Réforme des retraites : la gué-guerre public-privé

 Les riches se croient mal aimés mais s’il est une catégorie de Français qui fait l’objet d’un ostracisme permanent dans le débat public, ce sont bien les fonctionnaires.

 

Il y a d’une part les lieux communs, un reproche basique, parfois fondé sur des exemples connus, à propos du fonctionnaire peu actif. Accusation qui peut trouver sa source dans le fait qu’il ne crée pas son emploi, et que sa « survie » ne dépend pas vraiment de son investissement, à la différence de l’entrepreneur. Mais pourquoi prétendre qu’un salarié du privé serait plus actif, plus performant qu’un agent du public (ce que l’expérience ne démontre pas). De façon générale, les accusations à l’encontre des fonctionnaires frisent bien souvent l’insulte : lorsque l’on a travaillé dans ce secteur, en croyant à la valeur d’un service public efficient, et que l’on a vu l’engagement (au-delà des exigences de service) de bien des professionnels de l’administration, les propos agressifs, parfois haineux, des « trollers » sur le Net ou des prétendus « experts » tels Agnès Verdier-Molinié (de l’Ifrap) ou Yves Thréard, du Figaro, sont littéralement insupportables. Leur combat consiste à nier la participation des fonctionnaires à la richesse du pays, par la production de services non-marchands. Leur méthode : faire diversion en attisant une opposition entre salariés. Leur but : obtenir à terme la privatisation d'une partie de ces services.

 

La question des retraites est un bon terrain de chasse pour ces militants de la cause « libérale ». Parfois avec des arguments pertinents, souvent en caricaturant la réalité.

 

L’auteur de ces lignes a, environ, la moitié de sa carrière dans le privé (trois employeurs), la moitié dans le public. Au-delà de mon intérêt pour les questions sociales, j’ai donc une expérience personnelle de la question. La différence de montants entre retraite du privé et retraite du public ne justifie pas les combats acharnés menés par certains pour l’« abolition des privilèges ».

 

Qu’en est-il ? La retraite du privé est basée, comme chacun sait, sur les 25 meilleures années, celle du public sur les 6 derniers mois. Avantage certain pour le public : sauf que les salaires du public, en général, sont inférieurs au privé, à emploi comparable (prix à payer pour la garantie de l’emploi, sans doute). Si la moyenne des retraites du public est supérieure à celle du privé, c’est que les salaires globalement sont plus élevés à cause d’un niveau de diplômes supérieurs, du fait des fonctions assumées (ce que même les économistes et politologues libéraux reconnaissent). Ce qui n’empêche pas le secteur public d’avoir, dans les catégories C, des salaires tellement bas, sans prime, que des compléments de salaire doivent être ajoutés pour atteindre le niveau du Smic.

 

Par ailleurs, les primes (liées à la fonction), sur lesquelles longtemps il n’y avait pas de cotisations sociales (bien que fiscalisées), ne sont pas prises en compte dans les pensions actuelles : ainsi le salaire de référence n’est pas le dernier salaire perçu mais un salaire qui est amputé au moins de 20 % (la commission Moreau le reconnaît et la CFDT considère que le taux de remplacement est identique entre le public et le privé : 74 %).

 

Si « égalité » il doit y avoir entre public et privé sur la période de référence, cela supposera que soient posées la question du niveau des salaires et celle de l’intégration complète des primes. Et alors pour tous, privé comme public, le calcul de la pension pourra porter sur le même nombre de meilleures années (10 par exemple).

 

On néglige souvent d’autres « inégalités » : un enfant compte pour 8 trimestres de durée de cotisation dans le privé, 4 seulement dans le public (et à condition que l'enfant ne soit pas né avant l'entrée dans la fonction publique). D’autre part, dans le privé, les validations de trimestre se font selon un forfait (200 heures au Smic pour un trimestre) alors que dans le public la validation se fait au prorata du nombre exact d’heures travaillées (ce qui en cas de rachat est particulièrement pénalisant, le fonctionnaire perdant 2/3 de ce qu’il aurait eu en durée de cotisation dans le privé).

 

Enfin, les comparaisons entre le public et le privé (âge moyen de départ, montant moyen des pensions) sont faussées car toutes les catégories de fonctionnaires sont mêlées (militaires, catégorie active, régimes spéciaux). Du coup, on clame ici ou là que les fonctionnaires partent en moyenne à 58 ans : la plupart d’entre eux sont alors les premiers à l’apprendre. De même dans le privé, que de différences entre les statuts des uns et des autres (CDD, CDI, smicards, hauts salaires) : les moyennes n’ont aucun sens.

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[Avignon, photo YF]


Un déficit de 0,7 %

 

Le coût total des retraites s’élève annuellement à 280 milliards d’euros : le déficit est évalué à 14 milliards par le COR, le Conseil d'Orientation des Retraites (cela représente 0,7 % du PIB, c’est-à-dire que le déficit des retraites, en comparant avec un salaire, c’est l’équivalent de 14 € sur un salaire de 2000). Ce n’est pas rien, mais est-ce que cela justifie les discours catastrophistes dont on nous abreuve chaque jour ?

 

Faut-il allonger la durée de cotisation (qui atteindra 41,5 ans pour la génération 1955) ? François Hollande a suggéré, sur M6 le 16 juin, 44 ans pour 2025 ou 2030, alors que le Medef parle lui de 43 ans mais de rallonger l’âge légal de départ (le petit Gattaz rêve au moins de 65 ans). Mais alors que les jeunes entrent sur le marché du travail en moyenne à 27 ans, cela ne permettra une retraite qu'après 70 ans ! Qu’est-ce que cela signifie sinon imposer l’inacceptable et augmenter le nombre des chômeurs et des  bénéficiaires de minima sociaux car six salariés sur dix ne sont plus au travail au moment de la liquidation de leurs droits à la retraite (on s’est bien gardé de révéler le nombre de bénéficiaires supplémentaires du RSA suite à l’obligation progressive de travailler jusqu’à 62 ans, réforme Sarkozy de 2010). En réalité, depuis l’après-guerre, le nombre global d’heures travaillées (du fait, entre autres, de l’augmentation de la productivité) n’augmente pas (1). Donc il faut repenser la répartition du travail dans la société. A quoi sert de faire travailler des gens à 65 ans et plus, si l’on sait pertinemment que cela contraindra des jeunes de 25 ans à être au chômage ?

 

Par ailleurs, s’il est vrai que l’espérance de vie a augmenté, cela ne date pas de la semaine dernière : cela fait des décennies que cette amélioration a lieu, et c’était déjà vrai en 1960, également lors des pré-retraites sous Giscard d’Estaing, et aussi, bien sûr, lors du passage de la retraite à 60 ans en 1982. Personne ne s’offusquait qu’un retraité puisse enfin profiter de sa retraite (tant d’ouvriers mourraient auparavant plus tard que leurs parents mais avant 70 ans). Et, aujourd’hui, tout le monde ne devient pas centenaires : lisons les avis de décès, beaucoup de sexagénaires décèdent avant d’avoir atteint leur « espérance de vie » ! L’âge moyen de l’espérance de vie en bonne santé est de 63,6 ans dans l’Hexagone (2) et il stagne.

 

Faut-il taxer davantage les retraités, réduire le niveau des pensions ? Mais les retraités ont normalement cotisé, pendant plus de 40 ans, leurs cotisations cumulées (salariales et patronales) représentent un pactole qui justifie qu’on les indemnise correctement. Ils ne doivent rien à personne. C’est le « contrat » passé. Il s’agit d’une assurance, d’un dû, d’une contrepartie : parler de « prise en charge des retraités » comme l’a fait un jour Yves Calvi sur France 5 pour évoquer les pensions a sa petite connotation de mépris. Les retraités cotisent, depuis la loi de finances 2013, au financement de la dépendance (normal, comme les actifs). Mais la menace de suppression de l’abattement de 10 % pour « frais professionnel » (impôt sur le revenu), sous prétexte qu’ils ne sont plus en activité, serait injuste : les salariés qui bénéficient d’avantages divers (voitures de fonction, logement gratuit, avantages des œuvres sociales des comités d’entreprise ou des comités des œuvres sociales) ne perdent pas cet abattement.

 

Après le rapport de la commission Moreau, avec la concertation lancée par le premier ministre et la grève prévue le 10 septembre, la question des retraites va agiter le paysage politique pendant de nombreux mois. La solution n’est, à mon sens, ni de faire travailler les salariés plus longtemps (sauf ceux qui le souhaitent), ni de réduire le montant des pensions. Mais d’augmenter la CSG : un point de CSG rapportait 11,9 milliards d’euros en 2011. Donc ce qui manque pour combler le déficit des retraites (14 Mds) c’est à peine plus de 1 % de CSG (assise sur les revenus d’activité, du patrimoine, de placement, des jeux).

 

La propagande contre notre modèle social

Par ailleurs, car ce ne sont pas les seuls déficits, il importe que la lutte contre la fraude fiscale et l’évasion fiscale (je dirais même l’optimisation fiscale) soit intensifiée (personne ne conteste que l’évasion fiscale fait perdre environ 60 milliards d’euros aux caisses de l’Etat).

 

Même Raymond Soubie, ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy, en convenait dans une interview au Monde le 12 juin : le déficit n’est pas du à l’allongement de la durée de vie mais à la crise économique et financière. Ce qui est terrible c’est qu’on entend tant de jeunes aujourd’hui dire qu’ils ne croient pas pouvoir bénéficier plus tard d’une retraite. J’ai l’intime conviction que c’est le résultat voulu d’une propagande assénée depuis des années, destinée à faire admettre un recul de notre modèle social.

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 [Photo YF]

Marc Fiorentino qui dirige une société de bourse et qui a commis un ouvrage sur les retraites (dont le passage sur les retraites publiques est incompréhensible) milite pour une réduction du montant des pensions. C’est lui qui a déclaré, sans vergogne, que « le retour à 60 ans [pour les carrières longues] a été un traumatisme » (C dans l’air sur France 5 le 16 mai). Traumatisme pour qui ? Avec lui, Ghislaine Ottenheimer, de Challenges, Christophe Barbier, de l’Express, et tout une caste d’économistes (Jean-Marc Daniel, Philippe Dessertine, Jean-Hervé Lorenzi, Olivier Pastré, Nicolas Bouzou, Nicolas Beytout, Christian de Boissieu, Mathilde Lemoine, Michel Godet et quelques autres) qui tiennent le haut du pavé et dont les thèses libérales en économie sont directement la cause de la crise actuelle, osent, sans pudeur, décréter ce qui, selon eux, est bon pour le petit peuple (se serrer la ceinture, réduire les retraites, sabrer dans les prestations sociales) sans avouer à l’antenne les copieux revenus qu’ils perçoivent dans leurs diverses fonctions.

 

Jamais ils n’interrogent les largesses accordées par l’Etat (y compris actuellement) aux entreprises (60 à 100 milliards selon les calculs), jamais cette manne n’est remise en cause, mais ils agitent en permanence les déficits de la protection sociale. Et cette instrumentalisation fait son chemin. Ils continuent tactiquement à moquer le gouvernement en place, à lui reprocher de ne rien faire, alors que c’est manifestement la gauche qui réduira, certainement au prix fort d'une rigueur qui sera gravissime pour les plus modestes, des déficits que Nicolas Sarkozy n’a pas su contenir (3).

 

De toutes parts, on nous dit que la France déprime. Et pourtant, 89 % de ses retraités de plus de 70 ans se déclarent heureux (selon un sondage Viavoice avec le Monde et France 2 publié le 9 juillet). Certains sont même très heureux : « pouvoir faire ce que l’on veut ». Vivre donc un temps de liberté, d’autonomie. Sans illusion sur la menace, à l’horizon, de la dépendance, qui sera vraiment le signe de la vieillesse. En attendant, ce bien-être n’est-il pas la conséquence d’une retraite prise alors qu’il était encore temps d’en profiter ?

 

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(1) Voir le site Reporterre, article de Michel Husson, janvier 2012 : http://www.reporterre.net/spip.php?article2495

 

(2) Alternatives économiques, juillet-août 2013. Pour 58,7 ans en Allemagne (bravo la « performance » allemande).

 

(3) Philippe Frémeaux, d’Alternatives économiques, sur France 5 le 3 juillet. Lire par ailleurs les analyses des Economistes atterrés, par exemple Christophe Ramaux, « Eloge de la dépense publique » dans Changer d’économie !, Babel, 2011.

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