« Valeurs actuelles », IFRAP, dangers publics

Valeurs actuelles a publié le 1er mai un dossier sur « Ces assistés qui ruinent la France », dans la veine de ce que cet hebdo de la droite extrême a déjà écrit, à la suite du Point (1), et du Figaro (2). Tout le propos consiste à accréditer l’idée que si les comptes de la France sont déficitaires c’est à cause des citoyens qui perçoivent des revenus de l’assistance. L'IFRAP défend à peu près les mêmes idées.

Valeurs actuelles a publié le 1er mai un dossier sur « Ces assistés qui ruinent la France », dans la veine de ce que cet hebdo de la droite extrême a déjà écrit, à la suite du Point (1), et du Figaro (2). Tout le propos consiste à accréditer l’idée que si les comptes de la France sont déficitaires c’est à cause des citoyens qui perçoivent des revenus de l’assistance. L'IFRAP défend à peu près les mêmes idées.

 

Ainsi, un des éditorialistes de Valeurs actuelles, Eric Branca, s’insurge contre le RSA, affirmant que son principe est d’« instaurer un effet de seuil défavorable au retour à l’emploi ». Car avec la perte de diverses exonérations, selon lui, lorsque le bénéficiaire retrouve du travail, « il est plus profitable de rester assisté ». Ce serait peu visible en ville, mais de « notoriété publique dans la France des villages ». Selon lui, le gars au RSA vit « parfaitement », non de l’allocation mais des avantages qu’elle procure. Et de s’offusquer de l’augmentation du RSA de 10 % d’ici la fin du quinquennat. Ce serait une volonté délibérée du gouvernement d’installer ainsi une « fabrique des fraudeurs », puisque cette « trappe à pauvreté » serait une incitation au travail au noir. Et bien sûr, un appel d’air pour tous ces étrangers qui espèrent ainsi être mieux traités chez nous.

 

Discours directement puisé aux sources du Front National, qui ne cesse de prétendre, et avec lui une kyrielle d’internautes dociles, que les immigrés viennent en France pour toucher immédiatement le RSA. L’hebdo invoque l’incontournable Laurent Wauquiez qui voulait imposer cinq heures de « service social » (!) aux bénéficiaires du RSA et établir une durée minimale de présence en France. C’est dire avec quel sérieux Valeurs actuelles élabore son dossier : le journaliste ne se démarque pas de cette exigence, alors que, hors espace économique européen, les étrangers doivent depuis toujours disposer d’une autorisation de travailler d’au moins cinq ans pour pouvoir bénéficier du RSA, c’est-à-dire d’un moyen de subsistance, faible, pour une personne ou une famille sans ressources. 

 

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Le dossier par lui-même s’intitule : « Le grand scandale de l’assistanat massif » et reproche au plan de Manuel Valls de ne rien prévoir sur l’assistanat. On va chercher Michel Godet, l’agité du CNAM, accusant la France d’être « le pays le plus socialisé d’Europe ! ». On a droit aux chiffres bien connus : 654 milliards de « dépenses sociales » soit un tiers du PIB (c’est effectivement le terme consacré, sur lequel joue les manipulateurs pour laisser croire qu’il s’agit des dépenses d’assistance : or ce chiffre, énorme, regroupe les retraites, la maladie, la famille, le chômage, le logement et plus faiblement l’assistance).

 

En ce qui concerne les dépenses de santé, nous avons droit régulièrement dans les médias à la comparaison avec l’Allemagne ou les Etats-Unis qui ont un taux de prélèvement moins élevé, mais Valeurs actuelles, l’IFRAP d'Agnès Verdier-Molinié, Le Point, Le Figaro, l’émission C dans l’air sur France 5, et tant d’autres, se garderont toujours de préciser ceci lorsqu’ils s’ingénient à dénoncer le montant apocalyptique de nos dépenses de santé : les dépenses de santé par habitant s’élèvent en France à 4690 dollars, en Allemagne à 4683 (donc c’est la même dépense, davantage alimentée en France par les cotisations, et en Allemagne par la contribution directe des patients), et aux USA… à 8895. Les Américains dépensent presque deux fois plus que nous, mais la plupart du temps en payant directement de leur poche (s'ils en ont les moyens), faute d’une réelle couverture sociale (3). En quoi c’est une situation enviable ?

 

Les articles de Valeurs actuelles alignent des chiffres farfelus sur le montant de la fraude sociale imputable aux bénéficiaires : 50 milliards, ça tombe bien, c’est le montant des économies budgétaires que l’Etat cherche à dégager. On ne peut faire mieux dans la goujaterie. Ce genre de démonstration bidon vise à culpabiliser de façon indigne la grande majorité des bénéficiaires de minima sociaux qui respectent totalement les règles en vigueur (et leur souci d’être conformes à la législation n’a pas de leçon à recevoir de ces petits gratte-papiers nantis, payés pour insulter ceux qui sont tombés dans la précarité, à cause d’une politique économique dite libérale que Valeurs actuelles, Le Point, L’Express ou l’IFRAP prônent pour protéger les intérêts d’une petite caste).

 

Une dénommée Josette Pochat découvre que les fichiers RMI et demandeurs d’emploi sont désormais croisés pour éviter des cumuls d’allocations : « c’est un premier pas », écrit-elle péremptoire. Mais malhonnêteté flagrante, car ces connexions entre CAF, Sécu et ANPE sont déjà très anciennes. Evidemment, quelques cas sont trouvés pour démontrer qu’il y a des abus. Il s’agit d’escroqueries, mais pourquoi généraliser ? Valeurs actuelles  ne s’en prend pas à tous les employeurs sous prétexte que certains d’entre eux sont des escrocs. Par ailleurs, on a droit au couplet classique sur l’Aide Médicale d’Etat (AME), qui permet de soigner des étrangers sans papiers malades (par souci humanitaire et dans l’intérêt sanitaire des autochtones). Beaucoup de conditionnels pour évaluer à la louche à 600 000 euros le coût du séjour en France des Dibrani, la famille rom de Leonarda, afin de dénoncer la générosité coupable de l'Etat social .

 

On pourrait m’objecter que Valeurs actuelles n’est qu’une feuille de choux marginale : pourtant ses « journalistes » sont invités sur les plateaux de télévision. Plusieurs ont fait leurs armes dans ce canard extrémiste avant de rejoindre Le Figaro et Le Figaro Magazine : ce qui n’est pas étonnant puisque le patron de l’hebdo n'est autre qu'Olivier Dassault.

 L'Institut qui frappe sans scrupules sur le social

Agnès Verdier-Molinié, directrice de L’IFRAP, l’institut qui prétend analyser les politiques publiques, parcourt les plateaux de télévision, car ses positions abruptes, sans nuances plaisent à certains médias et sans doute à des téléspectateurs poujadistes : elle mène une croisade anti-Etat, contre le service public, contre les dépenses sociales qui plomberaient l’économie. Je ne crois pas qu’elle poursuit l’objectif estimable de faire des économies, d’éviter les gaspillages du secteur public. Sinon, elle chercherait à faire des économies également dans d’autres domaines : les exonérations massives aux entreprises par exemple ou la lutte contre la fraude fiscale et l’évasion fiscale, ce qu’elle n’évoque jamais, bien trop occupée à dénoncer le social en général et à insulter les fonctionnaires qui ne serviraient pas à grand-chose (elle propose d’en supprimer 350 000 dans les collectivités territoriales d’ici 2020).

 AVM_IFRAP.jpgC dans l'air du 6 mai, France 5 [capture d'écran]

Elle proclame à C dans l’air, sur France 5, le 6 mai, que l’on peut supprimer des collectivités et des fonctionnaires, cela ne remettra pas en cause le paysage : « on a bien réduit le nombre de prêtres, on a toujours les églises et les clochers » ! Elle rejoint là l’obsession maladive de tout un pan de la société (voir ce qui s’écrit sur Internet) à l’encontre des fonctionnaires : si toutes les catégories socio-professionnelles peuvent être critiquées, elles ne peuvent l’être globalement, sans tomber dans une sorte d’ostracisme systématique. Prôner la suppression massive de fonctionnaires partant à la retraite (deux sur trois écrit Denis Tillinac dans Valeurs actuelles, qui n'a aucune compétence pour se prononcer sur ce sujet), est purement et simplement une agression ouverte. Je crois que l’on n’a jamais été aussi loin dans la volonté de mettre à mal le service public, et la passivité des fonctionnaires face à ces attaques en règle pourrait ne pas durer.

 

Et ce n’est pas tout : Agnès Verdier-Molinié de larmoyer sur les « dépenses sociales » des départements (35 milliards d’euros sur 68). Affreux ! Mais elle se garde bien de préciser que la décentralisation a justement confié aux départements la charge de l’action sociale, et qu’il est donc assez normal que leurs budgets soient fortement impactés par cette mission (d’autant plus avec la crise économique, et l’accroissement de la dépendance des personnes âgées, les mesures en faveur des personnes en situation de handicap, la protection de l’enfance). Elle revendique cependant une réduction drastique de ces budgets, ce qui est totalement irresponsable.

 

Ce petit soldat du Medef s’attaque même à la démocratie : elle propose de faire des économies en passant de 600 000 élus à 80 000, là encore, en ignorant que la plupart des élus dans notre pays ne sont pas indemnisés (elle pourrait soulever le montant parfois trop élevé des rémunérations de certains représentants du peuple, et bien non : elle combat la démocratie locale, qui est pourtant plutôt une bonne chose). Si sa proposition de réduction du nombre de communes (compte tenu des regroupements existants) est tout à fait défendable, sa suggestion tarte à la crème, ressassée, ancienne, de l'utilisation du réseau de La Poste pour compenser en partie la suppression des communes afin d'assurer des services de proximité, donne l'impresssion que sur ce sujet comme sur d’autres, elle a des solutions toutes faites, mais n'est pas capable d'aligner des préconisations étayées.

 

Dans le journal du soir de France 3, le 17 avril, elle avait tenu des propos odieux en accusant le pouvoir de préférer mettre les gens au RSA que d’aider les entreprises. Elle s’opposait à toute aide aux plus démunis avec cet argument sans détour : « l’aide aux plus pauvres ne sert à rien puisque la pauvreté ne baisse pas » ! Le secrétaire général de l’UNSA lui demanda alors avec insistance si elle vivait avec un minima social, mais elle ne daigna pas lui répondre.

 

Tant Valeurs actuelles que l’IFRAP sont des dangers publics, car ils attisent délibérément les dissensions et mettent à mal en permanence les valeurs républicaines, les valeurs du vivre ensemble, du service au public, de l’égale dignité des citoyens. Dans ces discours qui se libèrent, on est au-delà du débat démocratique : cette intolérance à l’égard des plus démunis de ce pays, à l’égard du service public et de l’action sociale garants d’une lutte, même insuffisante, contre les inégalités, est intolérable. Le combat contre cette propagande éhontée devrait être mené avec plus de force et plus systématiquement dans le pays.  

 

C’est ce que font les éditions de l’Atelier avec :

En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté (par ATD Quart Monde)

En finir avec les idées fausses propagées par l’extrême droite, par Pierre-Yves Bulteau.

 

 En_finir_pauvrete.jpg En_finir_extreme_droite.jpg

 

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(1) http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/311013/le-point-fausse-enquete-sur-les-assistes

Le Point avait titré son numéro du 24 octobre 2013 : Les assistés, comment la France les fabrique. L’édito de Valeurs actuelles, aujourd’hui, a pour titre : La fabrique du scandale. Les deux dossiers étant assez similaires, y aurait-il une passerelle éditoriale entre Le Point et Valeurs actuelles ?

 

(2) Dossier du Figaro Magazine en juin 2011 : La France des assistés, écrit sans pudeur par Sophie Roquelle, épouse du PDG de GDF Suez.

 

(3) Ce n’est pas une officine de l’ultra-gauche qui le prétend, mais la Banque mondiale : http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SH.XPD.PCAP

 

 

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100]

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