Non au racisme anti-pauvres

Sur les traces du jeune loup Laurent Wauquiez, promoteur d’une « droite sociale » extrême et d’Agnès Verdier-Molinié, patronne de l’IFRAP en guerre contre les minima sociaux, l’animateur de télévision et de radio Eric Brunet a commis un ouvrage dans lequel il milite contre l’assistanat, sans craindre de commettre au moins 7 erreurs.

 

La Grande-Bretagne vient d’imposer des travaux d’intérêt général pour les chômeurs de  longue durée : ils devront « balayer les rues, nettoyer les poubelles, aider les associations caritatives » (Le Parisien du 3 octobre). A 2 euros de l’heure ! Une telle mesure a déjà existé outre-Manche, mais elle avait dû être supprimée, n’ayant pas fait la preuve de son efficacité : les chômeurs, accaparés par cette activité, n’avaient plus le temps de chercher du travail (France 2 du 30 septembre). David Cameron, démagogue, comme notre Wauquiez national, fait de l’idéologie : il sait que la solution réside dans de vraies politiques d’insertion, mais il a compris aussi que cette mise au « travail forcé » (pour reprendre la formule du Canard enchaîné du 9 octobre) satisfait son électorat.

 

On imagine combien cette information a du réjouir Eric Brunet, animateur de radio et de télévision, visionnaire qui avait prévu la réélection de Nicolas Sarkozy l’an dernier et en avait fait un livre (Pourquoi Sarko va gagner, Albin Michel). Il a longtemps exercé sur le service public (France 3). Faisant feu de tout bois, il vient de lancer une pétition adressée à François Hollande  pour réclamer la « libération du travail le dimanche ». En juin, au cours de l’émission qu’il anime sur RMC (Carrément Brunet), il diffusait une chanson raciste d’un dénommé Docteur Merlin qui se produit depuis 30 ans dans les rassemblements d’extrême droite.

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Eric Brunet publie donc en 2013 un nouveau livre,  Sauve qui peut ! (Albin Michel), dans lequel il essaye de démontrer que la France est mise à genoux par sa protection sociale.

 

Les 7 erreurs ou, plutôt, manipulations d’Eric Brunet :

 

Dans un chapitre de son livre, intitulé « Le fléau de l’assistanat », il multiplie les manipulations des chiffres, les confusions, pour accréditer l’idée que la France gaspille à tout crin en faveur des assistés.

La première : il dit que les deux tiers des dépenses des conseils généraux sont accaparés par les dépenses sociales, laissant entendre, à tort, que ce sont des aides complémentaires au RSA. Peut-on imaginer qu’il s’engage dans la rédaction d’un tel ouvrage sans rien connaître de la protection de l’enfance, des aides aux personnes âgées, aux personnes handicapées ? Précisons : les dépenses des Départements pour le RSA représentent 10,8 % de leur budget total (et 13,8 % du seul budget de fonctionnement).

 

La deuxième : il prend la défense du pauvre Laurent Wauquiez qui a été vilipendé pour avoir accusé, avec tellement de tact, l’assistanat d’être « le cancer de la société ». Il reconnaît que le député de Haute-Loire exagère un peu en proclamant qu’un couple avec le RSA gagne davantage qu’un couple avec un salaire au SMIC. Il rectifie, tout en disant que le couple avec le RSA bénéficie de tellement d’aides parallèles qu’il n’est plus intéressant pour lui de travailler pour gagner 100 ou 200 euros de plus. Il s’arrange pour donner des chiffres approximatifs afin de favoriser sa démonstration : le RSA est arrondi au niveau supérieur (car notre grand spécialiste oublie de déduire le forfait logement qui pour un couple s’élève tout de même à 115,98 €) et le SMIC il l’arrondit à un niveau inférieur puisqu’il le fixe à 1000 € net (alors qu’il s’établit à 1121,93 €). Il est vrai que l’allocation logement est plus élevée pour un couple au RSA mais le différentiel n’est pas celui annoncé mais de 480 € (1). Il est possible que quelques personnes, en percevant 480 € de moins, préfèrent cette situation, mais colporter l’idée qu’entre RSA et SMIC le différentiel est si faible que cela ne vaut pas le coup de travailler est non seulement faux mais aussi une insulte à l’encontre de la grande majorité de ceux qui doivent vivre dans ces conditions et qui savent très bien, eux, ce que représentent une telle somme.

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 La troisième : évidemment, il puise ses sources dans le Figaro, comme lorsqu’il cite l’article infâme de Sophie Roquelle (« La France des assistés », Le Figaro du 3 juin 2011). Dans ce texte, cette « journaliste », épouse du numéro 2 de GDF-Suez et employée de Serge Dassault (qui, pour se faire élire à Corbeil, est fortement suspecté d’avoir soudoyer des électeurs), se croyait habilitée à discourir sur les « assistés » et leurs abus. Comme elle, Eric Brunet parle de la « fraude sociale », en insistant sur celle des salariés, en banalisant celle commise par les employeurs, tellement supérieure (selon évidemment des estimations, puisque par définition on ne peut connaître les montants exacts).

 

La quatrième : il reconnaît que nombreux ayants droit au RSA ne le demandent pas, fournissant des chiffres farfelus : le nombre de bénéficiaires devrait être, selon lui, trois fois supérieur. Il cherche à montrer ainsi que la dépense pourrait atteindre 30 milliards d’euros au lieu de 10 (alors que le non-recours est évalué à 5 milliards, ce qui est déjà très élevé, et plutôt passé sous silence dans les médias). Son but est de montrer que l’on dépense de façon inconsidérée pour des gens qui ne travaillent pas, d’où la nécessité de forcer le trait et de tricher sur les chiffres. Tout en évitant de s’interroger sur le fait que, si les Français se rêvent tant d’être assistés, pourquoi seraient-ils si nombreux à ne pas demander le RSA auquel ils ont droit !

 

Pour parvenir à ce calcul erroné, il part du fait qu’il y a 8 millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté : il en déduit par « un bref calcul » (ce sont ses mots) que 2 bénéficiaires potentiels sur 3 ne touchent pas le RSA. En réalité, il se mélange les pinceaux : toutes les personnes en dessous du seuil de pauvreté ne relèvent pas du RSA (le RSA étant lui-même inférieur de moitié au seuil de pauvreté).

  

La cinquième et la sixième : il évoque le fait que la France est « au deuxième rang des pays de l’OCDE quant au poids de ses dépenses sociales par habitant (minima sociaux + couverture maladie). 3,5 millions de personnes auraient perçu une de ces allocations en 2009, d’après l’INSEE. En cinquante ans, le poids des dépenses sociales dans le PIB a doublé, passant de 15 % en 1959 à plus de 33 % en 2010 ». Donc, pour les besoins de sa démonstration, il cherche désespérément à démontrer que l’on dépense trop pour les plus démunis dans ce pays. Quitte à recopier des extraits d’articles de presse tout en tronquant les citations, à simplifier à l’extrême les données de ses sources (qu’il fournit, pourtant, pour faire sérieux). En réalité, l’article du Monde sur lequel il s’appuie en partie dit exactement ceci : … « au deuxième rang des pays de l'OCDE quant au poids de ses dépenses de protection sociale par habitant. Mais ce chiffre recouvre à la fois la couverture maladie, les retraites et les minima sociaux. » Donc il a fait sauter les retraites, soit 253,7 milliards d’euros (contre 10 milliards pour le RSA). Et le quotidien du soir ajoutait : « Or, ces derniers [les minima sociaux] ne sont pas distribués à tort et à travers. En France, il existe une dizaine de minima sociaux […] qui répondent à des critères très précis d'attribution. Au totalselon l'Insee, 3,5 millions de personnes ont perçu une de ces allocations en 2009. » L’article qu’utilise Eric Brunet cherche justement à démonter les « idées reçues sur l’assistanat ».

 

Quant aux dépenses sociales passées à 33 % du PIB en 2009, il s’agit non pas des minima sociaux, comme il le laisse clairement entendre, jouant sur cette confusion à l’instar de beaucoup de propagandistes de son espèce (tel l’IFRAP et sa directrice Agnès Verdier-Molinié), mais de la totalité des dépenses dites sociales (c’est-à-dire santé et social) soit 633 milliards d’euros en 2010. Qui, en le lisant, peut imaginer que le minima social le plus emblématique, le RSA, ne représente que 1,5 % des « dépenses sociales » de ce pays ?

 

Je crois qu’il y a volonté délibérée d’induire le lecteur en erreur. La preuve : selon lui, « de nombreux politiques estiment que ce n’est pas assez », que 33 % du PIB ce n’est pas suffisant. Et de citer le projet d’augmenter le RSA de 10 % au cours de l’actuel quinquennat, augmentation mirifique contre laquelle il s’insurge. Non seulement, il affiche manifestement une confusion entre ces 33 % (total des dépenses sociales) et les minima sociaux, mais encore, pour lui, accorder aux bénéficiaires du RSA 1,5 € supplémentaire par jour, est le scandale de l’économie française. Alors que précisément, s’il y a un reproche à faire au pouvoir en place, c’est bien de ne pas augmenter davantage les minima sociaux, dont le montant ne permet absolument pas de respecter la Constitution (cette dernière stipule, en effet, que toute personne « qui se trouve en incapacité de travailler, a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence »).

 

La septième : enfin, son ignorance le conduit à des amalgames incongrus. Il note que la CAF verse 77 milliards en allocations diverses, pour pouvoir conclure : «le degré de générosité de cette politique publique ne connaît aucun équivalent dans le monde », ignorant que l’essentiel de cette « générosité » est consacré aux prestations familiales, relevant non pas de l’ « assistance », mais de l’« assurance », d’un salaire différé (cotisation des employeurs).

 

Qu’il puisse croire qu’aider, même faiblement, les sans emplois, les gens dans la misère ce n’est pas la bonne solution, parce que cela ne les incitera pas à retrouver un travail, libre à lui. Mais qu’il tente au moins de le démontrer à travers des études, des enquêtes de terrain, des entretiens menés avec rigueur scientifique. Mais rien ne l’autorise à travestir les chiffres, à dramatiser à l’excès, à mépriser une partie de la population, à asséner ses propos simplistes sur l’assistanat qui, selon lui, « subsistera toujours » parce qu’il est « idéologique ». Il en est tellement obsédé qu’il croit pouvoir déceler une « obsession de l’autocélébration du dogme de l’assistanat […] au cœur de l’idéologie française ». Et, à ce stade, pourquoi ne pas imaginer que « la compassion [est] élevée au rang de priorité nationale » ?

 

Wauquiez : le « tout gratuit » tue la France

Laurent Wauquiez, quant à lui, a déclaré le dimanche 29 septembre sur RTL que « la dépense sociale en France est minée par le tout gratuit ». Il s’en est pris à la CMU, à l’Aide médicale d’Etat, à la garantie universelle des loyers (loi ALUR) et au (futur) tiers-payant chez le médecin. Il a violemment dénoncé « cet accès à la protection sociale sans aucune forme de responsabilisation ». Il fallait bien qu’il revienne sur le RSA : « des droits et pas de devoirs ». Et de conclure : « le tout gratuit est en train de tuer la France ».

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De son côté, Valérie Pécresse, dans son livre Voulez-vous vraiment sortir de la crise ? (également chez Albin Michel) ou lors de l'émission de Laurent Ruquier le 14 septembre, surfe sur cette même idéologie nauséabonde prétendant que l’assistance serait plus rémunératrice que le travail, accusant certains de faire « profession » de fréquenter les guichets et regrettant que, sous Nicolas Sarkozy, on n’ait pas pris suffisamment en compte « la perception d’un nombre croissant de Français qui avaient le sentiment de payer cher pour ceux qui ne travaillent pas ».

 

Je persiste à penser que l’on est rarement allé aussi loin dans l’agression à l’encontre des plus nécessiteux dans notre pays : non qu’il n’y ait jamais eu de propos de rejet, mais je ne suis pas certain qu’au cours des dernières décennies on ait entendu un « responsable » politique ou un essayiste pousser les attaques à un tel niveau. Sachant qu’ils ne sont pas seuls à mener campagne, puisant leur phraséologie dans le vivier de l’extrême droite, jouant de façon pernicieuse sur les peurs de déclassement (la peur des classes populaires et des classes moyennes inférieures de basculer dans la pauvreté), je m’étonne que les démocrates, dans quelque parti que ce soit, ne montent pas davantage au créneau pour contrer systématiquement cette propagande menée contre le principe même de solidarité. Des luttes légitimes ont lieu contre le sexisme, contre le racisme, contre l’homophobie : à quand une réelle mobilisation contre le racisme anti-pauvres ? 

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 (1) voir http://wiki.stephane-klein.info/Les%20minimas%20sociaux et

http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2011/05/10/cinq-idees-recues-sur-l-assistanat_1519492_823448.html

 

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