Manuel Valls : un pacte de solidarité a minima

Alors que les alertes se multiplient sur la progression incessante de la courbe de la grande pauvreté, Manuel Valls, premier ministre, lors de son discours d’investiture le 8 avril, n’en a pas parlé. S’il a annoncé des progrès du pouvoir d’achat pour les salariés payés autour du Smic (« presque la moitié d’un 13ème mois »), il laisse planer des incertitudes et donc des inquiétudes sur les économies prévues de 50 milliards sur les dépenses publiques, dont 11 milliards pourraient être amputées sur des prestations sociales.

Alors que les alertes se multiplient sur la progression incessante de la courbe de la grande pauvreté, Manuel Valls, premier ministre, lors de son discours d’investiture le 8 avril, n’en a pas parlé. S’il a annoncé des progrès du pouvoir d’achat pour les salariés payés autour du Smic (« presque la moitié d’un 13ème mois »), il laisse planer des incertitudes et donc des inquiétudes sur les économies prévues de 50 milliards sur les dépenses publiques, dont 11 milliards pourraient être amputées sur des prestations sociales. Enfin, la réforme des collectivités locales, avec la suppression programmée des « conseils départementaux », dont la mission première est l’action sociale de proximité, faute de précisions, justifie que l’on s’interroge sur un tel projet et nécessite des éclaircissements rapides.

Certes, le premier ministre a concédé qu’il avait entendu la voix des électeurs et le silence des abstentionnistes. Il a reconnu qu’ils attendent des « résultats concrets en matière d’emploi, de lutte contre la précarité, de vie chère » (de « lutte contre la vie chère » aurait été une meilleure formule). Mais quand il parle de « pacte de solidarité », il n’entrevoit que le pouvoir d’achat des plus modestes parmi ceux qui ont un emploi. C’est nécessaire, et on ne voit pas bien la stratégie à l’œuvre qui a consisté à mettre à mal cette frange de la population, pour essayer ensuite de recoller les morceaux. Entre temps, la perte pour la gauche d’un nombre considérable de municipalités, dans lesquelles on peut craindre que les politiques sociales menées seront désormais moins favorables aux plus démunis.

Une semaine avant le vote de confiance à l’Assemblée, les associations du collectif Alerte avaient exprimé leurs craintes de voir les engagements du Plan quinquennal de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale, arrêté en janvier 2013, remis en cause. En effet, il se murmurait que le RSA pourrait ne pas être revalorisé comme prévu (soit 10 %, seulement, d’ici à 2017). La réforme même du RSA activité, avec fusion avec la prime pour l’emploi (PPE) était menacée de passer aux oubliettes. Il est possible que la baisse des cotisations pour les salariés au Smic absorbera cette PPE, sans régler totalement la question du RSA activité qui ne concerne pas que les salariés percevant un Smic complet.

Le 6 mars, plusieurs responsables d’associations, experts et personnalités engagés dans la lutte contre la pauvreté (dont Denis Clerc, fondateur d’Alternatives économiques, Jean-Baptiste de Foucaud, Nicolas Duvoux, Dominique Méda, Etienne Pinte, François Soulage, président du Secours catholique) ont adressé un manifeste à François Hollande pour un pacte de responsabilité sociale et citoyenne afin qu’il prenne en compte « la situation des plus éloignés de l’emploi et en situation de précarité » (1). A la tête des signataires, un homme que le pouvoir en place connaît bien et qui a inspiré le CICE (33 milliards de crédit d’impôts pour les entreprises sur deux ans), Louis Gallois, qui préside la Fnars (fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale). Manuel Valls n’a pas élargi son pacte de solidarité pour autant. Il s’est vanté de consacrer 5 milliards aux ménages modestes (y compris avec baisse des impôts). Très bien, il était temps. Mais il n’a rien dit pour ceux qui n’ont même plus un emploi, et qui ne sont plus protégés par une indemnité de chômage. Comme il n'a pas expliqué comment l'action sociale qui rélève de la compétence principale des départements, du fait de leur proximité avec les populations qui en sont destinataires, sera assurée si cette collectivité territoriale est, dans seulement sept ans, supprimée. Il y a urgence à préciser, au delà de la question institutionnelle, comment l'action sociale et médico-sociale publique sera exercée dans ce pays.

 

DSCN8709.JPG Le Mont de Piété, Paris [Photo YF]

J’accuse les élites en France de faire mystère sur le coût réel du « social », je veux dire des aides aux plus démunis. Le plus souvent quand je pose la question sur ce que représente le budget global du RSA socle, j’entends des réponses hésitantes : 50 milliards, 70 peut-être ? Or la somme que verse les CAF à la demande des départements est dix fois inférieure : 8,5 milliards pour deux millions de foyers ! Si ces familles plus que modestes percevaient un soutien de 5 milliards d’euros, cela ne leur assurerait pas une petite moitié de treizième mois, mais carrément une augmentation de près de 60 % de leurs indemnités (pour vivre un peu mieux).

Bien sûr, la thèse de la « trappe à pauvreté » que constitueraient les minima sociaux étant bien ancrée, le gouvernement ne se risque pas à une telle annonce. Si je conçois que les réponses politiques favorisant le développement économique sont préférables aux mesures d’assistance, en attendant qu’elles portent leurs fruits, une démocratie doit s’assurer que les citoyens ont tous les moyens de subvenir aux besoins de base : ce qui aujourd’hui n’est pas le cas, quand on sait que sur le terrain les professionnels du social et les associations caritatives constatent que les budgets familiaux sont épuisés non plus le 20 du mois, mais le 15 du mois, que l’on recueille des témoignages ici ou là de personnes ne mangeant pas à leur faim, quand on voit les « chercheurs d’or » vanter leurs services, dans l’indifférence générale, non seulement pour l'achat de bijoux mais aussi de dents en or.

Du sang et des larmes

Au cours de l’émission C dans l’air sur France 5 le 8 avril, il a été dit que sur les 50 milliards des économies à faire sur les dépenses publiques, après les coupes sombres dans les budgets de l’Etat (19 Mds), de la Sécurité sociale (10 Mds) et des collectivités locales (10 Mds), il manquait 11 milliards. Et l’animateur Yves Calvi de confirmer que rien n’avait été dit à ce sujet, et l’extrait du discours passé à l’écran sautait opportunément les propos de Manuel Valls. Qui avait dit pourtant : « le reste viendra d’une plus grande justice, d’une mise en cohérence et d’une meilleure lisibilité de notre système de prestations ». Lénaïg Bredoux indiquait hier, dans son article de Mediapart, qu’un proche de François Hollande aurait confié à la sortie : « c’est là qu’il y aura du sang et des larmes ».

Christophe Barbier, le bouillant directeur de la rédaction de L’Express, qui sait tout sur tout, qui s’agite comme un cabri sur son siège sur tous les plateaux de télévision où il a son rond de serviette, essayait d’expliquer, très compréhensif, les intentions de Manuel Valls. Il cherchait à convaincre un Yves Thréard (le Figaro) qui, comme de juste, était mécontent, grognait, rameutait ses fans extrémistes en prétendant qu’il avait même entendu Manuel Valls dire qu’on allait peut-être parler … de la GPA. Christophe Barbier, donc, doctement, a cru devoir expliquer que le premier ministre comptait « peut-être s’attaquer au RMI-RSA, trappe qui freine la reprise ». Voilà, comment trouver encore 11 milliards d’économie. Sauf que le directeur de L’Express ignore sans doute qu’il faudrait supprimer la totalité du RSA (socle et activité) pour y parvenir. Il calcule un peu comme Madame Verdier-Molinié : au doigt mouillé.

 

« La vérité, premier principe de la démocratie »

Lancer ce genre d’accusation et de menace est odieux. C’est insulter doublement ceux qui sont victimes d’une économie libérale qui non seulement les a écrasés mais encore que M. Barbier soutient. Et il leur conteste le droit à la survie. Il n’imagine pas une seconde ce que peuvent éprouver ceux qu’ils visent, si, au grand jamais, ils l’écoutent. Il appartient à cette caste de privilégiés qui vit de ses prébendes, à ce monde de la finance dont il en touche les royalties, et il vient sans pudeur, pour faire diversion, asséner de tels propos de rejet, de mépris, d’exclusion, sans nuances, sans attentions, sans réflexions. C’est une honte que des média avec une telle audience se permettent de propager une telle propagande, non pas comme un point de vue parmi d’autres, mais comme parole de vérité, cet « expert » étant parmi la vingtaine qui se partage partout la bonne parole à destination des braves citoyens.

 

Je fais le rêve qu’un jour tous ceux qui se permettent sans vergogne, en toute insolence, en toute légèreté, en toute impunité, d’offenser les personnes en situation de pauvreté ou de précarité, aient à rendre des comptes devant elles. Et que ces dernières puissent enfin leur dire, puisque le premier ministre a invoqué Pierre Mendes France, non seulement "la" vérité, mais leurs quatre « vérités ».

  

(1) http://www.fnars.org/images/stories/2_les_actions/iae_emploi_formation/actualites/pacte_de_responsabilit%C3%A9_-_manifeste_vf_6_mars_2014.pdf


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[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

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