Les « sans dents »: quand les réseaux sociaux découvrent les pauvres

Il a suffi qu’une femme délaissée se venge de son ancien compagnon, ci-devant président de la République, pour que médias et réseaux sociaux se déchaînent. Elle l’accuse de ne pas aimer les pauvres, lui répond : si, si, j’aime les pauvres, c’est ma raison d’être. Et soudain, un engouement général pour la pauvreté !

Il a suffi qu’une femme délaissée se venge de son ancien compagnon, ci-devant président de la République, pour que médias et réseaux sociaux se déchaînent. Elle l’accuse de ne pas aimer les pauvres, lui répond : si, si, j’aime les pauvres, c’est ma raison d’être. Et soudain, un engouement général pour la pauvreté !

 

Les réseaux sociaux s’en donnent à cœur joie. Même les anti-mariage pour tous s’emparent des « sans dents » et appellent à une manifestation. Personne ne sait ce que François Hollande a bien pu dire, même s’il a dit quoi que ce soit, ou si Valérie Trierweiler a bien compris. D’autant plus qu’on ne voit pas où est le « bon mot » qu’elle semble avoir perçu. François Bayrou est venu à la rescousse du président et a dit qu’il n’avait jamais remarqué un tel mépris, une telle « condescendance » chez François Hollande (France Info le 8 septembre), comme s’il cherchait subtilement à faire, lui aussi, son jeu de mots (sur le « con des sans dents »). On sait que les Anglais, très branchés sur le « less », dont on a hérité avec nos « sans papiers », « sans logis », « sans domicile fixe », parlent de « toothless » (sans dents et par extension : « sans réel pouvoir »), comme du « homeless », du « powerless »…

 

 DSCN4302.JPG [Ph.YF]

 

Ce qui est sûr c’est que notre langue est prolixe dans le vocabulaire et les expressions sur les pauvres, bien davantage que sur les riches. Il est vrai aussi que la pauvreté est instrumentalisée, et dans ce cas précis, autant par Trierweiler (qui sait qu’elle fait mouche) que par Hollande qui cherche désespérément à convaincre, lui qui fut bêtement accusé de « ne pas aimer les riches », que les pauvres seraient sa « raison d’être ».

 

D’un côté, qu’est-ce qu’une compagne qui reste des années durant avec un homme qui méprise sa famille et insulte les pauvres (elle se condamne elle-même avec une telle accusation) ; de l’autre, qu’est-ce qu’on a à faire d’un président qui nous assure qu’il a consacré sa vie à défendre les plus pauvres, au moment où sa politique économique offre tous les gages nécessaires aux tenants du libéralisme, plus libéral encore que la droite qui n’a qu’un objectif : le pousser à aller plus loin encore (avec menace de restrictions accrues des droits sociaux). Au moment donc où l’on comprend plus que jamais que la finance n’est pas son ennemie.

 

Parole, parole…

Mais surtout peu importe les dires. Ce qui compte ce sont les actes. On mesure dans quel état de déliquescence le pays est plongé pour accorder tant d’importance à des paroles, ou à des propos dont on ne sait même pas s’ils ont été tenus. Déjà, on a entendu un Premier ministre dire et répéter « j’aime l’entreprise » et les adhérents du Medef lui faire alors une standing ovation : de part et d’autres, on était au comble de la sottise. Si le Medef apprécie Manuel Valls ce n’est pas pour ce qu’il dit, mais pour ce qu’il fait.

 

Imaginons un instant que Valérie Trierweiler nous ait confié : bon, François m’a laissée tomber, je lui en veux à mort, mais je dois bien admettre qu’il aime les pauvres, il les aime tellement d’ailleurs qu’il a beaucoup agi dans la coulisse pour permettre aux pauvres édentés de bénéficier de soins dentaires. On aurait fait quoi d’une telle assertion ?

 

Ceux qui ont vite saisi la saillie de Valérie, quelle que soit leur place sur l’échiquier politique, ont aligné ce qui les intéressait pour compléter le discrédit. A droite, c’est de bonne guerre, à gauche cela consistait à lister tout ce qui prouve qu’il n’est pas, contrairement à ce qu’il affirme, « au service » des « plus fragiles », des « plus modestes », des « plus humbles », des « plus pauvres » (sa déclaration au sommet de l’Otan, au Pays de Galles, le 5 septembre). Ils ont alors cité pêle-mêle les ministres tricheurs avec le fisc, le sort fait aux Roms, le chômage en hausse constante, le contrôle annoncé des chômeurs, la hausse de la TVA, les morts dans la rue…Tout en se gardant bien d’indiquer, en passant, qu’en 2013, 8,6 % de bénéficiaires supplémentaires ont pu accéder à la CMU, grâce à une modification des barèmes d’attribution. Plus de 400 000 personnes qui ont ainsi accès à des soins (y compris dentaires), ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas très porteur sur les réseaux sociaux. Quant aux critiques, elles sont pleinement justifiées : on aurait pu ajouter la stagnation des minima sociaux (excepté une petite progression, bien insuffisante, du RSA), contre laquelle peu se battent.

 

 DSCN8709_0.JPG Mont de piété ou Crédit municipal à Paris ou "ma tante" [Ph. YF]

 

Ainsi, récemment le RSA a légèrement progressé pour atteindre 509,30 € : tous les médias ont annoncé ce chiffre. Vous vous rendez compte, plus de 500 euros ! Excepté quelques associations, on ne se bouscule pas au portillon pour dénoncer le fait que cette somme ne permet pas de vivre décemment, en violation flagrante avec ce que dit la Constitution. Et surtout, personne n’a corrigé ce chiffre qui est faux, puisque compte tenu du forfait logement déductible, la quasi-totalité des bénéficiaires (vivant seuls) du RSA ne perçoivent en réalité que 450,15 € (soit 15 € par jour pour se nourrir, se vêtir, se soigner, payer la part de loyer non prise en charge par l’allocation logement, se distraire…).

 

Par ailleurs, des hommes politiques ne cessent de mépriser ces bénéficiaires de l’assistance, mais les réseaux sociaux ne mènent pas campagne contre eux. De prétendus experts déversent une propagande jamais vue auparavant contre les droits sociaux, contre la protection sociale, y compris sur des chaînes de télévision publiques (C dans l’air, sur France 5, par exemple), et cela passe comme lettre à la poste. Sans contestation, des documentaires donnent la parole à des familles de la « classe moyenne inférieure » pour accuser « l’Etat de privilégier ceux qui se complaisent dans l’inactivité et préfèrent ne pas se lever le matin » (Capital sur M6 le 7 septembre : classes moyennes « sacrifiées », « pigeons », « dindons de la farce »).

 

Il y a bien plus de mépris, de violence dans cette propagande éhontée qui marque des points, qui fait le lit d’une droite extrême (en tout cas dans son versant néo-libéral) que dans un propos rapporté, tenu en privé, incompréhensible, dont on ne sait même pas s’il a vraiment été tenu. Mais il y a fort à craindre que le débat public continuera à faire des gorges chaudes des petites phrases, des bons ou mauvais mots, souvent pour se donner bonne conscience à peu de frais, sans en appeler à une véritable mobilisation en faveur des plus démunis dans ce pays dont le nombre ne cesse de progresser.

VA_Assistes_0.jpgPropagande de la droite extrême dans son hebdo Valeurs actuelles 


Billet n°143

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]


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