La presse bâillonnée : un dessin de Cabu

Fin 1979, alors qu'une petite revue de Franche-Comté était poursuivie par un hebdo ancien collabo, Cabu avait réalisé un dessin contre ceux qui cherchent à bâillonner la presse.

 

Automne 1979 : l'armée française est en manœuvre en Franche-Comté. Cabu est alors sur le terrain, affublé de son duffle-coat. Nous passons une soirée avec lui, près de Vesoul, avec Alain Goguey, directeur de la revue L'Estocade. J'avais écrit peu avant un article qui mettait en cause un petit hebdo local qui avait toujours pignon sur rue et qui, pendant la dernière guerre, avait collaboré avec les Allemands, refusant de se saborder et publiant tous leurs communiqués contre la Résistance et appelant à "extirper le virus juif". Les propos que j'avais employés sur cette collaboration avec les Nazis étaient graves (j'avais écrit que ce journal avait ainsi "alimenté les chambres à gaz"). Le propriétaire du journal porta plainte et réclama 300 000 francs de dommages-intérêts.

Cabu aussitôt, généreusement, pour nous aider, réalisa un dessin qui fera la couverture du numéro de L'Estocade de décembre 1979-janvier 1980.

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L'été dernier, alors que Cabu dédicaçait à Auch, à la librairie Les Petits Papiers, un ouvrage qu'il publiait sur le jazz, je l'ai rencontré et lui ai proposé de signer cette couverture. Il se plia de bonne grâce à cette demande. Il se souvenait très bien de cet épisode lointain, et apposa sa signature en dessinant en un tour de main, sur l'ancienne couverture de la revue, une tête de militaire (comme il les affectionnait), avec ces mots : "Ah ! Vesoul !" (1).

DSCF4471_-_Copie.JPG [Photo YF]

 

Hommage à Charlie-Hebdo, à ses employés, à ses dessinateurs et journalistes massacrés, à leur créativité incroyable. Ainsi qu'aux policiers tués par les massacreurs. Hommage à la France de la fraternité, à la France multiple, la France du refus de toutes les idéologies de l'exclusion.

 

DSCF7199.JPG Manifestation d'hommage, le soir du 7 janvier, place du Capitole à Toulouse [Ph. YF]

Un mot pour Bernard Maris : d'autres ont écrit ou écriront mieux que moi sur cet économiste. Je veux juste noter que s'il participait à la rédaction de Charlie-Hebdo et à une chronique sur France Inter (le vendredi, en débat, avec Dominique Seux des Echos), il était quelques fois invité à l'émission C dans l'air, sur France 5. Sans être un gauchiste en économie, il avait le mérite de rappeler que l'économie n'est pas une science exacte, de refuser les politiques d'austérité, de défendre le modèle français de protection sociale, et de contrer les discours ultra-libéraux de ses interlocuteurs. Il était un des rares à être toléré sur ce plateau organisé par une filiale du groupe Lagardère (où, outre lui, seuls Philippe Frémeaux d'Alternatives économiques et Eric Heyer de l'Ofce, tiennent un propos qui ne relève pas du libéralisme échevelé).

Si l'émission C dans l'air, le 7 janvier, a (très légèrement) évoqué la mort de Bernard Maris lors du massacre au siège de Charlie-Hebdo, j'ai trouvé étonnant et choquant que le rappel à sa participation à l'émission ait été aussi discret.

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(1) Le journal collabo fut débouté de sa plainte, jusqu'en Cassation, pour plainte trop tardive : c'est-à-dire que les magistrats, à toutes les strates, courageusement, considérèrent qu'ils ne pouvaient juger sur le fond et donc retinrent que le plaignant avait porté plainte trois jours trop tard, le délai de plainte en diffamation étant de trois mois précis.

 

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 Billet n°169

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