Quand Dominique Reynié sévissait à C dans l'air

Après avoir beaucoup intrigué, selon Nicolas Sarkozy himself, Dominique Reynié a obtenu l’investiture de Les Républicains pour être tête de liste en Région Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon. Mais le parachuté connaît aujourd'hui bien des déboires, dans son propre camp. Il a longtemps analysé du haut de sa tour d’ivoire les comportements politiques des autres, avec componction et, prétendait-il, neutralité. Il n’aimait pas qu’on dise de lui qu’il était de droite, tendance UMP. Retour sur quelques années de prestations médiatiques du politologue.

Après avoir beaucoup intrigué, selon Nicolas Sarkozy himself, Dominique Reynié a obtenu l’investiture de Les Républicains pour être tête de liste en Région Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon. Mais le parachuté connaît aujourd'hui bien des déboires, dans son propre camp. Il a longtemps analysé du haut de sa tour d’ivoire les comportements politiques des autres, avec componction et, prétendait-il, neutralité. Il n’aimait pas qu’on dise de lui qu’il était de droite, tendance UMP. Retour sur quelques années de prestations médiatiques du politologue.

 

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Dominique Reynié a fréquenté beaucoup de plateaux de télévision, surtout celui de France 5, où il avait son rond de serviette dans l'émission C dans l'air, à la solde du groupe Lagardère (Maximal Production). Il fut même encore invité après avoir été désigné comme tête de liste ! Il y a défendu régulièrement les thèses "libérales", minimisé les atouts de la France et asséné, doctement, que le secteur public devait impérativement réduire ses dépenses de façon drastique, les Français vivant, comme chacun sait, au-dessus de leurs moyens. Il avait pour ce faire une solution : comme Ghislaine Ottenheimer ou Yves Calvi, et bien d'autres sur ce plateau, il estimait qu’il ne fallait plus faire… de ronds-points. Il ne poussait pas le bouchon jusqu'à prétendre, comme son petit camarade Philippe Dessertine, que des ronds-points, il n'y en a pas en Allemagne (ce qui en dit long sur les compétences économiques et programmatiques de ces gens-là). Certes, il existe manifestement des ronds-points inutiles, mais de là à faire une fixette sur le sujet ! Un jour où il était mieux inspiré, il a même proposé de transférer les blanchisseries des hôpitaux au secteur privé (2 juillet 2012), ignorant apparemment que c’était déjà en partie le cas (sans d’ailleurs qu’il soit démontré que ce soit une bonne solution).

 Le 10 avril 2013, il prophétise que "la social-démocratie n'aura pas lieu. C'est trop tard. Il n'y a plus rien à redistribuer. C'est dommage (sic). Mais ce sera le social-libéralisme". Bien sûr, se gardant bien d'évoquer les inégalités, les fortunes qui ne cessent de croître plus que jamais pendant la crise, l'évasion fiscale, les exactions du capitalisme financier, non, questions subalternes pour notre politologue qui ne font pas partie de ses géniales analyses.

 Il n’a pas cessé d’affirmer qu’il y avait trop de fonctionnaires et qu’il fallait en réduire le nombre, en particulier dans les collectivités locales. Un jour, à Jacques Généreux (à l'époque où il faisait quelques très rares apparitions) qui proposait que l'État français emprunte directement à la banque centrale plutôt qu'auprès des marchés (dont les banques), il lance très en colère : "nous n'avons pas les moyens de payer davantage les fonctionnaires" (25 septembre 2012). Généreux l'avait taquiné en lui disant qu'économiste il n'avait pas, en matière économique, de leçons à recevoir d'un politologue. Aujourd'hui, il parle de faire des économies mais n'a rien dit sur la façon dont il compte réduire le nombre de fonctionnaires dans la future grande Région, et lesquels. Cependant, on a constaté chez lui quelques évolutions : c'est ainsi qu’il a su atténuer le ton quand il a espéré pouvoir succéder à Richard Descoings à la tête de Sciences Po. On a vu alors un Dominique Reynié plus consensuel, lui qui, soit dit en passant, n'avait pas levé le petit doigt face aux dépenses inconsidérées et aux salaires exorbitants que Descoings s'attribuait ainsi qu'à ses petits copains, avec la caution explicite du président de la République de l'époque, Nicolas Sarkozy.

 

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Instrumentalisation de la dette

Il a regretté (6 mai 2013) la baisse des taux des marchés financiers : « c’est une mauvaise nouvelle » a-t-il proclamé, parce que la dette nous incite à faire des efforts. Intéressant, car c’est un aveu de la façon dont cette dette est instrumentalisée par les libéraux. Cette crise sert totalement une droite qui compte bien obtenir gain de cause sur la question des charges sociales et sur la baisse des dépenses publiques et parmi elles, des dépenses sociales. Guillaume Roquette, ancien de l'hebdo de la droite extrême Valeurs actuelles, passé au Figaro, donc fidèle de la Maison Dassault, lui emboîte le pas accusant ni plus ni moins les marchés de se voiler la face et de pratiquer la méthode Coué ! On croit rêver. Ils étaient en transe, ces "experts" : imaginons que la croissance reprenne un peu, que la courbe du chômage régresse, même légèrement, alors c'est à coup sûr un vent de panique qui soufflera dans les milieux z'autorisés de l'économie "pragmatique". Comment faire avaler désormais les restrictions sur les salaires, sur l'âge de la retraite, la baisse des prestations sociales, pour favoriser les gains des gros possédants ?

 Le 24 mai 2013, Dominique Reynié critique les dépenses pour la formation professionnelle disant qu’elles devraient profiter aux seuls chômeurs. Il plonge sans retenue dans le discours ambiant : il y a 32 milliards d'euros pour la formation, ça ne profite pas aux chômeurs, c'est gaspillé à autre chose. Il affiche ainsi, comme tant d’autres, son ignorance sur le sujet : mettre en opposition les salariés et les chômeurs, c'est détourner les regards, et chercher à disculper les pouvoirs économique et politique qui ont négligé la nécessaire formation pour les sans-emploi. S'il s'approche du pouvoir, on verra comment il traitera de la formation professionnelle au sein de la Région, tant au niveau du personnel, que dans le cadre de la mission générale fondamentale de cette collectivité.

 Lors de cette même émission, il se prononce pour le départ en retraite à 67 ans (tout en donnant l'impression, dans ses propos, de confondre âge de départ en retraite et "taux plein" de la pension). S’il reconnaît que les enseignants sont mal rémunérés (2 septembre 2014), c'est pour considérer aussitôt qu’ils sont trop politisés : "ils n’aiment pas le monde dans lequel nous sommes". On sent qu’il rêve d’un monde enseignant qui tomberait en pamoison devant le libéralisme économique. Ce même jour, il justifie la contestation à l'encontre de Najat Vallaud-Belkacem, parce qu'elle a impulsé les ABCD de l'égalité.

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A l'image de Ghislaine Ottenheimer (de Challenges), de Yves Thréard (du Figaro), Marc Fiorentino, Catherine Nay (Europe 1 et Valeurs actuelles, hebdo militant pour le rapprochement entre la droite de l'UMP et le FN), Gérard Grumberg (historien du PS), il sera enferré dans un discours sévère sinon haineux à l'encontre de la gauche au pouvoir, avant même qu'elle ait eu le temps de prendre la moindre mesure (dès mai 2012 dans un Hollande bashing qui ne lui pardonne pas le discours du Bourget sur l'ennemi La Finance ni son projet de taxe à 75 %) mais aussi lorsqu'elle décidera de mesures que jamais la droite n'a osé prendre. Ils continueront sur leur lancée, jusqu'à l'arrivée de Manuel Valls, et surtout d'Emmanuel Macron, qui aura droit alors aux propos énamourés de la patronne de Challenges.

Dès le 2 avril 2014, Dominique Reynié déclare que Valls représente le "monde réel" (quelle suffisance !) pour reconnaître le 15 avril 2014 que le discours de Manuel Valls devrait plaire à la droite, mais que celle-ci est incapable de l'admettre. Il affirme qu'il est désormais impossible de faire du social et de la transition énergétique, compte tenu des contraintes financières. Il constate que les idées du Front National contre l'Europe diffusent dans l'UMP et le PS. En politologue qui ne connaît pas grand-chose à l'économie, il vient gémir sur une France qui dépense plus qu'elle ne gagne (à deux doigts de nous faire le coup du bon père de famille qui, lui, gère bien son budget).

 Plus modéré lorsqu’il a en face de lui Philippe Frémeaux, feu Bernard Maris, Eric Heyer, ou Marc Lazar (de l'Ofce) qui le 28 février 2013 sur la crise politique regrettait que Mario Monti ait été encensé alors que la pauvreté et les inégalités avaient énormément progressé en Italie, autant que la corruption. Dessertine et Reynié avaient été parmi les laudateurs de Monti.

 Le 24 mars 2014, Dominique Reynié assène que si le FN ne réussit pas à Paris c'est parce que c'est une ville de riches, le parti d'extrême droite prospérant là où il y a des publics défavorisés. Certes, l'oral ne permet pas toujours la précision ou la nuance, mais tout de même Nonna Mayer ou Sylvain Crépon seraient plus crédibles sur le sujet (1). Mais sûr qu'ils ne seront jamais invités par Calvi.

 Même s'il n'a pas été le pire (car certains de ses collègues sont gratinés), Dominique Reynié n'a pas craint d'être du parti de l'étranger s'alignant sans cesse sur l'Allemagne quand, de façon lancinante, les "experts" ne juraient que par elle (ça s'est un peu calmé), et une sorte d'ennemi de l'intérieur quand il s'en est pris régulièrement à l'État osant déclaré que "pour les Français, l'État n'est plus la solution mais un problème" (13 mars 2014). Et de prononcer un hymne en faveur de la droite et du libéralisme : "être libéral ce n'est pas être conservateur, puisque c'est être contre l'État qui est omniprésent" (23 octobre 2014). Et d'ajouter que les gens de droite ont du mal à se dire de droite parce qu'ils ne veulent pas se dire opposer aux autres, alors que la gauche cultive cet antagonisme avec sa fameuse "lutte des classes".

 

Navigation à vue

Il n'a peut-être pas été le pire parce qu'il savait naviguer à vue. Il fut d'abord favorable à la loi Taubira sur le mariage pour les homosexuels, même pro-PMA, puis contre parce qu'il a été "choqué que ce soit interdit d'être contre" (8 octobre 2014) ! Et de déclarer, comme un vulgaire Wauquiez, que jamais des manifestations n'ont été autant réprimées que celles contre le mariage pour tous.

Lors d'un débat sur les sanctions par le Conseil Constitutionnel à l'encontre de Nicolas Sarkozy et ses dépenses de campagne (rien à voir avec l'affaire Bygmalion, cent fois plus grave), Reynié contient Catherine Nay qui s'emballe en faveur de son cher "impétueux". Il dit que "ce n'est pas politique" puis dans la même émission (du 5 juillet 2013) il accuse et la presse et les magistrats de vouloir la disparition de Nicolas Sarkozy "qui n'était pas favorable aux deux" [ni à la presse, ni aux magistrats]. Tout en donnant l'impression de reprocher à Nicolas Sarkozy de n'avoir pas été prudent, alors qu'il avait été "mis en garde". L'ancien chef d'État devenu chef de parti s'est-il souvenu de cette remarque quand il l'a choisi pour le représenter dans le Sud ?

 

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Vidéo sur Youtube [capture d'écran]

Dominique Reynié a été mal reçu en région par les politiques de son propre camp : ils le voyaient comme un parachuté (ce qui l'a poussé, par défi, à sauter réellement en parachute pour montrer qu'il avait de l'humour et qu'il était prêt à payer de sa personne). Il n'était pas perçu comme un politicien mais comme une star dont la notoriété était due surtout à la télé : c'est à ce titre qu'il est reconnu dans la rue ("le monsieur de C dans l'air"). Ce côté cathodique ne pouvait que séduire Nicolas Sarkozy, tellement attaché à l'apparence, au paraître. Reynié de son côté, qui a écrit sur les populismes (toujours prêt à faire amalgame entre extrême droite et extrême gauche), estimait que n'étant pas issu du monde politique cela lui permettrait de ratisser large, chez les abstentionnistes et les électeurs FN ! Analyse politique qui laisse à désirer, la droite LR lui reprochant plutôt d'être trop centriste et arrogant, avec une certaine morgue pour les politiciens du cru.

 Il a cherché à se constituer une liste de candidats aux régionales à sa main, contre l'avis des ténors parisiens, au premier chef desquels.. le chef lui-même. A plusieurs reprises, Nicolas Sarkozy a morigéné le politologue, le convoquant au siège du parti, et le rappelant à l'ordre publiquement. Samedi 7 novembre, lors du Conseil national, il l'informe que Les Républicains ce n'est pas "une auberge espagnole". Pourtant, selon La Dépêche, Dominique Reynié aurait été fortement applaudi. Va-t-il jeter l'éponge ? Si Reynié résiste, l'autorité de Sarkozy en prend un coup, s'il lâche prise ce dernier ne peut en tirer aucune gloire. Quoiqu'il arrive, ce sera l'échec de la stratégie de Nicolas Sarkozy qui consiste à faire des coups, et à compter sur la servilité de ceux auxquels, contre l'attente de ses partisans, il accorde sa confiance.

 Au-delà de cette cuisine interne, Dominique Reynié fait certainement les frais du panier de crabes qui règne dans son parti (il y a de l'ambiance aussi à gauche en MPLR entre Carole Delga et Philippe Saurel), mais aussi de sa propre suffisance d'"expert" qui a consisté longtemps à donner des leçons aux élus locaux, affichant un mépris souverain à leur encontre. Alors qu'on s'est ingénié à montrer à longueur d'émission qu'on ne savait pas grand-chose des réalités des collectivités territoriales, il y a un certain culot, ensuite, à vouloir se présenter à des élections régionales. Et à vouloir se montrer indépendant après avoir fait allégeance pour décrocher l'investiture.

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(1) Les faux-semblants du Front National, sociologie d'un parti politique, sld de Sylvain Crépon, Alexandre Dézé, Nonna Mayer, Sciences Po Les Presses, 2015.

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Au Conseil national de Les Républicains samedi [Photo parue sur le site de Libération le 7 novembre]

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J'aborde plutôt dans ce texte les positionnements de Dominique Reynié sur le plan économique, alors qu'il est "politologue", professeur à Sciences Po et directeur de Fondapol, fondation pour l'innovation politique (proche de l'UMP-LR). En réalité, les habitués de C dans l'air sont appelés au dernier moment pour venir commenter un sujet d'actualité en direct, mais il arrive qu'une heure avant la tenue du débat ils soient informés que le sujet a été modifié, soit à leur corps défendant, soit à leur grande joie. Ceci explique que par moment on se demande vraiment ce que fait tel "expert" autour de la table. En fait, on se le demande souvent.  

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Dominique Reynié fait partie de ceux qui sont venus le plus souvent dans cette émission (déjà en 2010, il était le second le plus présent après Christophe Barbier, 28 fois contre 39), ce qui, outre les idées qu'il profère, laisse à penser qu'il est en phase avec ses promoteurs, et que cela ne le choque pas d'avoir une place attitrée dans une émission sur le service public qui ne respecte pas l'équilibre des opinions. Voir mon récent article : Yves Calvi, Branquignol ou "bas du plafond" ?

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Dominique Reynié, dans son programme pour la Région, se propose de soutenir les dépenses pour les routes, au détriment du train, selon lui, trop privilégié par la majorité sortante. Il compte faire des propositions quant au traitement des déchets, et compte bien recycler… le marc de café usagé. Plus sérieusement, il compte innover en intervenant sur des compétences qui ne sont pas celles de la Région : la sécurité des personnes et des biens (avec des "unités régionales de prévention et d'assistance", terme ambigu pour désigner la sécurité dans les collèges et les lycées) et la défense de la famille !

Il veut augmenter les dépenses d'investissement pour atteindre 1,1 milliard par an, lui qui a tant reproché aux collectivités de trop dépenser (déjà en juin 2011 il se prononçait pour 100 milliards d'euros d'économie sur le budget de l'Etat). Il ne dit pas dans son programme de 108 pages consultable en ligne (étrangement sous son propre nom : reynie2015.fr/projet) comment il compte s'y prendre et s'il envisage de supprimer des postes de fonctionnaires. D'ailleurs, l'administration régionale elle-même n'est pas directement évoquée. Par contre, tout y passe : petits patrons, commerçants, agriculture, viticulture, tourisme (pour "la plus belle région du monde"), soldats, pieds-noirs, harkis, Europe, Monde (avec partenariat avec la Bavière et le Sichuan).

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Billet n° 234

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Il y a 70 ans, la PMI : faire des enfants sains

Yves Calvi, Branquignol ou "bas du plafond" ?

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17 octobre 1961, le massacre oublié

 

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

 

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