Le travail des enfants, la grâce du violeur, les enfants exilés de La Réunion (Social en vrac 11)

Le travail des enfants, toujours très rentableBanksy, le célèbre graphiste de rue dont on ne connaît pas le vrai nom, avait réalisé en 2009 un graffiti représentant un petit garçon et une fillette jouant au ballon sur un mur du quartier pauvre de Tottenham à Londres. Une société privée a fait enlever cette œuvre pour la vendre aux enchères à Miami l’an prochain.

Le travail des enfants, toujours très rentable

Banksy, le célèbre graphiste de rue dont on ne connaît pas le vrai nom, avait réalisé en 2009 un graffiti représentant un petit garçon et une fillette jouant au ballon sur un mur du quartier pauvre de Tottenham à Londres. Une société privée a fait enlever cette œuvre pour la vendre aux enchères à Miami l’an prochain.

 

Déjà en février, la même société, soudoyant le propriétaire d’un mur, à l’insu du graphiste, avait fait enlever une composition réalisée au pochoir dans un autre quartier pauvre et représentant un enfant travaillant, pieds nus, agenouillé devant une machine à coudre. La banderole qu’il est sensé fabriquer n’est pas peinte mais bien réelle, comme si elle était produite par la machine à coudre dessinée. Cette œuvre murale fut appelée Slave Labour, « travail d’esclave », par les habitants et les médias. Il a été dit qu’il s’agissait peut-être d’un commentaire critique de l’artiste caché à l’encontre des Jeux olympiques de 2012 qui encensaient la révolution industrielle (1). Il s’est trouvé un richissime américain pour acheter le morceau de mur pour près d’un million de dollars !

 

La question du travail des enfants occupe une place particulière dans les politiques sociales des Etats. Les lois régissant et réglementant ce travail sont souvent à la source des lois sociales (c’est le cas de la loi du 22 mars 1841 en France). Suite au tollé provoqué par le second enlèvement, celui de Tottenham (habitants, élus, syndicats), la société privée s’est engagée à faire preuve de générosité et à reverser une partie du produit de la vente à une organisation caritative locale. Quand le caritatif sert (aussi) à s’acheter une conscience…

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(1) voir mon texte sur ce sujet :

http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/010812/jeux-olympiques-la-gloire-dune-revolution-industrielle-meutriere

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[capture d'écran]


A la grâce du violeur

 Suite aux importantes manifestations de rue, le roi Mohamed VI (M6 pour les intimes) a dû revenir sur la grâce qu’il avait accordée à un ressortissant espagnol coupable d’avoir perpétré 11 viols sur mineurs. Bien sûr, la faute à une erreur administrative… Mais que ne ferait-on pas quand on est roi du Maroc pour plaire au roi d’Espagne : les affaires sont les affaires.

 

Les services de la Com du Palais Royal s’ingénient à colporter que le souverain chérifien n’est pas seulement le quasi représentant de Dieu sur terre, mais encore qu’il est le « roi des pauvres ». Rien que ça (il ne faut pas laisser aux islamistes la possibilité de tirer gloire de leurs propres œuvres caritatives). Ce qui n’a pas empêché les manifestants de l’été d’accuser l’Etat de ne pas protéger ses enfants (pauvres le plus souvent) contre les violeurs impunis. La population est d’autant plus sensible à ces crimes qu’ils impliquent le plus souvent des étrangers.

 

Jusqu’alors, les condamnations pour pédophilie étaient relativement rares au Maroc. En février dernier, un scandale a déjà agité le Maroc : un documentaire réalisé par des journalistes espagnols montrait un touriste venu d’Espagne se vanter d’avoir eu des relations sexuelles avec des enfants marocains. Et en janvier, un député avait été acquitté pour le viol d’une jeune femme. Le site slateafrique.com s’est fait alors l’écho des protestations des associations de défense accusant les institutions marocaines dont la Justice de faire preuve de « léthargie ». D’ailleurs, si la police était réellement chargée de réprimer le trafic en la matière, il n’y aurait pas tant de jeunes sollicitant sexuellement les touristes dans les zones où ils sont très concentrés (la nuit, place Jemaa el-Fna, à Marrakech, par exemple).

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 Place Jemaa el-Fna, Marrakech, jour [Ph. YF]


Enfants volés (suite)

Je notais ici (1) dans un texte de mars 2013 diverses exactions commises par des Etats à l’encontre des enfants (enlèvements d’enfants en Argentine sous la dictature, en Espagne sous Franco, kidnapping officiel des enfants indiens au Canada, retraits abusifs d’enfants en Australie). J’évoquais la France : les enfants de La  Réunion, exilés en France sur décision de l’Etat, et ceux de Suisse, victimes des agissements moralisateurs d’une association Pro Juventute, dont le président avait flirté avec le nazisme, à l’encontre des enfants Yenishes.

 

L’exil forcé des enfants de La Réunion :

A partir de 1963, il y a 50 ans, 1615 enfants réunionnais furent exilés en France : pour réfréner l’explosion démographique de l’île (qui aurait menacé la colonisation), pour repeupler certaines zones dépeuplées de la métropole (la Creuse en particulier). A cette « déportation » d’enfants, qui se prolongea jusque dans les années 1970, s’ajoutait un exil d’adultes poussés à venir étoffer la main d’œuvre française. Le tout sous l’égide d’un homme politique de premier plan, Michel Debré, ancien premier ministre du Général De Gaulle, député de La Réunion.

 

Un film intitulé Une enfance en exil, justice pour les 1615, de William Cally, a été diffusé le 29 mai sur la chaîne Réunion 1ère dans le cadre de l’émission Grand débat (2). Film émouvant qui produit des témoignages d’enfants devenus adultes et des explications par des universitaires, ainsi que par un prêtre, jésuite et anthropologue. Le DDASS local, aidé des 7 assistantes sociales de l’Aide Sociale à l’Enfance de ce nouveau département d’outre-mer, va faire preuve de diligence pour pousser les parents, déshérités pour la plupart, à accepter le départ de leur enfant, plutôt que de leur venir en aide comme la loi l’exige. Persuadés que leur enfant fera en métropole de bonnes études, ces parents fragilisés s’inclinent : leurs enfants, en réalité, se retrouveront dans des fermes à garder des troupeaux ou à travailler dès 11 ans. Certains ont été bien traités par les gardiennes ou nourrices, d’autres disent avoir été méprisés car noirs ou métis, avoir subi des sévices et des conditions de vie bien pires que ce qu’ils avaient connu dans leur île lointaine. Soixante départements accueillirent ces enfants, surtout la Creuse (Foyer de l’Enfance de Guéret), mais pas seulement : d’autres départements réceptionnèrent ces enfants tels que le Cantal, la Lozère, le Gers (Centre Lavallée-Cantaloup de Saint-Clar), l’Hérault (Saint-Pons de Thomières).

 

Il ne serait que justice d’informer largement sur une telle histoire et ce documentaire devrait être diffusé sur les chaînes publiques. France 2 s’est contenté d’un sujet court dans le journal de 20 h. le 6 juin dernier (pour célébrer le cinquantenaire sans doute), et un « enfant de la Creuse », installé en Isère, a témoigné dans l’émission de France 2 « Dans les yeux d’Olivier » le 1er août. Cela ne suffit pas pour ce qui est une véritable affaire d’Etat, qui justifierait au moins des excuses si ce n’est une indemnisation. A noter qu’en 2002, l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS), missionnée par le gouvernement, a minimisé la portée de cette affaire (3) après avoir étudié 145 dossiers : « les modalités des départs respectaient globalement la législation en vigueur ». Globalement.

 

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(1) http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/280313/enfants-abuses-enfants-maltraites-enfants-voles

 

(2) Ce documentaire peut être vu, avec le débat qui suivit, avec ce lien : http://reunion.la1ere.fr/emissions/le-grand-debat

 

(3) http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/024000602/0000.pdf

Des ouvrages ont été publiés sur cette affaire. Outre le livre d’Ivan Jabonkla que j’ai déjà cité dans mon texte de mars, notons :

La déportation des Réunionnais de la Creuse, Elise Lemai, Editions L’Harmattan, 2004.

Mémoire et migration de l'ombre, le cas des Réunionnais de la Creuse, G. Ascaride, Philippe Vitale, Editions Solal, 2008.

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Jean-Philippe Jean Marie, exilé 1966 témoignant dans le film Une enfance en exil [capture d'écran]


L’autre scandale de la Suisse :

L’Express du 20 juillet a publié un reportage remarquable, très documenté, de Romain Rosso sur le « scandale des enfants parias » (1). S’il n’évoque pas l’affaire des enfants Yénishes, il expose les abus commis par l’Administration qui consistaient à interner, sans décision judiciaire, des milliers de citoyens (entre 1942 et le début des années 1980). Il écrit : « Mères célibataires, indigents, alcooliques, prostituées ou ‘déficients mentaux’, tous ont été victimes d’une société bien-pensante et conservatrice, qui prétendait les aider en les tenant à l’écart d’une collectivité prête à tout pour se préserver ». Des femmes ont été poussées à l’avortement, d’autres contraintes à la stérilisation, des enfants arrachés à leur mère. Certaines victimes ont raconté les abus sexuels dont elles ont été l’objet dans certains foyers où elles étaient placées. Une loi a réformé en 1981 seulement les « dispositions de privation de liberté à des fins d’assistance ». Les autorités suisses viennent de présenter des excuses publiques à Berne au siège du palais fédéral, en condamnant, le 11 avril dernier, la « cruauté » et la « violation de la dignité humaine » commises par l’Administration. Il est question de réhabilitation et, pour ce faire, des victimes ont été officiellement réunies le 13 juin pour recueillir leur témoignage.

 

Cette douloureuse histoire entache gravement l’image que la Suisse voudrait donner d’elle. Un journaliste qui a étudié ce système répressif, Dominique Strebel, cité par Romain Rosso, explique que la société suisse ne voulait pas engager des dépenses sociales, se refusait à venir en aide aux plus démunis. Elle donna alors mission à ses représentants « d’écarter ceux qui dérangeaient l’ordre établi selon des normes sévères et des notions morales, chrétiennes ou bourgeoises. Il fallait être sage, sain, propre, respectueux… Dans l’imaginaire collectif, les pauvres étaient toujours sur le point de devenir criminels, puisqu’ils n’avaient pas d’argent ».

 

(1)   Il en a fait la couverture de l’hebdo. On peut lire cet article sur le site de L’Express :

http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/suisse-le-scandale-des-enfants-parias_1265422.html

 

 

Le FN et l’assistanat

Une étude de l’IFOP, auprès des électeurs du Front national, pour Le Monde, publiée le 8 août, montre que le FN aurait deux visages : « sudiste » et « nordiste ». Plus à droite au Sud, plus social au Nord. En gros, pour faire court, plus Jean-Marie au Sud, plus Marine au Nord. Mais ce qui fait l’homogénéité de ces électeurs c’est leur rejet de l’immigration et de l’assistanat. Explication de texte par Marion Maréchal-Le Pen : « Dans ma génération, il y a une forte critique de l’assistanat. Il faut retrouver le goût du travail. Toute la valeur au labeur ! ». Ce qui semble lui permettre d’ajouter que des alliances avec la « tendance copéiste de l’UMP » est envisageable dans sa région. Parce qu’ils partagent la même conviction : les pauvres, s’ils ne travaillent pas, c’est qu’ils le veulent bien. Pourquoi pas les exiler ou les interner ?

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