Petits boulots mal payés ou comment accroître les inégalités

Pascal Lamy, ancien directeur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), que l’on présente comme proche de François Hollande, a défendu l’idée sur LCP qu’il faudrait instaurer des « boulots qui ne sont pas forcément payés au smic ». Et d’ajouter : « un petit boulot, c’est mieux que pas de boulot ». Lui qui publia jadis un rapport sur la protection de l'enfance, sous titré : Contribution à une politique de réduction des inégalités ! Encore heureux : dans son discours devant l’Assemblée nationale, le premier ministre ce 8 avril ne l’a pas suivi. Il a annoncé un allègement des cotisations côté employeur, et un peu aussi, côté salarié.

Pascal Lamy, ancien directeur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), que l’on présente comme proche de François Hollande, a défendu l’idée sur LCP qu’il faudrait instaurer des « boulots qui ne sont pas forcément payés au smic ». Et d’ajouter : « un petit boulot, c’est mieux que pas de boulot ». Lui qui publia jadis un rapport sur la protection de l'enfance, sous titré : Contribution à une politique de réduction des inégalités 

Encore heureux : dans son discours devant l’Assemblée nationale, le premier ministre ce 8 avril ne l’a pas suivi. Il a annoncé un allègement des cotisations côté employeur, et un peu aussi, côté salarié.

 

 Pascal_Lamy_LCP.jpg Pascal Lamy sur LCP [capture d'écran]

 

Comme il fallait s'y attendre, le « journaliste » de la droite extrême, Yves Thréard, du Figaro, s'est réjoui des propos de Pascal Lamy : « un petit boulot c'est mieux que pas de boulot du tout ». Avec ce slogan, on croirait entendre Ghislaine Ottenheimer, directrice de Challenges, qui vantait sur France 5, dans l’émission C dans l’air du 25 septembre 2013, les petits jobs allemands à 400 € temps plein, avec cet argument confondant : « c’est mieux que l’assistance ». Et cette affirmation mensongère : « il n’y a pas de SDF à Berlin ! ». Les prétendus experts se donnent la main, complotent dans la coulisse, car Agnès Verdier-Molinié, à la tête de l’Ifrap que finance le Medef (et nos impôts grâce aux déductions fiscales de ses généreux donateurs), disait sur France 2, à Mots croisés, le 3 décembre 2012, que les petits boulots à 400 € par mois, comme en Allemagne, « c’est mieux que de rester chez soi à ne rien faire ».

 

A noter que ces deux ultra-libérales officient invariablement dans ces deux émissions, présentées par Yves Calvi : on est cerné. Et ne dites pas à Ghislaine Ottenheimer qu’elle est ultra-libérale : elle s’étrangle, comme à Mots croisés le 24 mars dernier où elle a réclamé que l’on se contente de « libérale » (libérale au niveau des idées et liberté d’entreprendre). C’est ce que réclamait justement Pascal Lamy dans une interview du Monde (21 décembre 2005) où il conjurait la gauche socialiste de cesser de diaboliser le libéralisme, seul système, selon lui, à avoir réussi. Tout au plus la social-démocratie devrait élaborer un « compromis » entre le capital et le travail, entre le libéralisme et sa régulation nécessaire.

 

Elie Cohen, qui, parce qu’il aurait conseillé François Hollande, passe pour gauchiste aux yeux de quelques internautes de la droite extrême lorsqu’il se produit dans une émission de télévision, vient de sortir un livre, Changer de modèle (Odile Jacob), avec Philippe Aghion et Gilbert Cette. Tous trois sont bien référencés parmi Les imposteurs de l’économie de Laurent Mauduit (Jean-Claude Gawsewitch éditeur) qui révèle les compromissions des « experts » dans des sociétés privées, tout en jouant le plus souvent aux universitaires neutres. Dans leur ouvrage, nos trois compères estiment que le Smic à 7,47 € nets, après avoir progressé de 10 centimes au 1er  janvier, est à un tel montant qu’il faudrait geler sa progression. Ou le différencier selon les régions ou les âges (moins élevé pour les jeunes). Est-il possible d’imaginer ce que représentent vraiment 1128 € mensuels pour ces spécialistes, qui cumulent les jetons de présence ? Sans doute même pas une petite heure de prestation ultra-libérale sur une chaîne de télévision, où ils viennent reprocher aux ouvriers et employés français de vivre au dessus de leurs moyens, alors que le Smic français reste inférieur à celui du Luxembourg, de la Belgique, de l’Irlande, des Pays-Bas. Et au moment où l’Allemagne se ravise et refreine quelque peu son dumping social en décidant d’instaurer un Smic à 8,50 € brut (à partir seulement du 1er janvier 2015). Et comme s’il n’existait pas déjà les petits salaires des apprentis, les heures supplémentaires non payés pour certains jobs.

 Cohen_livre.jpg Mauduit_livre.jpg Les imposteurs de l'économie, à lire et à relire.

Laurent Mauduit notait déjà dans son livre que Gilbert Cette (qu’il classait parmi les « agents doubles de la pensée unique », « cette petite camarilla d’économistes mondains qui gravitent autour du pouvoir, quel que soit ce pouvoir ») avait été invité par François Hollande à une table ronde d’économistes, en août 2011, chargée de plancher sur le paradoxe de la sauvegarde du pouvoir d’achat et de la nécessité d’ « un regain de compétitivité qui plaide pour une modération salariale et un contexte de sobriété budgétaire susceptible de toucher les dépenses dont bénéficient les foyers modestes ». Déjà !

  

Politique de réduction des inégalités ?

 Pour revenir à Pascal Lamy, et faire lien avec la question de la protection de l’enfance que je traite souvent sur ce blog, notons, ce qui a été complètement oublié, qu’il a été l’auteur, en tant qu’inspecteur des finances, avec Jean-Louis Bianco (président actuel de l’Observatoire de la laïcité et ancien secrétaire général de l’Elysée sous François Mitterrand) d’un rapport mémorable pour les professionnels du secteur sur l’Aide sociale à l’enfance (ASE), qui était sous-titré Contribution à une politique de réduction des inégalités (publié en 1980). Il affichait ces trois lettres en première page : « étude R.C.B. », sans plus de précision (ce qui signifiait en fait « rationalisation des choix budgétaires », c’est-à-dire ayant pour objectif de faire faire des économies à l’Etat). Mais il faut avoir l’honnêteté de dire qu’a priori faire des économies n’est pas répréhensible : ce rapport, suivi d’une épaisse circulaire le 23 janvier 1981, sous Valery Giscard d’Estaing donc, a poussé les services de l’ASE à éviter de placer trop rapidement des enfants en établissements (ce qui avait non seulement un coût mais coupait parfois définitivement les mineurs de leurs parents) et à approfondir un travail d’accompagnement des familles par des mesures éducatives et sociales, dites « en milieu ouvert » (à domicile). Même si ces textes ne sont plus directement en vigueur, remplacés par d’autres, ils ont influencé considérablement les pratiques et ce qui se fait aujourd’hui encore en est, en grande partie, l’héritier.

 DSCN7251ASE.JPG [Archives YF]

Il y a quelques années, alors qu’il était déjà président de l’OMC, craignant une homonymie, j’ai interrogé par mail Pascal Lamy, ayant un doute sur le fait qu’il puisse être l’auteur de ce rapport, tellement éloigné de sa carrière par ailleurs. Il me répondit aussitôt, personnellement, me disant avec fierté qu’il était bien le co-auteur de cette étude sur la protection de l’enfance. Je regrette de ne lui avoir pas demandé alors s’il était toujours en faveur d’une « politique de réduction des inégalités ».

 

Pascal_Lamy_RTL_5.jpg Pascal_Lamy_livre.jpg Pascal Lamy sur RTL, interviewé par qui ? Par Yves Calvi, à l'occasion de la sortie de son livre Quand la France s'éveillera, pour dire qu'il ne veut pas vraiment être ministre et se réjouir de l'"énorme réduction de la pauvreté" dans le monde, tout en reconnaissant, tout de même, un accroissement des inégalités.


[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

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