Femmes : un tabou de la parité

Le débat sur la parité hommes-femmes ne cesse d'évoquer le nécessaire accès des femmes aux postes jusqu'alors dévolus aux hommes, et la question de l'égalité des salaires. Certes. Mais l'égalité ne sera totale que lorsque les hommes n'hésiteront plus à occuper des postes dans lesquelles les femmes sont confinées, sans considérer avec mépris ces emplois, parce que "féminins".

 

Certainement parce qu’elles mettent au monde les enfants, qu’elles s’en occupent à domicile, et aussi  à cause de tous les stéréotypes en vigueur, lorsque les femmes sont sorties de la maison pour aller travailler, elles ont été le plus souvent cantonnées dans des emplois liés à la famille : la petite enfance, l’aide à domicile, l’assistance, le care, mais aussi, dans les usines, la fabrication de produits utiles aux femmes (Moulinex, par exemple)… pour, comme des sociologues l'ont montré, permettre finalement aux femmes de sortir plus vite de leur cuisine quand un double revenu est devenu nécessaire.

Certains métiers, longtemps dévolus aux femmes, restent largement à majorité féminine : pire, ils se reféminisent. Par exemple, assistant de service social : lorsque je débute mes études pour ce métier en 1967, il y a en France 50 diplômés assistants sociaux hommes. Deux d’entre eux m’ont convaincu que c’était un beau métier. Je suis intéressé par le social, par l'action sociale, sur le terrain, là où vivent  les gens, pas par une fonction qui ne pourrait être occupée que par des femmes. Je suis le seul garçon dans la promotion (ce sera souvent le cas dans ma carrière). Il est vrai que la profession est alors très tournée vers la famille et les enfants, ce qui explique sans doute, sans le justifier, la difficulté pour des hommes à s’investir dans ce travail. Par ailleurs, il est très connoté « féminin » (l’assistante sociale) : le masculin est peu utilisé, ce qui peut rebuter des jeunes gens qui ont été élevés dans les fameux stéréotypes, aujourd’hui contestés.

 

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Au cours de mes stages hospitaliers, à l'époque obligatoires, en pédiatrie à l'hôpital de Saint-Chamond, à 19 ans, je passe trois mois à langer les bébés et à leur donner le biberon. Et mes camarades filles me demandent de les remplacer pour les injections intramusculaires, persuadées que je suis moins sensible qu'elles, alors que j'ai tout autant la trouille. Au service maternité de l'hôpital de Rive-de-Gier, je suis conduit à expliquer aux femmes, qui en sont à leur cinquième accouchement, comment effectuer la toilette de leur nourrisson ! Après avoir assister à leur accouchement, en scandant avec la sage-femme : "poussez, poussez".

Au début de ma carrière, les assistantes sociales de secteur ont dans leur bureau un pèse-bébé, car elles exercent encore les missions de protection maternelle et infantile et assurent, avec un médecin vacataire, les consultations de nourrisson.

Les temps ont changé

Le contenu des tâches a considérablement évolué. La question du social n’est plus une affaire marginale : elle envahit tous les domaines. Pourquoi agir pour la protection de l’enfance serait une activité exclusivement féminine ? Pourquoi intervenir sur les conditions de travail dans les entreprises devrait être réservé à des femmes ? Pourquoi l’aide apportée aux familles ou personnes isolées confrontées à la pauvreté ou la précarité ne pourrait pas être assurée par des hommes ? Pourquoi l’accompagnement social en vue de l’insertion sociale ou professionnelle nécessiterait un professionnel de sexe féminin ?

C’est ainsi que les garçons sont venus sur ce métier dans les années 90, et pouvaient représenter 10 % des promotions. Filles et garçons étaient alors nombreux à se situer dans une démarche de « militance sociale ». Aujourd’hui, certaines promotions en France sont redevenues exclusivement féminines : pour des raisons difficiles à définir. Certainement parce que les salaires ne sont pas à la hauteur, c’est-à-dire à peine plus que le Smic en début de carrière  (métier à forte responsabilité mais diplôme reconnu bac + 2 seulement, malgré trois ans d’études). Sans doute parce que le social perd son caractère attractif pour les jeunes (les candidates et candidats à ces formations sociales fondent, actuellement, comme neige au soleil). Et aussi parce que les conditions de travail s'aggravent, du fait de la précarisation croissante des populations et des stratégies institutionnelles qui, le plus souvent, ne font plus sens. Beaucoup de professionnel(le)s en fonction ne parlent plus du métier en terme positif, ce qui peut décourager des vocations. Mais sûrement parce que les stéréotypes perdurent : on ne peut venir faire un métier qui semble réservé aux femmes. 

 Et c’est vrai pour d’autres métiers du secteur éducatif et social : les éducateurs spécialisés sont désormais massivement des éducatrices, et les animateurs des animatrices. Les conseillères en économie sociale et familiale sont presque exclusivement des femmes. Idem pour les techniciennes de l’intervention sociale et familiale, les éducateurs de jeunes enfants. Dans le secteur médico-social, puériculteurs et sages-femmes hommes sont paticulièrement rares : ce n’est pas le domaine d’intervention qui le justifie mais bien les préjugés (car pédiatres et gynécologues hommes ne manquent pas).

 

etudiantes_AS_sur_TSA_1.jpgIllustration parue sur le site de Travail Social Actualités à propos du Diplôme d'Etat d'Assistant de Service Social

 

Sujet tabou

Ce sujet est relativement peu abordé : car les hommes, minoritaires, tirent profit de cet état de fait (beaucoup n’auraient jamais accédé à des postes d’encadrement si la répartition hommes-femmes sur ces fonctions avait été égalitaire : ils auraient été confrontés à une concurrence dont ils auraient pu faire les frais), et les femmes sont prises entre le regret de cette absence de parité et le fait qu’elle leur permet d’accéder à des métiers plus facilement qu’ailleurs. Donc c’est le statu quo.

 Les questions sociales (de la petite enfance à la vieillesse) n’ont pas de sexe. Les tentatives publiques pour y répondre relèvent des fondements même de notre démocratie : dans la liberté, l’égalité et la fraternité. La solidarité ne se décline pas au féminin, ni au masculin d’ailleurs, mais avec humanité. Compte tenu des a priori qui ont encore la vie dure, féminiser l’action sociale c’est lui réserver une fonction de seconde zone. C’est persister à l’afficher comme une activité moins noble que d’autres, plus « masculines ». C’est pourquoi je mène le combat sur ce blog pour déjouer les instrumentalisations de toutes sortes, dont celle qui consiste à prétendre, conformément aux vieilles traditions, qu’il est dévolu aux femmes de porter, avec gentillesse et générosité, l’attention aux plus démunis ou aux enfants victimes (par exemple, Première Dame patronnesse et  ministres de la santé et du social souvent femmes, comme c’est le cas actuellement).

 La lutte pour la parité a encore beaucoup de pain sur la planche : en particulier pour faire converger vers des métiers perçus comme féminins des hommes qui y rechignent. Car la parité n’est pas qu’une question de justice mais aussi une nécessité d’équilibre. La société est faite d’hommes et de femmes. Chacun doit prendre sa part : c’est bien ce que tous les intégrismes ne supportent pas. 

Evoquant un jour ici ce sujet, j’ai eu droit à des commentaires indignés : l’urgence n’est pas de favoriser l’accès des hommes à des métiers essentiellement occupés par des femmes, m’affirmait-on. Je ne dis rien de tel : je dis simplement que cette question est le plus souvent occultée. On insiste sur les postes « masculins » que des femmes pourraient occuper, et ces dernières ne se privent pas, à juste titre, de tout faire pour y accéder. Il reste beaucoup à faire mais il est indéniable que la situation évolue. Inversement, les hommes rechignent à aller sur des métiers considérés traditionnellement comme féminins, même s’il ne s’agit que d’un stéréotype. Ce qui est grave ce n’est pas que les hommes n’aillent pas sur ces métiers (rien ne les en empêche), c’est que les mentalités continuent à assigner des fonctions particulières aux femmes, y compris professionnelles.

Je m'étonne que tous les débats que l'on entend sur la place des femmes dans notre société n'abordent pas cet aspect. Ils sacrifient parfois à des théories absconses, à un jargon difficilement compréhensible pour qui n'est pas aguerri aux évolutions en cours sur le genre et le féminisme, à des thèses opposées sans que l'on mesure toujours bien en quoi elles sont opposées (cf. Ce soir ou jamais du 6 mars). Mais les questions sociales concrètes sont malheureusement trop souvent absentes, ou seulement survolées.

 

[Cet article reprend des textes déjà publiés sur ce blog, avec quelques rajouts]

 Billets déjà parus sur le sujet : 

- Pour que les hommes accèdent aux métiers de femmes

Les ministères sociaux restent féminins

 

Billet n°183

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

Guerre civile à Sivens

Faire condamner la Troïka pour la tragédie grecque

Service civique pour jeunes filles (Social en vrac n°40)

Jeunesse délinquante aux oubliettes

Petite classe moyenne deviendra grande ?

Voleurs de poubelles et sans-abri (Social en vrac n°39)

 

 Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

@YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

 

 

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