Tout est unique en Chine : l’enfant, le parti…

La Chine est un pays immense (18 fois la France), très peuplée (1,3 milliards d’habitants, soit 20 % de la population mondiale), avec 56 ethnies différentes, 80 langues et dialectes, plusieurs mégapoles peuplées de 20 à 30 millions d’habitants, avec un nombre astronomique de gratte-ciel et d’immeubles qui poussent comme des bambous. Elle possède deux fleuves parmi les six plus grands au monde, mais très peu de terres cultivables, au point qu’elle va en acheter ailleurs (surtout en Afrique). Pour aménager son urbanisme, elle n’hésite pas à créer des îles artificielles ou à déplacer des montagnes (700 sommets arasés à Lanzhou dans le Gansu). Pour s’approvisionner en eau, elle ne craint pas de se lancer dans des travaux gigantesques et à exiler sa population (le barrage des Trois-Gorges a contraint plus d’un million de personnes à partir vivre ailleurs).

 Chine_019.jpg Shanghai [Photo YF]

La Chine est champion en tout : numéro 1 de la contrefaçon, de la pollution, de la contamination (sang, lait). Des conflits ou carrément des révoltes ont lieu régulièrement contre les atteintes graves à l’environnement.

 Chine_039.jpg Sur la promenade du Bund, à Shanghai [Photo YF]

 La Chine est aussi première créancière de l’Occident. Avec un taux de croissance qui a battu des records, elle a besoin aujourd’hui de pousser sa consommation intérieure. Or la politique de l’enfant unique, mise en place par Deng Xiaoping en 1979, si elle a soutenu les « trente glorieuses » chinoises selon les officiels, provoque actuellement une baisse significative de la population active. Les « petits empereurs » (nom donné aux enfants uniques) préfèrent épargner pour payer les traites de l’appartement et aussi pour soutenir les parents dans leurs vieux jours (du fait de retraites extrêmement faibles).

 Chine_2121.jpg Couple avec enfant dans un parc à Chendge, nord de Pékin [Photo YF]

La taxe à l’enfant

Voici ce qu’un interlocuteur, que nous appellerons Tcheng, nous disait lors d’un voyage en Chine en 2011 : la règle est l’interdiction pour les couples d’avoir un deuxième enfant. L’amende infligée, en cas de non-respect, est très élevée, encore davantage si c’est en ville. Tcheng nous raconte que sa tante, il y a une dizaine d’années, habitant la banlieue de Pékin, vivant de l’agriculture, a eu un deuxième enfant et a du payer 60 000 yuans, à crédit (environ 6000 euros, soit, selon les revenus, entre un et cinq ans de salaire). De ce fait, des enfants ne sont pas déclarés et vivent cachés pendant six ans. A six ans, l’enfant doit se rendre à l’école et les parents révèlent aux autorités l’existence de cet enfant : ils payent alors l’amende (1).

 

Les parents préfèrent en général les garçons, car c’est le fils qui plus tard s’occupera de ses vieux parents. Et cela permet de continuer la tradition de la famille paternelle. L’absence de garçon est vécue comme une faute par le père de famille. En trente ans, près de 300 millions d’avortements ont été pratiqués, parfois imposés avec violence (2). Si l’on ajoute l’ampleur des pratiques contraceptives (acceptées ou exigées), des démographes évaluent à 400 millions le chiffre des naissances qui n’ont pas eu lieu depuis trente ans. Les femmes sont en nombre insuffisant : de ce fait, un trafic a lieu sur les frontières du Vietnam et de la Corée du Nord.

 

Au demeurant, les autorités ont un peu assoupli la règle de l’enfant unique. La première génération de l’enfant unique est déjà en âge de se marier : si l’homme et la femme, dans un couple, sont, chacun d’eux, enfant unique, ils peuvent alors avoir deux enfants. Les paysans ayant eu une fille peuvent, en attendant un peu, avoir un deuxième enfant. Ainsi que certaines minorités ethniques.

 Chine_1256.jpg Xi'an, capitale de la région du Shaanxi, quartier musulman [Photo YF]

Le sinologue Jean-Luc Domenach avait prédit dans un livre paru en 2007 une catastrophe démographique pour la Chine si cette exigence perdurait (3). Depuis quelques mois, diverses informations laissaient entendre que la règle serait peut-être assouplie. Jusqu’à l’annonce du 15 novembre, suite au 3ème plénum du Comité central du Parti Communiste Chinois (PCC) : assouplissement de la politique de l’enfant unique, réduction du nombre de crimes passibles de la peine de mort (aujourd’hui 500 exécutions par an, 10 000 il y a dix ans), et abolition des camps de rééducation par le travail.

 

Ainsi le nombre annuel de naissances qui s’établit à 15 millions pourrait augmenter d’au moins un million. Mais ce ne sera pas simple : car auparavant, il faudra imposer la mesure aux dirigeants régionaux qui ont les yeux rivés sur le PIB par habitant (et n’ont de ce fait aucun intérêt à l’accroissement de la population), agrandir les maternités, trouver une autre occupation à une partie des 500 000 fonctionnaires, les « policiers des berceaux », chargés d’infliger et de collecter l’équivalent de plusieurs milliards d’euros d’amendes. Et il faudra peut-être également convaincre les couples chinois, qui ne perçoivent pas d’allocations familiales et dont beaucoup se sont habitués à la famille restreinte, pour le surplus de liberté qu’elle procure.

 

Cette intrusion de l’Etat dans le fonctionnement des familles est, bien sûr, liée à un développement démographique qu’il fallait contenir (imagine-t-on ce que signifie 1,3 milliard d’habitants, en sachant qu’au moment de la Révolution de 1949, cet ancien empire comptait déjà une population de plus de 400 millions). Mais il n’est pas inutile de noter, comme nous le précise Tcheng, que le mot Etat se dit guojia, mot formé de guo (empire) et jia (famille) : l’Etat est donc une sorte d’enceinte qui enferme toutes les familles.

 Chine_041.jpg Shanghai [Photo YF]

Et l’Etat, quand il n’a plus été un empire, a été et est toujours une dictature, tenu par un parti unique. Qui ne prévoit pas pour le moment un assouplissement. Pourtant, l’évolution des technologies modernes met à mal un pouvoir centralisé, qui reste cependant stable grâce à ses multiples fidèles potentats locaux. Grâce aussi à cette libéralisation économique, c’est-à-dire au système capitaliste qui enrichit une petite partie de la population, tout en maintenant la grande masse dans la précarité sinon dans une misère noire (4).

 

L’Empire du « Milieu »

Les Chinois ne cachent pas leur rancœur à l’encontre des trafics en tout genre, de cette oligarchie qui s’est enrichie avec l’aval des autorités : une personne me confiait qu’il y a beaucoup de corruption, de détournement de fonds et de tentatives pour échapper à l’impôt. L’Etat essaye de réprimer mais « les petits que nous sommes n’ont qu’à travailler toujours plus ». Selon elle, les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres. Le rapport est de 1 à 15 en moyenne. Et les pauvres jalousent les riches. Ceux qui n’ont pas de travail sont condamnés à mendier dans la rue. Certes, il n’y a guère plus de mendiants que chez nous, mais on ne peut échapper à la vision de ces hommes et de ces femmes fouillant les poubelles pour manger, et les handicapés mendiants (montrant leurs moignons pour solliciter la compassion).

 Chine_1727.jpg Mendiante à la sortie de la Cité interdite, à Pékin [Photo YF]

10 % de la population chinoise vit avec moins d’un dollar par jour. La croissance incessante du PIB est parallèle à une forte hausse des prix, dangereuse. La contestation est permanente sur les réseaux sociaux. L’élite s’effraye. Elle envoie ses enfants étudier à l’étranger, parfois aux USA, où, bien souvent, ils restent à la fin de leurs études. De riches Chinois émigrent. Les autres redoutent qu’une révolte généralisée sonne le glas de leurs prébendes, des avantages exorbitants qu’ils se sont impunément octroyés. La richesse étalée dans les rues de Shanghai ou de Pékin est stupéfiante (palaces, voitures de luxe rutilantes) tandis qu’une partie de la population rurale vit encore sur la terre battue.

 Chine_678.jpg    Chine_2169.jpg Intérieur d'une habitation de paysans dans un village près de Yangshuo et grosses berlines à Chendge [Photos YF]


La crainte et la peur de l’Occident

L’Occident observe, silencieux, pétrifié : car le jour où la Chine bougera, un vent de panique soufflera sur la planète. Que peut devenir un tel Etat, représentant un cinquième de l’humanité, s’il n’est plus tenu de mains de maître ? Un Occident tellement effrayé par les conséquences imprévisibles d’un Printemps à Pékin qu’il préfère oublier qu’un Prix Nobel de la Paix moisit en prison au Milieu de l’Empire. Liu Xiaobo, qui a accusé la France d’avoir accueilli en grande pompe le chef de l’Etat chinois à Paris, il y a quelques années, illuminant la Tour Eiffel de mille feux, pour cacher les taches de sang de la place de Tienanmen, écrit (5) : « il faut aider le plus grand pays despotique du monde à se transformer le plus vite possible en pays libre et démocratique. (…) Soit on laisse le PCC qui a pris plus d’un milliard de personnes en otages continuer à corrompre la civilisation humaine, soit le monde libère et sauve le plus grand otage de l’esclavage. Ce n’est pas seulement une priorité absolue pour les Chinois, ça l’est aussi pour tous les pays libres ».

Et si seulement la levée de l’obligation de l’enfant unique pouvait être un signe avant-coureur…

 

 Chine_1605.jpg  Mausolée de Mao, place Tienanmen [Photo YF]

Photos de Chine : Yves Faucoup, 2011

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(1) On a appris récemment que Zhang Yimou, le réalisateur d’Épouses et concubines avait reconnu avoir eu trois enfants avec sa femme, et avoir ainsi violéla loi. L’amende, compte tenu de ses revenus très élevés, risque d’être salée.

 (2) Le Monde (Brice Pedroletti) du 2 avril 2013 a cité les propos d’un professeur d’université dénonçant le fait que « toute sortes de crimes graves ne sont pas poursuivis : il y a des séquestrations, des tortures, des cas d’homicides ».

 (3) Comprendre la Chine d’aujourd’hui, éditions Perrin.

 (4) Tcheng dit qu’il y a 3 ans, pour se saluer, on disait : « As-tu mangé ? ». On dit encore : « Avez-vous déjà mangé ? »

 (5) La philosophie du porc et autres essais, Gallimard, 2011. Magnifique ouvrage : on a l’impression qu’un ami, qu’un proche nous parle. Il aurait fallu recopier ici des dizaines, des centaines de passages tellement nous comprenons et partageons les valeurs qu’il exprime. 

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