Bébés donnés ou abandonnés

 A l'heure où l'on débat à n'en plus finir sur PMA, GPA, et adoptions, la question de l'abandon d'enfants n'a pas été remisée au magasin des accessoires : Bébé à donner, documentaire suisse de Rouven Gueissaz, vient de remporter la deuxième place du Prix du journalisme des Radios Francophones Publiques. Il évoque les "fenêtres" ou "boîtes à bébé", méthode ancienne que la Suisse a remis au goût du jour pour faciliter l'abandon d'un nouveau-né de façon anonyme. Questions.

 

A l'heure où l'on débat à n'en plus finir sur PMA, GPA, et adoptions, la question de l'abandon d'enfants n'a pas été remisée au magasin des accessoires : Bébé à donner, documentaire suisse de Rouven Gueissaz, vient de remporter la deuxième place du Prix du journalisme des Radios Francophones Publiques. Il évoque les "fenêtres" ou "boîtes à bébé", méthode ancienne que la Suisse a remis au goût du jour pour faciliter l'abandon d'un nouveau-né de façon anonyme. Questions.

 

 

Eugène Le Roy, l'auteur de Jacquou le Croquant, a décrit dans La petite Nicette (1901) le transport des enfants abandonnés, au XIXsiècle, du lieu de l'abandon jusque dans la famille qui acceptait de les nourrir, sous réserve d'être astreints, le plus souvent, à des travaux pénibles. Nicette est transportée d'Hautefort à Périgueux. Elle survivra, ce qui ne sera pas le cas de tous ces bébés abandonnés, dont beaucoup mourraient en bas âge, y compris au cours du transport vers leur lieu de "survie". Louis-Sébastien Mercier l'a montré, juste avant la Révolution, dans Le tableau de Paris (1781-1788), en dénonçant ces "mains mercenaires", intéressées seulement par l'argent du transport, qui véhiculent ces petits êtres sans famille, parfois sur de très longues distances en les portant par trois sur le dos "dans une boîte matelassée" : le transporteur, "quand il ouvre la boîte, il en trouve souvent un de mort". Chaque année, 7000 enfants trouvés à Paris, 900 à Metz : "ce transport pénible [...] en moissonne le tiers, tandis qu'un autre tiers périt avant l'âge de cinq ans".

 

Les enfants étaient d'autant plus éloignés que les autorités suspectaient certains parents de se proposer pour être nourriciers de leurs propres enfants abandonnés (en étant ainsi dédommagés). Sous l'Ancien Régime, l'abandon se faisait aux portes des églises ou des communautés religieuses (1). C'est en 1811 qu'un décret décide l'instauration de "tours", tourniquets permettant de déposer anonymement un enfant pouvant être aussitôt pris en charge par les religieuses de l'hospice. L'objectif était d'éviter la mort de l'enfant, qui ainsi n'était plus exposé aux intempéries et aux menaces de toutes sortes, et de faire cesser les infanticides. Pourtant le tour n'était pas une réelle protection pour les enfants puisque diverses études permettent d'évaluer à près de 60 % d'entre eux décédant avant un an.

 

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Fenêtres à bébés

Les moralistes dénonçaient les facilités ainsi données aux débauchées de fauter sans en assumer les conséquences. Alors que, à certaines périodes, le lien entre crise sociale (prix du pain en forte hausse) et nombre d'enfants abandonnés a pu être établi. Et si les choses se sont améliorées par la suite c'est qu'à la fin du XIXe , les effets de la Commune (tout faire pour éviter une nouvelle révolte populaire), les suites de la guerre de 1870 avec la Prusse (tout faire pour avoir la natalité nécessaire afin de faire face à la prochaine) et les politiques des Solidaristes  (Léon Bourgeois, futur fondateur de la Société des Nations, et Prix Nobel de la Paix) contribueront à instaurer les premières politiques sociales (2), assurant la survie des enfants nés.

 

Le documentaire de Reuven Gueissaz évoque ces "fenêtres à bébé" (les "babyfenster") créées voici une dizaine d'années en Suisse. Une fenêtre dans le mur pouvant s'ouvrir de l'extérieur et de l'autre côté un landau avec un drap et une lettre destinée à la mère. Cette lettre l'informe qu'elle ne sera pas poursuivie pour avoir abandonné ainsi son enfant, qu'elle pourra le récupérer avant adoption (sous réserve de vérification ADN). Après qu'elle ait refermé la fenêtre, une alarme se déclenche dans un délai de trois minutes afin de lui laisser le temps de partir. Les promoteurs de ce dispositif pensent que cela évite des infanticides et que cela sauve des vies : dans une ville visitée par le documentariste, le tour a recueilli 8 enfants depuis quelques années. Celui qui est chargé de les recueillir et qui exige l'anonymat témoigne pour la première fois, mais son intervention consiste juste à protéger l'enfant jusqu'à son adoption ou à sa restitution aux parents.

 

Par contre, une assistante sociale interviewée livre son désaccord sur une telle pratique dans la mesure où l'abandon, comme en France, est possible à l'hôpital en toute confidentialité (avec possibilité de se rétracter dans les deux mois), et dans des conditions bien plus sécurisée. Avec la "fenêtre à bébé" ou "la boîte à bébé", on ne sait rien de la personne qui dépose le nouveau-né : est-ce vraiment la mère, n'est-elle pas contrainte à le faire ?

 

En fait la Suisse a suivi l'exemple de l'Allemagne, l'Italie aussi : dans ces pays, des "boîtes à bébé" sont installées devant des lieux publics. Elles ont la forme d'un grand coffre-fort vitré dans lequel est aménagé un petit lit chauffé. Le parent dispose de huit semaines pour revenir éventuellement sur sa décision. On a peine à imaginer l'inventivité et la modernité de l'Allemagne, dont on ne cesse de nous vanter les bienfaits, avec une telle politique sociale rétrograde. Car l'abandon sous X à la naissance est possible, même s'il est, comme les boîtes à bébés d'ailleurs, contesté par ceux qui militent pour le droit d'accès aux origines.

 

Je ne connais pas la bonne solution, mais ce n'est certainement pas le retour au tour. Ni non plus la remise en cause de l'abandon sous X (700 cas en France chaque année), même s'il importe de résoudre ce problème du droit d'accès aux origines soulevé par les opposants à ce dispositif. La formule actuelle, faisant en sorte que dans le dossier de l'enfant abandonné il existe une trace de la mère, est certainement judicieuse, puisqu'elle permet d'éventuelles retrouvailles. Cela ne doit pas aller jusqu'à susciter des craintes sur le dévoilement inévitable du secret, sinon les abandons au porche des églises ou sur le parvis des mairies reprendront (3).

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Le Tour de l'Hôtel-Dieu Saint-Jacques à Toulouse

DSCN6473.JPG L'enfant était déposé sur le plateau et les Soeurs de Saint-Vincent de Paul, alertées, faisaient tourner le plateau et recueillaient l'enfant pour lui donner les premiers soins. Le nom de l'enfant pouvait être celui du saint du jour [Ph. YF]

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Reste le problème du devenir de l'enfant : en 2011, contre la volonté d'une femme ayant abandonné son enfant, la Cour d'appel d'Angers a accordé à des grands-parents la garde d'une petite fille de 18 mois alors que sa mère avait consenti à l'abandon en exigeant le secret. Plus récemment, un père a reconnu tardivement sa paternité mais l'enfant, après avoir été abandonné par sa mère, avait déjà été confié à un couple en vue d'adoption. Le tribunal de grande instance a exigé la restitution de l'enfant au père, la Cour d'appel a refusé.

Ce que les médias ont passé sous silence c'est que l'avocat de ce père est Pierre Verdier, ancien directeur de la DDASS, auteur d'ouvrages sur l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE), qui milite depuis longtemps pour le doit d'accès aux origines.

 

Si le gouvernement n'avait pas été tétanisé par les militants anti-mariage pour tous, la grande loi sur la famille, prévue, n'aurait pas été mise sous le boisseau : elle aurait, entre autres, tenté de donner meilleure réponse à ces questions douloureuses, entre droit de l'enfant à connaître ses origines, droit de l'enfant à survivre, droit de la femme, droit de l'homme...

 

 DSCN6875.JPG Autre tour, dans un prieuré gersois [Ph. YF]

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(1) Michel Mollat consacre plusieurs pages de son grand ouvrage sur Les pauvres au Moyen Age (Hachette, 1978) à cette question des enfants abandonnés (et de leur mortalité élevée), les plus pauvres parmi les pauvres ("dans les églises de Tours, d'Angers, des vasques de marbre étaient destinées à recevoir les bébés déposés par leurs parents"). Jean-Louis Goglin, quant à lui, a livré beaucoup d'éléments sur le sujet dans son livre Les misérables dans l'Occident médiéval (Le Seuil, 1976) dont cet extrait d'un jugement du Parlement de 1489, à propos d'une femme ayant abandonnée son enfant et la condamnant "à reprendre ledit enfant, à le nourrir, à le garder et à être battue nue de verge par les carrefours de Paris... et bannie de la ville... jusques à trois ans". Bien sûr, il faudrait citer les magnifiques ouvrages de Bronislaw Geremek, l'historien polonais, leader de Solidarnosc, qui avait la lutte pour les droits sociaux chevillée au corps, en particulier La Potence et la Pitié, l'Europe et les pauvres du Moyen Age à nos jours (Gallimard, 1978). Deux ouvrages de référence méritent d'être cités sur une telle question : Abandon et marginalité, Les enfants placés sous l'Ancien Régime, de Maurice Capul (Privat, 1989) et Au bon coeur des inconnus, Les enfants abandonnés de l'Antiquité à la Renaissance, par John Boswell (Gallimard, 1993). Le taux d'abandon est très élevé dans ces périodes anciennes, mais les historiens considèrent que le XIXe détient un triste record en la matière, conséquence des bouleversements économiques et sociaux provoqués par la Révolution industrielle.

 

(2) Il faudrait développer ici l'impact de la loi Roussel de 1874, véritable ancêtre de l'ordonnance de 1945 sur la protection maternelle et infantile (j'y reviendrai dans un prochain billet).

 

(3) Comme ce fut le cas en février 2013 dans le Lot où un nourrisson a été déposé, devant un centre d'hébergement, dans une boîte à chaussures, ce qui a conduit un troll de La Dépêche de suggérer qu'on l'appelle Nike, sans être en aucune façon modéré par les modérateurs. 

 

DSCF6509.JPG Gravure ancienne : "enfants trouvés : le tour extérieur et intérieur". Il est écrit au dessus : "mon père et ma mère m'ont abandonné, mais le Seigneur a pris soin de moi" [gravure reproduite dans Les enfants du secret, enfants trouvés du XVIIème siècle à nos jours", Magellan éd.]


Billet n°163

 

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