changer la société. Ben c’est ben vrai ça !

 

Peut-être que certains lecteurs imaginent que j’invente le texte de la Fondation de France : pas du tout, même si Geoffroy Roux de Bézieux, GRB pour les intimes, est un des candidats au poste de grand patron des patrons (le Medef). D’après Marianne du 1er juin, il a effectivement vendu Phone House avec les 1200 emplois qu’il avait créés (merci), mais qui ont été détruits par le racheteur américain, qui a liquidé la boîte. Diplômé de l’Essec, comme Madame philanthrope, il dirige France Virgin Mobile et perçoit un salaire annuel supérieur à 250 000 € (d’après Marianne). Interrogé par Philippe Poutou lors d’une émission de Mots croisés, sur France 2 (29 avril), il a été fair-play et a reconnu gagner 300 000 € par an avant impôts (soit la moitié après impôts, a-t-il tenu à préciser). Personne ne sait quand il se débarrassera une nouvelle fois de son entreprise. Quand il a prétendu que lui, à la tête du Medef, il privilégierait le dialogue social, il paraît que certains de ses salariés ont failli s’étouffer. Lors de l’émission de France 2 (six jours après la « publicité » de la Fondation de France, qui, à ma connaissance, n’a pas été commentée), GRB a reconnu que le gouvernement est plus rigoureux que le précédent, au grand dam de Valérie Pécresse, présente sur le plateau, qui poussait des hauts cris. Il a cependant défendu le droit des entrepreneurs à profiter des fruits de leur génie.

 

Il ne l’a pas dit mais on comprenait que pour pouvoir exprimer pleinement sa générosité il ne fallait pas que l’Etat le taxe trop. D’ailleurs, en versant à sa propre fondation, ses dons sont déductibles de l’Impôt sur le revenu (66 % du don), de l’Impôt sur les sociétés (60 %) et de l’Impôt solidarité des grandes fortunes (75 %). Malin non ?

 

On admet cette perte pour le budget de l’Etat quand il s’agit de dons aux Restos du cœur, à la Croix-Rouge, aux Secours populaire ou catholique, à Amnesty International, mais là ! Pourquoi pas à ce compte accorder une déduction fiscale à ceux qui financeraient Mediapart ou, tiens, l’IFRAP par exemple, l’Institut pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques, qui a pour but d’étudier l’« efficacité des politiques publiques », de faire connaître publiquement ses travaux et « de mener toutes les actions en vue de la mise en œuvre par le Gouvernement et le Parlement des mesures proposées » (par des manifs dans la rue ou par du lobbying ?). Et bien oui, cette Fondation, dirigée par Agnès Verdier-Molinié, habituée des plateaux de télévision, est habilitée ainsi à collecter des fonds auprès de ses bienfaiteurs fortunés, qui bénéficient ainsi de déductions fiscales. C’est-à-dire que les contribuables que nous sommes nous assumons une perte de rentrée fiscale (donc une hausse de nos impôts) au profit d’un think tank qui ne cesse de militer contre le service public, contre les politiques sociales, contre toute forme d’impôt, et qui s’insurge actuellement contre la baisse du quotient familial (en se gardant bien de préciser que la baisse précédente, récente, a été effectuée par Nicolas Sarkozy). Elle ne se dévoue en aucune façon en faveur des plus démunis dans ce pays, elle ne fait pas œuvre sociale. En fait, nul n’ignore que cette fondation, très proche du Medef et de l’UMP, est au service du patronat et des classes aisées. N’y a-t-il pas là une niche fiscale qu’il serait judicieux de supprimer ?

 

Mali et Niger : compléments

Suite au texte publié dans Social en vrac n°7 (le 28 mai), je voudrais apporter les précisions suivantes. L’association Croq’Nature basée à Bagnères-de-Bigorre, mais de compétence nationale, qui organisait du tourisme solidaire dans tout le Sahel, a vu son fonctionnement particulièrement entravé depuis quelques années. Malgré ses bonnes relations avec le monde touarègue, les voyages au Niger, au Mali, en Mauritanie et en Algérie ont du être suspendus compte tenu de la situation géo-politique (mais d’autres destinations subsistent : Maroc, Sénégal, Burkina Faso, Tchad, Tunisie, voir leur site). Les voyages que Croq’Nature organise concernent des petits groupes (mais cela représente un millier de voyageurs chaque année), dans un esprit solidaire : une part (6%) du coût à la charge du voyageur est redistribuée localement pour des actions de développement (cantines, jardins d’enfants, banques de céréales, formation d’infirmière). Ainsi, au cours de l’année 2011/2012, 51 169 € ont été affectés sur 8 pays de la zone (et 770 930 € en 13 ans). Ce qui est un beau résultat pour une si petite association mais avec des animateurs dévoués. A noter que l’acte solidaire qui consiste à voyager dans ces conditions ne permet pas de déduire une partie de la dépense de son impôt. Faudrait pas exagérer : Croq’Nature n’est pas un think tank ! 

http://www.croqnature.com/index2.htm

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[Photo YF : Mopti, au bord du Niger, Mali]

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