Ni juge, ni soumise

Une juge d'instruction mène ses interrogatoires à la manière forte. Les auteurs de Strip Tease l'ont filmée dans ses œuvres. On rit beaucoup, un peu puis pas du tout. Héroïne truculente du palais confrontée à des situations parfois cocasses, souvent sordides, ou justicière dont le comportement n'a rien de "juste" ?

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Ce film réalisé par Jean Libon et Yves Hinant, les auteurs de la célèbre émission Strip Tease, met en scène une juge d'instruction de Bruxelles, Anne Gruwez, qui mène ses interrogatoires à la manière forte. Dans son petit bureau, en l'absence des forces de l'ordre qui restent derrière la porte, tapant elle-même les dépositions, elle s'adresse aux justiciables dans un langage cru, direct, drôle. Ce qui fait la joie des spectateurs.

Entre plusieurs affaires d'une portée moins dramatique (violences conjugales, tout de même, affaire sado-maso), elle enquête, avec l'aide de quelques policiers, apparemment rodés à la faconde et aux facéties de leur juge, sur des crimes remontant à 20 ans, dont ont été victimes deux prostituées. Les pistes pour découvrir le coupable se succèdent, avec prélèvement d'ADN y compris sur un cadavre déterré, mais en vain.

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On en vient à se demander si un être humain normal peut se trouver confronté en permanence à des situations aussi sordides. Et à se dire que le seul moyen de surmonter est peut-être bien l'humour dont fait preuve cette magistrate. Ainsi, elle traverse la capitale belge avec sa deux-chevaux bleue pervenche et cahotante en parsemant son  parcours de souvenirs : ici, j'ai eu un mort, ailleurs un dégât des eaux, plus loin un assassinat sanglant. Elle déclame régulièrement des phrases comme autant de proverbes dont elle est l'auteur : "un homme abandonne rarement de n'avoir plus l'idée de conquête" ou "rien de ce qui est humain ne peut me dégoûter", paraphrasant Térence. De même, elle crée spontanément des néologismes expressifs : "elles se péripatétisent".  

En présence d'une famille où les cousins se marient entre eux, effrayée par ces confusions de filiation, elle incite à la prophylaxie de la consanguinité : "c'est connu depuis des siècles, il faut en parler autour de vous". Le justiciable lui répond : "on en apprend tous les jours". Rires assurés.

Plus le film avance, et plus s'installe une gêne. Ce qui pouvait passer pour de la truculence devient limite du mauvais goût. Tant qu'elle tenait des propos triviaux aux personnes interrogées ("je peux vous plaquer au sol pour prendre votre ADN", "je sers jamais la main à un malfrat", "ce qui serait moins cher [pour la société] c'est que vous mourriez tout de suite"), c'était gonflé, mais on continuait à rire. Quand pour justifier une décision autoritaire, elle explique que "si vous réattaquez une bonbonne, on dira que cette connasse [de juge] l'a laissé sortir", on sourit encore. Avec ses rats blancs qu'elle nourrit avec des escargots qu'elle écrase, son parcours en ville seule à rouler tous feux éteints dans les tunnels, son exigence envers les policiers d'actionner le gyrophare même lorsque ce n'est pas justifié, cela cultivait son côté original. Mais quand elle apprend la mort d'un suspect, son cri du cœur n'incite plus à glousser : "il est mort, non de Dieu, le salaud. Il l'a fait exprès". Ni quand un mort qui se nommait Lambeaux (car les noms ne sont jamais masqués) et qu'elle lâche nonchalamment : "il est mort en lambeaux" !

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Le summum c'est lorsqu'elle arrive pimpante dans un cimetière, avec son ombrelle rose, pour assister à une exhumation afin de procéder à un prélèvement d'ADN. Son premier commentaire est de constater la grande taille de ce "truc-là", le cadavre, que la caméra montre complaisamment, sans nous épargner la scie tronçonnant un os, avec la plaisanterie de la dame qui invite le médecin-légiste à en prendre un peu plus : "pour l'apéro" ! Puis de commenter le fait qu'il ne sent pas bon, mais qu'il est encore très "frais", et qu'heureusement qu'il y a un bon petit vent.  Les rires d'une partie de la salle sur une telle scène provoque un certain malaise, car on n'est pas dans la fiction. La comparaison d'ADN avec les traces relevées 20 ans plus tôt se révèle négative. Alors seulement, très perspicace, la juge assène que le cadavre "n'avait pas le profil" : "trop grand" pour être le tueur.

Bien avant le cimetière, on a commencé à s'interroger sur le fait que toutes les personnes poursuivies sont d'origine étrangère ! Sans exception. Tous ont signé un accord pour apparaître dans ce film, mais on sait qu'une personne a, après coup, protesté contre le fait que son image soit exploitée dans un film à visée commerciale et a obtenu du distributeur en France que la séquence la concernant soit expurgée. Pour les autres, on est en droit de se demander s'ils ont vraiment perçu la portée de leur accord, et si cette discrimination ne serait pas liée au refus des autres.

La juge elle-même confie, à sa greffière, son sentiment sur les propos condamnables d'un homme interrogé : "rien que de très normal dans la bouche d'un Albanais". Pourtant c'est elle qui accuse un étranger de "racisme" parce qu'il a dit : "dans notre culture". A celui pour lequel elle a calculé ce qu'il va coûter à la société belge (150 € par jour pendant 20 ans de prison, "une fortune", alors que s'il mourrait tout de suite ce ne serait que 1000€, le prix d'une autopsie), elle lui dit qu'à sa sortie il sera encore une charge puisqu'il ne saura rien faire et relèvera donc du CPAS (c'est-à-dire du Centre public d'action sociale). A un musulman, elle lance tout de go : "si vous me trahissez, la colère d'Allah c'est rien à côté de moi : car moi, ce ne sera pas quand vous serez mort".

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On finit par se dire que les réalisateurs ont simplement voulu nous montrer une personnalité hors du commun, qui ne serait en rien une référence en matière de justice, un modèle de professionnalisme, mais puisqu'elle existe, cela mérite qu'on le sache. Elle en joue manifestement, donnant l'impression de bien veiller à parfaire son rôle de magistrate cassant allègrement les codes. Livrant sa sympathie pour les prostituées, avec moults commentaires grivois, et sa compréhension pour un homme qui a tué sa femme ("c'était une emmerdeuse"). En aparté, elle se moque sans retenue des avocates qui, effectivement, ne défendent pas bien leurs clients, alors même qu'elles semblent redouter plus que tout les foudres de la magistrate.

Si les auteurs n'ont pas forcément voulu glorifier une juge, le fait qu'ils aient transformé un documentaire (qui a existé et se suffisait à lui-même) en film faisait courir le risque de valoriser le personnage, d'en faire un héros. Justifiant ainsi le slogan publicitaire : "ce n'est pas du cinéma, c'est pire" !

Le film est peut-être "sauvé" par une scène finale où une jeune femme invoque un rêve satanique l'ayant poussé à commettre le meurtre de son enfant. Son long monologue, débité avec maîtrise, se glorifiant de son acte, est glaçant. Elle attend que la juge ait fini de taper une phrase pour enchaîner la suivante. Là, la juge est calme, ne laisse rien paraître du trouble qu'elle éprouve, touche le bras de cette femme pour la calmer, lui parle doucement, et quand cette prévenue lui dit : "j'irai en prison s'il le faut", elle se contente de répondre : "il y a des chances". Ensuite Anne Gruvez nous confie qu'elle est "crevée" mais qu'elle doit repartir pour un autre assassinat.

 

NI JUGE, NI SOUMISE - BANDE-ANNONCE OFFICIELLE © ARP Selection

Billet n° 393

 

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