Manipulateurs en tout genre

Social en vrac n°18Valeurs actuelles et les invisibles, Valeurs actuelles et Dieudonné, Tomboy ou comment un « garçon manqué » obsède les intégristes, Le cynisme de Crésus, Au RSA, il veut racheter Pétroplus

Social en vrac n°18

Valeurs actuelles et les invisibles, Valeurs actuelles et Dieudonné, Tomboy ou comment un « garçon manqué » obsède les intégristes, Le cynisme de Crésus, Au RSA, il veut racheter Pétroplus

Valeurs actuelles et les invisibles,

L’hebdomadaire de la droite extrême publiait le 30 janvier un édito de Yves de Kerdrel qui, non content des 50 milliards d’économies budgétaires annoncées par François Hollande, réclame toujours plus, ce qu’il s’est gardé de faire avant mai 2012. Au doigt mouillé, il estime que les dépenses publiques devraient baisser de 130 milliards. Pourquoi ? Parce que « l’État providence est exsangue » ! Or pour le moment, il est gravement menacé et ne sera « exsangue » que si les dépenses dites sociales sont réduites drastiquement, comme en rêve de Kerdrel.

Selon lui, « l’État moribond » (on a peur), « l’État nounou » (tout son mépris pour la solidarité républicaine s'affiche dans cette formule) doit cesser : « il est temps de passer à la lessiveuse les milliards d’euros consacrés aux allocations, aides ou primes diverses qui ruinent le pays, mettant à bas la notion de mérite et maintenant dans l’inactivité des quantités de Français ». Et de s’en prendre à cette « France qui vit aux crochets des autres » et « qui nous tire vers ce déclin presque inéluctable ».

Les Français auraient compris, selon lui, que la « France des privilèges » est constituée à la fois des « profiteurs d’en haut «  (pour faire bonne mesure) et des « profiteurs d’en bas, qui ont confisqué le pays aux dépens des oubliés, des sans-voix et de tous les invisibles ». Il faut lire Valeurs actuelles du 31 janvier 2013 (un an plus tôt donc) pour savoir que les invisibles ne sont pas les oubliés, les sans-voix, les gens d’en bas, les défavorisés, les rejetés par la crise condamnés à solliciter de l’aide, mais les petits patrons, les commerçants, les artisans, les policiers, les enseignants, les infirmières.

Ce discours n’est pas une opinion mais une manipulation puisqu’il reproche aux victimes de la crise de l’avoir causée et passe sous silence les vrais responsables, les fauteurs de dettes, les spéculateurs, qui sont, idéologiquement, ses mandataires.

Ce qui prête à sourire dans la phraséologie de cet hebdo (qui croit intelligent de citer Jean Bodin dans son titre : « Il n’est de richesse que d’hommes ») c’est que ce terme d’invisibles est désormais utilisé à toutes les sauces : non seulement Pierre Rosanvallon l’évoque dans son Parlement des invisibles (voir mon billet sur le sujet), mais encore Canal + le 28 janvier diffusait un documentaire de Sébastien Lifshitz intitulé Les Invisibles, qui racontait l’histoire de plusieurs… couples homosexuels. Ce qui est loin de représenter les valeurs actuelles de l’hebdo, repaire de Catherine Nay et d’Eric Brunet.

 

Valeurs actuelles et Dieudonné

Encore quelques mots sur cet hebdo qui a rendu compte de l’affaire Dieudonné avec une certaine tolérance à l’égard de l’humoriste qui a plongé corps et biens dans l’antisémitisme. Cela ne choque pas un magazine qui préfère adresser en priorité ses attaques contre Manuel Valls, lui reprochant d’ailleurs d’avoir été poussé au jusqu’au-boutisme dans ce combat, « loin d’être prioritaire », par sa femme, la violoniste Anne Gravoin, « elle-même membre de la communauté juive ». L’idée que l’antisémitisme ne peut être combattu que par les Juifs c’est bien là un propos d’antisémite. Gageons que Dieudonné s’en est déjà délecté. Sur le site de VA, les internautes se partagent entre ceux qui défendent ce pauvre Noir victime des sionistes, et ceux qui crachent leur haine à l’encontre des Africains. Parfois, il y a l’habitué, pas davantage censuré par les modérateurs, qui fait la synthèse : « Plus que jamais la Francarabia est sous emprise sioniste ».

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Tomboy ou comment un « garçon manqué » obsède les intégristes

 Tomboy  est un beau film de Cécile Sciamma, surla tolérance. Laure, aux traits fins, n’est pas encore formée et se comporte comme un garçon manqué (c’est le sens du mot anglais tomboy). Arrivée avec ses parents dans un nouveau quartier, elle se laisse piéger par une fillette qui l’a prise pour un garçon. Alors elle se fait appeler Mickaël, et utilise plein de subterfuges pour ne pas être découverte. La jeune actrice joue merveilleusement bien. Ce film a été visionné dans les collèges, sans que quiconque ait à redire. Les élèves, en général, l’ont apprécié, ils y ont vu un film sur l’amitié, sur le mensonge auquel ils se croient parfois contraints. Il a provoqué des débats intéressants. Quelques enfants ont été un peu remués par cette histoire d’un garçon qui s’avère être une fille. Et puis les idéologues, qui disent vouloir lutter contre la théorie du genre, ont vu dans ce film un outil de propagande mettant en cause les rapports entre les sexes et ont réclamé l’arrêt de sa diffusion à destination des élèves. Outre que cela ne correspond pas à la grande majorité des commentaires d’élèves qui ont été recueillis ici ou là, j’ai du mal à imaginer que quiconque a vu réellement le film puisse y déceler un danger pour les enfants (sauf à être particulièrement perturbé).

Dans le même ordre d’idée, le film La Marche qui raconte l’épopée des jeunes Beurs qui, il y a 30 ans, sont montés à pied sur Paris, est décrypté par Farida Belghoul comme une propagande homosexuelle (parce qu’il y a une jeune femme gay parmi les marcheurs). Farida Belghoul, qui fut communiste, qui a participé jadis à cette marche, sort d’une solitude qui lui pesait en s’acoquinant avec Alain Soral, le militant d’extrême droite, qui se revendique « national-socialiste » et dont l’antisémitisme le conduit à chercher à faire un lien paradoxal entre l’immigration et l’extrême droite (1). C’est elle qui a lancé le mouvement de la Journée du retrait de l’école pour protester contre les ABCD de l’égalité.

 

(1)   voir l’article sur Mediapart de Lucie Delaporte et Rachida El Azzouzi, Farida Belghoul, itinéraire d’une « marcheuse » perdue : http://www.mediapart.fr/journal/france/310114/farida-belghoul-itineraire-dune-marcheuse-perdue

 

Le cynisme de Crésus

A la fin de l’année 2013, on apprenait qu’en Suisse, parmi les 300 milliardaires en francs suisses, il y avait 45 exilés français, dontla famille Peugeotet un petit nouveau, Éric Cormier, héritier de l’industrie pharmaceutique, à la tête d’une fortune estimée à près de 500 millions d’euros (il dit ne pas connaître lui-même le montant). Cet individu, qui fait partie de la jet-set et fréquente les Massimo Gargia, Alain Delon, Prince Albert de Monaco et autres frères Bogdanov, pourrait vivre en cherchant à ne pas trop se faire remarquer. Mais, imbu de lui-même alors qu’il n’a rien créé, a simplement hérité avant de spéculer au sein d’un fonds d’investissement, il croit pouvoir donner des leçons au petit peuple français. Avec un cynisme à toute épreuve.

 

Il a déjà été interviewé par TF1 en janvier 2013 dans une émission intitulée Les héritiers de Crésus. Puis Arte et Mediapart l’ont interrogé (1) au palace Métropole, au bord du lac Léman. Il a choisi la Suisse parce qu’y souffle un vent de liberté. Il peut « opérer des mouvements financiers sans être suspect ». Le lac de Genève est comme sa population : « tolérant, paisible ». En France, règne la jalousie envers les riches. Lui, il a des amis qui possèdent des yachts et des jets privés : il en profite au lieu de les jalouser.

 

Quand il était en France, il gagnait beaucoup d’argent « sans payer un centime d’impôts », parce qu’il savait utiliser les niches fiscales. Il s’amuse des pauvres clampins qui ne peuvent pas optimiser. Pour lui, la vie est simple : il y a naturellement des très riches, des riches, des pauvres et des très pauvres. C’est comme les rivières : il y en a des petites, et des grosses. Il admet que « le monde n’est pas juste » : c’est au gouvernement de corriger un peu les injustices mais « il ne faut pas faire de l’assistanat, car c’est habituer les gens à ne rien faire ». Les indemnités de chômage ne devraient pas durer plus de six mois : « tu n’as rien trouvé, alors plus rien. Repartir plus bas, pour aller plus haut » ! Il décrit le capitalisme comme amoral : « que le plus malin fasse plus de bénéfices que l’autre ». Aucun problème de conscience à faire du trading : « si je ne le fais pas, un autre va le faire ». Pour ajouter : « est-ce indécent de gagner un, deux ou trois millions par mois ? Sinon, créons des kolkhozes où chacun gagnera le même salaire ».

 Eric_Cormier.jpg Crésus, « l’archétype du raffinement du monde des affaires et de la haute finance internationale » selon 24heuresactu.com qui publie cette photo

S’il revenait en France, ce serait pour faire « le Printemps européen, faire la révolution, pour changer tout ça ».Car il faut supprimer les carcans et admettre une fois pour toutes que « c’est sur la sueur des populations que l’on construit des richesses ». Jadis avec l’acier, aujourd’hui avec la finance. Si on supprime les riches, il n’y aura pas de classes moyennes. Et d’ailleurs les riches embauchent des femmes de ménage ! Son conseil aux Français est simple : « Enrichissez-vous ! »

 

Son cynisme le conduit à considérer que « la crise est un mal nécessaire, comme la peste autrefois ». La guerre même. Sans vergogne, il se réjouit de vivre des passions, à la différence d’une « vie de fonctionnaire : métro, boulot, dodo » qui peut finir par un suicide. Mais attention, il ne faut pas croire que tous les riches sont heureux : c’est un dur métier que d’être riche. Certains jours, on ne gagne rien, alors on déprime, on se drogue. Les gens qui sont dans la pauvreté sont plus heureux que bien des milliardaires. Il en veut pour preuve tous ses propres amis qui sont insatisfaits de leur état. Lui, il a trouvé la solution : « quand on est nanti, il faut aider les autres, faire du mécénat ». C’est le traditionnel couplet de la philanthropie, qui est là pour divertir un peu le milliardaire.

 

A l’écoute de ces propos, on se prend à se demander si ce n’est pas une comédie, un coup monté, une mascarade. Comment un homme qui baigne dans la haute finance peut afficher autant de suffisance, exprimer sans pudeur autant de mépris ? Tout porte à croire, pourtant, qu’il s’agit bien d’un discours ordinaire d’un homme de « droite ultra-libérale et radical », comme le dit Mediapart. Et que ses aveux cherchent à manipuler l’opinion pour que soit acceptée sans réserve cette richesse imméritée. En poussant au plus loin l’arrogance, sans état d’âme, il s’agit, par un effet de sidération, d’une tentative d’asséner et de faire admettre que ce système injuste, immoral est le seul possible. Sauf si à un tel stade de provocation, les citoyens se rebiffent : il faut donc faire connaître ce reportage.

 

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(1)   Reportage audio : http://www.mediapart.fr/journal/economie/210613/reportage-audio-tous-mes-amis-milliardaires-sont-tristes

 

 

Au RSA, il veut racheter Pétroplus

Mediapart a raconté l’histoire du faux témoin de Nicolas Sarkozy, Jomode Elie Getty, libyen, qui se proposait encore récemment de racheter la raffinerie en faillite Petroplus pour 450 millions d’euros. Il était pris au sérieux lorsqu’il s’est présenté aux ouvriers, ce qui ne l’empêchait pas de percevoir le RSA. Sachant qu’il est venu témoigner devant les policiers en faveur de Nicolas Sarkozy pour attester que ce dernier n’avait jamais perçu d’aide financière de Kadhafi pour sa campagne électorale de 2007 et pour dénigrer l’enquête de Mediapart, on peut imaginer que les thuriféraires de l’assistanat le ménageront et éviteront, pour une fois, d’alpaguer un « assisté ». Pourtant, il s’agit bien d’un escroc, qui s’est d’ailleurs empressé de quitter le pays : on attend une déclaration de Laurent Wauquiez !

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http://www.mediapart.fr/journal/international/050214/argent-libyen-le-faux-temoin-de-sarkozy

et à lire l'article paru hier, qui resserre l'étau, écrit par Fabrice Arfi et Karl Laske "50 millions pour Sarkozy : l'accusation de l'ancien chef de l'Etat libyen" (l'ancien chef de l'Etat c'est Mohamed el-Megarief, le premier élu démocratiquement en 2012) :

http://www.mediapart.fr/journal/international/070214/50-millions-pour-sarkozy-laccusation-de-lancien-chef-de-letat-libyen

 

 

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

 

 

 

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