Réponse à un quarteron de dieudonnistes sur Mediapart

Le texte que j’ai mis en ligne sur mon blog, intitulé L’anti-sémitisme par allusion, a provoqué quelques réactions dont celles de partisans de Dieudonné. L’un me renvoie à une vidéo dans laquelle Dieudonné parle de la laïcité : tout le monde en prend pour son grade, ce qui permet à un autre commentateur de dire qu’il « est plus grossier avec les nègres que malin avec les juifs ». Les sketchs en question sont plutôt drôles, je l’accorde, mais ils datent de 2005. Ses plaisanteries, à l’époque, renvoient à un discours universaliste qu’il défendait alors dans ses interviews. Il dénonce, à raison, le black-out dans les ouvrages scolaires sur la traite négrière (celle, sans doute, la plus massive menée par les Européens, et, j’imagine, celle non négligeable exercée par les Arabes et des potentats noirs sur les populations noires). 

 

Il semble me reprocher ma « bêtise » pour avoir taxé le public de Dieudonné de « pétainiste » (ce que je n’ai pas dit), le « summum de la bêtise » étant de qualifier la « quenelle » de « salut nazi inversé ». Sauf qu’il y a assez d’éléments pour l’affirmer, et d’ailleurs Alain Soral, l’idéologue de Dieudonné, qui se taxe lui-même de « social-nationaliste », le revendique, ce que j’indiquais dans mon texte. Tout ce que fait Dieudonné ne serait que des « vannes », et de m’accuser d’un « regard imbécile ou manipulateur », tout en reconnaissant que « les vannes sur la Shoah sont insupportables ». Comprenne qui pourra.

 

D’autant plus que le même commentateur, dans un message suivant, après tout une théorisation quelque peu fumeuse sur l’humour à l’encontre des minorités, comme les handicapés, revendique l’indulgence à l’égard de Dieudonné, qui, parce que métis, « s’est soigné la rage et la révolte par le rire ». Soudain, on concède que mon billet (« fort bien écrit », merci) n’a pas « vocation à manipuler mais qu’il fonctionne dedans ».

 

Insulte à Desproges

Thèse habituelle des fans de Dieudonné : Desproges a plaisanté sur les Juifs, et on ne lui en a pas tenu rigueur. Cette comparaison en dit long sur l’ignorance des thuriféraires de l’humoriste : est-il nécessaire de préciser que Desproges se moquait dans ses sketchs des antisémites, rien, à aucun moment Desproges n’a laissé un doute à ce sujet. Il n’y avait aucune ambiguïté. Comparer Dieudonné à Desproges c’est insulter Desproges. Quant à invoquer La vie est belle de Roberto Benigni, c’est ne rien comprendre ni à Dieudonné, ni à Benigni.

 

Enfin, argument suprême : Dieudonné s’en prendrait à des Juifs nommément désignés parce que ces derniers l’ont traité d’antisémite. Autre syllogisme : Dieudonné ne peut être antisémite car son auditoire ne l’est pas, la preuve : aucun spectacle n’a été suivi d’une agression antisémite. Un autre pense carrément que Dieudonné aurait fait plus que quiconque contre l’antisémitisme en soutenant les Juifs qui luttent contre la colonisation israélienne dans les territoires occupés. Le même m’accuse de demander à choisir « entre deux fascismes » en prétendant reprendre là mes propos (que je n’ai pas tenus). De façon générale, sachant que je ne crois pas que les fans de Dieudonné soient tous antisémites, je considère que la situation est d’autant plus pathétique : elle révèle une époque de délitement de la conscience morale et politique : chacun se crée ses propres valeurs, sans référence aucune à l’histoire, au droit, à la justice, et assène ses vérités à l’emporte-pièce. Voir ce qui se passe sur les forums des sites de la plupart des médias, sans modération : on aurait pu imaginer et espérer que Mediapart y échappe.

 

 

Atteinte à la dignité humaine

J’ignore si interdire un spectacle est une bonne chose. Mon texte montrait comment Dieudonné fonctionne par sous-entendus, allusions, ce qui rend difficile toute poursuite après coup. Il est de bon ton de contester la décision du Conseil d’Etat qui a interdit le 9 janvier le spectacle de Nantes, mais rappelons que le tribunal administratif de Nantes avait justifié l’autorisation du spectacle selon l’argument suivant : le spectacle n’est pas construit de façon principale sur la thématique de l’« atteinte à la dignité humaine ». Atteinte à la dignité, certes, mais pas seulement ! Donc autorisé.

 

 Etrange, à se demander si le tribunal administratif n’a pas tendu la perche au Conseil d’Etat, dont l’arrêt indique que Dieudonné, qui a été poursuivi 9 fois pour propos antisémites, condamné 7 fois de façon définitive, s’est engagé à ne pas reprendre dans son spectacle de Nantes « les propos pénalement répréhensibles, de nature à mettre en cause la cohésion nationale » relevés lors des séances tenues à Paris au théâtre de la Main d’or. Quel aveu ! Le juge suprême note que cet engagement ne suffit pas, car le risque existe que « les graves atteintes au respect des valeurs et principes, notamment de dignité de la personne humaine, consacrés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen »  ne soient portées à nouveau à Nantes. Et qu’il appartient à l’Etat de veiller à ce que de telles atteintes n’aient pas lieu.

 

Ce qui prouve d’ailleurs que Dieudonné ne procède pas que par allusion : il a bien été condamné sur des faits précis. C dans l’air (France 5) du 9 janvier a diffusé une séquence où Dieudonné, enregistré par une télévision, se lâche en disant précisément : « les gros escrocs de la planète sont tous des Juifs : les Madoff, le Sentier, tout ça. Ils nous ont tout fait, ils nous ont traîné dans la boue. Ils nous ont mis en état d’esclave, ils nous ont colonisés.(…) La mort sera plus confortable que la soumission. On n’a plus à se soumettre à ces chiens ». Qui va encore, sans plonger dans la mauvaise foi absolue, prétendre qu’il ne s’agit là que d’humour. Qui supporterait que ce genre d’attaque vise n’importe quelle communauté ? Cette violence est un danger public, elle crée chez beaucoup de Juifs de notre pays une peur panique, elle doit provoquer chez les républicains, les démocrates un mouvement de refus. La liberté d’expression doit être totale, sauf cette « haine, produit à la mode, grande fournisseuse des médias », qu’évoquait si bien François Morel, sur France Inter, dans son billet du 10 janvier (« j’aurais dû faire antisémite »).

DSCN4212.JPG Centre de Beaubourg, Paris [Photo YF]

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