Armée en terre cuite : le tyran se cache dans les détails

Arte diffusait le 7 juin un documentaire sur Les Derniers Secrets de l’armée en terre cuite (1), ces milliers de statues de soldats enterrés dans la région de Xi’an, en Chine, il y a plus de 2000 ans. L’Empereur Qin, qui voulait ainsi protéger son tombeau, est considéré comme le fondateur de l’Empire du Milieu. Chaque soldat a une physionomie particulière, comme si, pour faire plus vrai, le tyran avait tenu à « humaniser » son armée.


Arte diffusait le 7 juin un documentaire sur Les Derniers Secrets de l’armée en terre cuite (1), ces milliers de statues de soldats enterrés dans la région de Xi’an, en Chine, il y a plus de 2000 ans. L’Empereur Qin, qui voulait ainsi protéger son tombeau, est considéré comme le fondateur de l’Empire du Milieu. Chaque soldat a une physionomie particulière, comme si, pour faire plus vrai, le tyran avait tenu à « humaniser » son armée.

 

Le roi Zheng, de la principauté de Qin, va gouverner pendant une trentaine d’années, ce qui est très long à l’époque et qui explique l’ampleur de ses réalisations. Annexant des états voisins, il va fonder un empire immense, unifier la monnaie, les lois, les unités de mesure et l’écriture. Il poursuit les travaux de la Grande Muraille, déjà commencés deux siècles auparavant, et couvre le pays d’un réseau de routes et de canaux. La dynastie des Qin, dont il est le premier empereur en 221 avant J.-C. (date à laquelle il prend le nom de Qin Shi Huangdi), disparaît avec lui, quinze ans plus tard, remplacée par celle des Han (nom toujours actuel de l’ethnie chinoise). Quant au mot « Chine », utilisé par les Occidentaux, il vient de Qin, ou de Zhongguo, qui signifie « pays du milieu », terme que se donnaient déjà les états du centre de la Chine, avant l’annexion par Qin des états périphériques.

 Chine_991.jpg [Ph.YF]

Cet empereur est préoccupé par l’immortalité (occupation assez fréquente chez les empereurs, qui peut leur être néfaste, car Qin aurait ingéré des pilules de mercure pour connaître l’éternité, ce qui eut l’effet inverse). Il choisit un lieu idéal selon lui pour l’érection de son mausolée : entre une rivière (le yin) et une montagne (le yang), selon l’explication donnée sur place, sur le site des Terracottas. Il fait installer une armée fictive sensée le protéger après son trépas. La colline artificielle où il est enterré n’a pas encore été explorée, sans que la raison soit clairement annoncée : ce serait pour éviter que les objets découverts ne se détériorent tant que l’on n’a pas les moyens de les conserver, et aussi pour éviter des accidents car, selon un chroniqueur ancien, pour symboliser les fleuves chinois, du mercure aurait été déversé. Personne ne semble remettre en question ces explications des autorités. Peut-être vaut-il mieux imaginer un tombeau sublime qu’une réalité plus prosaïque ? De même des historiens s'étonnent qu'aucune chronique ancienne, évoquant Qin, ne fait allusion à cette armée : il n'en fallait pas plus pour que les théoriciens du complot imaginent que l'Etat chinois avait lui-même inventé cette "merveille".

 

Tout autour de ce tumulus, le site de l’armée enterrée est déjà bien aménagé, alors qu’une partie seulement des statues a été exhumée (1/3 sur les 6 à 8 000 statues). Dans les décombres, furent déterrés également des chars en bronze magnifiques, dont l’un est exposé derrière une vitrine. Tout est fait pour accueillir les deux millions de visiteurs annuels (soit 55 millions depuis plus de trente ans). Les Chinois tiennent à qualifier ce site de « 8ème merveille du monde » (formule attribuée à Jacques Chirac posant une main paternelle sur les statues).

 Chine_998.jpg Des hommes et des chevaux en terre cuite, mais de vrais chevaux furent également enterrés vivants : on a retrouvé les traces de sabots grattant la terre.[Ph.YF]

Dans la première fosse, l’armée est orientée vers l’est et observe d’où vient l’ennemi (les envahisseurs venaient en général de l’est). Certains ont deux anneaux dans le dos, pour supporter le carquois et les flèches. Des officiers ont des armures à écaille, certains ont des armures en (vraies) pierres, reliées par des fils de bronze.

 

Des poutres assuraient une couverture avec deux mètres de terre de remblais répandue sur des nattes. Pendant 2200 ans, on a cultivé la terre sans savoir qu’il y avait cette armée enterrée. Un an après la mort de l’empereur, une révolte de paysans, suivie d’une guerre, interrompt les travaux. Six ans plus tard, des paysans volent les vraies armes des faux soldats : épées, arbalètes, sabres, arcs. Ils ne s’intéressent pas particulièrement aux statues et vont les oublier, après en avoir détruit quelques unes pour se venger des souffrances subies : on repère encore les traces d’incendies qui provoquèrent l’éboulement du plafond en bois. Des habitants, plus tard, enterrèrent leurs morts  dans l’ignorance qu’il y avait, plus profond, ce trésor enfoui. On voit encore les vestiges d’une tombe creusée ultérieurement, dans un remblai, entre deux rangées de soldats en terre cuite. Si la postérité a rencontré des statues, elle n’y accordait aucune importance : ce n’était que de la terre cuite !

 

 Chine_1002.jpg [Ph.YF]

Le découvreur, M. Yang, paysan, voulait creuser un puits en 1974. Il est exactement à l’angle du site. A un mètre près, il ne trouvait rien. Selon une explication donnée sur le site actuel, il sortit une tête pour l’enfouir aussitôt, de crainte de déplaire aux mauvais esprits. De plus, c’est une tête de soldat, donc cela lui évoque la guerre. Mais l’information parvient aux autorités qui entreprennent des fouilles (à la pioche, puis à la cuiller, puis au balai, puis au pinceau). On nous prévient : ce M. Yang est un homme âgé, il craint la lumière et n’accepte pas d’être pris en photo. A la boutique, il joue les stars : lunettes noires sur le nez, il dédicace la brochure achetée 120 yuan et réclame 10 yuan pour la signature et la photo. Dans la plupart des documents, on évoque plusieurs paysans voulant creuser un puits et non pas un seul, et dans le documentaire d’Arte, le vieux paysan qui est montré n’est pas l’homme aux lunettes noires.

 Copie_de_Chine_1034.jpg Le "découvreur" officiel du site : 10 yuan pour une signature et une photo [Ph.YF]

700 000 hommes furent mobilisés pour réaliser en 37 ans ce tombeau et les soldats en terre argileuse, cuite, de grande taille (1m96 pour certains). Pour la stabilité des statues, les pieds et les jambes sont pleins. Le corps jusqu’au cou est monté, sur place, avec des colombins. Les bras et les têtes étaient réalisés ailleurs. Les têtes étaient moulées puis sculptées pour les personnaliser (grand nez, sourcils, moustache, barbiche). Les artisans prenaient, sans doute, leurs collègues comme modèles. Les statues étaient peintes (quelques traces de couleurs subsistent). Chaque soldat pèse 150 kilos, chaque cheval 200. Seulement 10 % des statues ont été retrouvées intactes. Les autres étaient détériorées et ont été reconstituées après collage. Des fosses ne sont pas terminées car l’empereur est mort avant que ne soit finie son œuvre. 

 

Des soldats distingués

Beaucoup de documents ou de sites internet font allusion au fait que tous les visages sont différents, souvent sans insister sur le sujet. Le documentaire diffusé par Arte, réalisé par Ian Bremner (2014, inédit), lui, montre bien ces différences, avec documents numériques à l’appui. La peau est sombre ou claire, les moustaches taillées différemment, la forme des yeux changeante, les coiffes variées. Une brochure chinoise vendue sur le site précise : « La finesse est incarnée par la fabrication des statues. Que ce soit pour la forme des corps ou pour les détails, barbiches, sourcils, etc, une sculpture minutieuse est omniprésente. Toutes les statues ont une proportion parfaite et un modelage vivant. (…) Tous les procédés sont utilisés pour montrer les traits des guerriers, tempérament, psychologie, âge, nationalité, grade et expérience. (…) On voit des généraux majestueux de grande taille et des officiers énergiques de taille moyenne. Les soldats, grands ou petits, ont chacun leur propre expression : jeune et naïf, âgé et expérimenté, honnête et sobre, intelligent et vigilant, ouvert et dégagé, majestueux et sérieux, heureux, furieux ou triste ». Finalement, « vous avez l’impression que ces guerriers sont encore vivants, vous pouvez même sentir leur armure froide et leur corps tiède. Leurs yeux brillants, leur robe flottante et leurs cheveux bien coiffés, tout vous fait éprouver une atmosphère de vie et vous ébranle ».

 Copie_de_Chine_1014.jpg  Copie_de_Chine_1004.jpg [Ph.YF]

Quelque peu lyrique le rédacteur des temps modernes, qui écrit sous le contrôle d’un Etat «dictatorial libéral » ! Mais il est vrai que l’on peut s’interroger sur ce souci d’un tyran d’aligner ainsi des soldats uniformes tout en veillant à ce qu’ils soient tellement dissemblables. Pourquoi veiller ainsi à exprimer l’individualité dans un empire où les gens du peuple ne sont que des pions, où la cruauté de l’empereur est sans égale, où la repression mutile, torture, exécute, où les lettrés sont pourchassés et enterrés vivants, où l’armée obéit au doigt et à l’œil, et les soldats bien rangés ne forment normalement qu’une tête ? Bien sûr, ici, l’individualité n’est que naturelle : les différences ne sont que physiques et l’on veillera donc à ce qu’aucune oreille ne se ressemble (car chez les êtres humains, aucune oreille n’est identique, comme pour les empreintes digitales). Que ne ferait-on pas pour que ces sculptures paraissent vivantes ? Mais non sans ambiguïté : car si ce sont les différences qui opposent les hommes entre eux, c’est aussi ce qui fait leur humanité. Chaque être est unique, a sa propre personnalité : c’est ce qu’en principe aucun état totalitaire n’a jamais admis.

 

Et pour continuer dans le paradoxe : comme pour tous les mausolées, « merveilles du monde » (Taj Mahal, pyramides d’Egypte et vallées des rois et des reines), des milliers d’ouvriers se tuèrent à la tâche. Et parmi les 700 000 « artisans » qui réalisèrent ce chef d’œuvre ou cette folie d’un tyran, des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants auraient été enterrés vivants pour que soit conservé le secret. Des statues de terre cuite enfouies dans le sol paraissaient en vie, tandis que des esclaves vivants mourraient ensevelis dans le tombeau...

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(1) http://videos.arte.tv/fr/videos/les-derniers-secrets-de-l-armee-de-terre-cuite--7872272.html

  © Photos Yves Faucoup

 

Une armée de filles qui ne sont pas nées

Une artiste de 29 ans, Prune Nourry, qui vit et travaille à New York, a réalisé une création originale pour dénoncer le meurtre des petites filles en Chine à la naissance. Son oeuvre, « Terracotta daughters », est constituée de 108 statues en argile, fabriquées en Chine, représentant des jeunes filles grandeur nature, droites, immobiles, comme les soldats de l’empereur, tous des hommes.

Leurs tenues et leurs attitudes sont toutes différentes et leurs visages sont empruntés à huit petites filles orphelines bien réelles vivant en Chine. Prune Nourry a voulu exprimer ainsi le problème de la disparition des filles, s’appuyant sur le démographe Christophe Guilmoto qui évalue à 163 millions le nombre de filles manquant en Asie.

 Terracotta_daughters_France_info.jpg [Photo site de France Info]

Il est prévu d'enterrer ces statues dans un lieu tenu secret, en Chine, et de les exhumer en 2030 au moment où les avortements sélectifs en Chine et en Inde auront des conséquences dramatiques.

 Exposition jusqu’au 10 août 2014 halle Aubervilliers, au Cent-Quatre, 5 rue Curial, Paris 19ème.

 Prune_Nourry.jpgPrune Nourry en action [Photo de son site]

Voir site de Prune Nourry : http://www.prunenourry.com/

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Billet n°121

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

 

 


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