Quand l'austérité tue

 La dette, une spirale infernale, se demandait un documentaire récent d'Arte, avec interview de Bernard Maris. Le casino des financiers : face, je gagne, pile, c'est l'Etat qui paye. Un sociologue et un professeur de médecine constatent sans détours que "l'austérité tue". La Grèce en est la démonstration, comme l'explique Stathis Kouvelakis. Pendant ce temps, les économistes de la deuxième plus grande banque du monde, HSBC, qui n'est pas la seule à trafiquer, donnent des leçons au bon peuple : "serrez-vous la ceinture". Piketty, chez Ruquier, prêt à payer beaucoup plus d'impôts.

 

La dette, une spirale infernale, se demandait un documentaire récent d'Arte, avec interview de Bernard Maris. Le casino des financiers : face, je gagne, pile, c'est l'Etat qui paye. Un sociologue et un professeur de médecine constatent sans détours que "l'austérité tue". La Grèce en est la démonstration, comme l'explique Stathis Kouvelakis. Pendant ce temps, les économistes de la deuxième plus grande banque du monde, HSBC, qui n'est pas la seule à trafiquer, donnent des leçons au bon peuple : "serrez-vous la ceinture". Piketty, chez Ruquier, prêt à payer beaucoup plus d'impôts.


Social en vrac n°38

Banquiers.jpg Les Usuriers, Marinus van Reymerswaele, 1540


La dette : spirale infernale ?

C'est sous ce titre qu'Arte a diffusé récemment un documentaire de Laure Delesalle qui montre combien la dette des Etats est voulue, entretenue par les banques, qui tirent profit non pas de quelques individus mais de millions de contribuables. Le regretté Bernard Maris explique qu'au delà de la "bagarre" entre patrons et salariés, il y a une lutte entre débiteurs et créanciers. Ce sont ces derniers qui font la loi et qui ont besoin d'une économie endettée et sans inflation (sinon leur capital se déprécie). Ainsi le crédit est le carburant principal de la croissance. Maris, qui, après avoir été massacré à Charlie hebdo, a été bizarrement loué par les employés de la Réserve fédérale américaine, expliquait comment les banques créent de l'argent à partir de rien (alors que "l'argent comme l'air devrait être un bien public"). On n'en est plus à l'époque où c'était l'Etat qui créait la monnaie. Ce sont désormais les financiers, et non pas les producteurs, qui ont la tutelle sur l'économie des pays. Et ces financiers refusent toute régulation : à partir de là, on a eu droit à des crises successives.

 

Bernard_Maris.jpg Bernard Maris [documentaire Arte]

Le collaborateur de Charlie hebdo, et occasionnellement de C dans l'air, qui lui a si peu rendu hommage, expliquait que l'affaire Lehmann Brothers était, en réalité, une chaîne de Ponzi : "il fallait de plus en plus de pigeons pour que le système fonctionne". En somme, ce n'est pas dit, mais une sorte de Madoff de plus grande envergure. Avec l'aval des autorités et des agences de notation dont Standard & Poors. "Un casino formidable pour les financiers : face, je gagne, pile, c'est l'Etat qui paye". Et on maintient les peuples dans la culpabilité (schuld, en allemand, dette, responsabilité, faute). "Esclavage moderne", dit Maris : "ce n'est pas un système démocratique".

En Grèce, des gens n'ont plus accès aux soins, certains sont amenés à fouiller les poubelles : on fait peser sur tous les Grecs la responsabilité de "décideurs" coupables. Des écoles ne sont pas chauffées : les élèves gardent en cours leurs bonnets, leurs anoraks, leurs écharpes et leurs mitaines. D'ailleurs, selon une économiste grecque, depuis trois ans, les Grecs ne se chauffent plus. En Espagne, les manifestants refusent d'être pris pour des porcs, par la troïka. Un député espagnol déclare qu'une génération a été littéralement sacrifiée. Au Portugal, une députée constate l'échec des politiques économiques imposées, les gens étant bien plus pauvres qu'avant.

Du coup, les nationalistes jouent sur le fait que si l'Etat ne peut rien, la solution réside dans l'arrivée au pouvoir d'un homme fort, "même si c'est un fasciste". Et les libéraux diront qu'ils n'avaient pas voulu ça !


Manifestants_espagnols.jpg Manifestants espagnols refusant d'être pris pour des porcs [Arte]

Quand l'austérité tue

Je poursuis sur la Grèce. Dans un ouvrage paru aux éditions Autrement (2014), David Stuckler et Sanjay Basu (Quand l'austérité tue. Epidémie, dépressions, suicides : l'économie inhumaine) montrent la catastrophe provoquée par les exigences de la troïka : budget de la santé diminué de 40 %, médicaments vitaux disparus de la circulation, 35 000 emplois de médecins et personnels de santé supprimés, mortalité infantile en hausse (comme chacun sait, on mesure l'état de développement d'un pays à sa mortalité infantile), augmentation du taux de dépressions et de suicides, explosion des maladies infectieuses, épidémie de malaria, propagation du sida. Dans un article du Monde diplomatique d'octobre 2014, les auteurs écrivent : "Si l'"expérience grecque" avait été menée selon des critères aussi rigoureux que des tests cliniques, elle aurait été interrompue depuis longtemps par un conseil d'éthique" (1). Et de noter que l'essentiel des sommes débloquées par la BCE et le FMI pour, prétendument, venir en aide à la Grèce repartait dans les poches des créanciers, aux Etats-Unis ou dans les pays européens développés.

Et des "experts" stipendiés, des commentateurs à la petite semaine, sur Internet, des trolls irresponsables continuent à accuser les Grecs de toutes les fautes. Véritables assassins en chambre, ils soutiennent sans vergogne les mesures drastiques prises qui étouffent tout un peuple (les mémorandums sont constitués de milliers de pages décrivant, point par point, dans un luxe de détails, tout ce que les Grecs ne doivent plus dépenser). Et se gobergent des résultats : un petit redémarrage de la croissance qui n'a pas grand sens dans l'état où est le pays. Quant à l'amélioration des taux de prêts sur les marchés financiers, il aurait suffi qu'une autorité européenne en décide, sans avoir à imposer cette saignée. Quelques libéraux cependant, suite à la victoire de Syriza, tournent leur veste (comme François Lenglet par exemple) et commencent à atténuer leurs critiques, admettant que les contraintes imposées à la Grèce sont dramatiques et, finalement, dangereuses.  

(1) http://www.monde-diplomatique.fr/2014/10/BASU/50879

 

Quand_lausterite_tue.jpg

A qui profite "la reprise" en Europe du Sud

Suite au discours de politique générale d'Alexis Tsipras au Parlement grec dimanche 8 février, Stathis Kouvelakis, professeur de droit au King's College, à Londres, membre des instances dirigeantes de Syriza, a expliqué dans des textes sur Internet (et, entre autres, sur son compte Facebook) la démarche de son parti en particulier sur les mesures urgentes à prendre sur le plan alimentaire, sur l'arrêt des coupures d'électricité, sur la gratuité des transports et la couverture médicale pour tous.

A noter (et cela devrait clouer le bec à ces insolents contempteurs, rassis dans leurs certitudes bien pensantes, en France, qui ironisent sur l'alliance que Syriza a dû passer avec un parti de droite dure pour dégager une majorité) que le nouveau pouvoir grec vient de décider d'attribuer la citoyenneté à tous les enfants d'immigrés nés en Grèce.

Stathis Kouvelakis avait été interviewé sur France Culture le 11 août dernier (dans une émission intitulée A qui profite la "reprise" en Europe du Sud). Il notait le fait qu'un tiers de la population grecque est en dessous du seuil de pauvreté. 400 000 foyers sont sans aucun revenu. Des cantines ont été ouvertes pendant les vacances dans certaines régions, et des repas ont dû être servis dans des écoles pour des enfants mal nourris faisant des malaises en classe. Syriza, avant même d'arriver au pouvoir, a distribué des tonnes de denrées alimentaires. De leur côté, les autorités grecques de l'époque bradaient le pays : vente des plages, des zones côtières, sur Internet à des prix dérisoires (40 à 70 € le m²), avec des dessous de table.

Face à Stathis Kouvelakis, l'émission donnait la parole à Frédéric Bonnevay, un dandy de l'Institut Montaigne, qui cherchait, avec suffisance et désespérément, à justifier la politique des dirigeants européens en constatant, par ailleurs, que, selon lui, les Grecs étaient particulièrement... dociles.

http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-d-ete-a-qui-profite-la-reprise-en-europe-du-sud-2014-08-11

Voir par ailleurs l'interview de Stathis Kouvelakis par Philippe Marlière, sur son blog de Mediapart ici.

 

A qui profitera la "reprise" en Europe ?

Chute du prix du pétrole, baisse du cours de l'euro, reprise de l'investissement prévue en 2015, assouplissement monétaire de la BCE, plan Juncker de 315 milliards d'euros. Du coup, certains économistes croient pouvoir annoncer une hausse de la croissance plus élevée qu'envisagée jusqu'alors (peut-être en moyenne autour de 2 % en 2016). Ce rebond sera-t-il réel, et surtout les décideurs sauront-ils tirer cette croissance vers la transition écologique et ainsi la booster, et sauront-ils faire en sorte que ceux qui morflent le plus actuellement soient les premiers à en sentir les effets ?

Sans_titre_44.jpg [Arte]

Les donneurs de leçon d'HSBC

La banque cachait donc 180 milliards d'euros dans des paradis fiscaux, dont 5,7 milliards pour environ 3000 clients français. 62 font l'objet de poursuites judiciaires. Parmi eux, des médecins (sans doute mobilisés contre le tiers-payant), des avocats (peut-être remontés contre la loi Macron), des stars du showbiz, des tsars du bizness, et des footeux. Et des trafiquants de toutes sortes, des financiers d'Al-Qaida aux exploiteurs des républiques bananières, en passant par le "gotha du diamant" comme dit Le Monde.

 Le quotidien du soir fait beaucoup de bruit sur des faits qui, pour la France en tous cas, étaient en partie déjà connus. La banque HSBC, mise en examen depuis plusieurs mois pour avoir prospecter en France en vue de détourner ses clients du fisc, affirme que ses pratiques auraient cessé. Elle a multiplié par trois, dit-elle, ses "professionnels de la déontologie". On croit rêver. Au total, ce sont plus de 100 000 clients dans le monde, et plus de 20 000 sociétés offshore, qui sont impliqués. Et depuis longtemps, les économistes de la banque suisse viennent sur les plateaux de télévision (comme Mathilde Lemoine, régulièrement invitée dans l'émission C dans l'air, mais aussi dans d'autres émissions : je pourrais écrire plus d'un billet sur ses propos) pour expliquer aux Français qu'ils doivent se serrer la ceinture car ils sont trop endettés. Avec un cynisme à toute épreuve. Et nous ne parlons là que d'HSBC. Et les autres ?

Lemoine.jpg Mathilde Lemoine d'HSBC, régulièrement invitée par "C dans l'air"-Lagardère pour expliquer aux masses incultes comment sortir de la crise [France 5, capture d'écran]

Piketty chez Ruquier

L'auteur du Capital au XXIème siècle, dans l'émission de Ruquier, sur France 2, le 7 février, a dit que les questions d'argent sont trop importantes pour être laissées aux seuls spécialistes. Il a fait cette remarque selon laquelle personne ne dit : "Tant pis pour les pauvres", mais "chacun cherche à dire : je suis riche mais ça sert les pauvres". Parfois c'est vrai, le plus souvent c'est de mauvaise foi. Que ce soit les traders à 10 ou 20 000 € par mois ou les dirigeants de grandes entreprises à plusieurs millions d'euros par an, c'est de la folie. A l'objection selon laquelle peut-être qu'il faut être bien payé pour faire de grandes choses, il répond que Bill Gates aurait créé tout aussi bien s'il n'avait eu, pour fortune, "seulement" un milliard de dollars au lieu d'en avoir 50. D'autant plus qu'il est loin d'avoir créé son empire tout seul. Sans être marxiste, il plaide pour de nouvelles formes de propriétés, plus participatives.

Il reproche à François Hollande de n'avoir pas fait la réforme fiscale qu'il avait annoncée, d'avoir augmenté la TVA, d'avoir maintenu le gèle du barème de l'impôt en faisant ainsi entrer des millions de gens dans l'impôt, pour finalement dégeler ce barème et supprimer la première tranche ! Incohérence totale. Quant à la Grèce, la France (comme l'Allemagne) lui a prêté, certes, mais à un taux plus élevé que le taux auquel nous empruntions !

Thomas Piketty avoue qu'il va beaucoup gagner avec la vente de son livre, dans le monde entier, et pourtant il confie, modeste : "j'ai un salaire, je n'ai pas besoin de plus". Et d'estimer qu'un impôt à 80 ou 90 % sur ses gains ne le choquerait pas : "d'autant plus que j'ai bénéficié du système scolaire". C'est rarement dit, ça mérite d'être relevé.

Dommage qu'un dénommé Lulu Gainsbourg ait cru devoir montrer sa compassion envers les plus déshérités en lançant à la cantonade qu'il y a "des centaines de milliers de personnes qui meurent de faim en France aujourd'hui". Oui, il y a beaucoup de gens dans notre pays qui non seulement ont du mal à finir le mois, mais même à le commencer. Beaucoup galèrent et ne se nourrissent pas à leur faim. De là à dire qu'ils meurent de faim, c'est un propos ridicule qui ridiculise le combat qui est à mener dans ce domaine.

Pourquoi faut-il détester les humanitaires

Le blog sur Mediapart de la Revue Frustration publie un article long (c'est un texte d'abord paru dans la revue) qui s'en prend aux démarchages intempestifs des humanitaires dans la rue. Et aussi aux effets pervers de l'action humanitaire dans les pays pauvres. Sa conclusion : "Car désormais, faire de l’humanitaire éthique, durable et responsable, ce n’est pas donner aux pauvres, c’est, urgemment, reprendre aux riches." Je ne partage pas tout ce qui est dit dans ce texte, mais il mérite d'être lu, ainsi que les commentaires très opposés qui le suivent.

 

 Billet n°176

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

Spartacus et Cassandra

Le Prix à payer

Inégalités sociales : nouvelles du front (Social en vrac n° 37)

Pardonnez-nous notre silence (à l'occasion du 70ème anniversaire de la libération d'Auschwitz)

Lutter contre la "séparation" sociale

Appel à la fraternité

La presse bâillonnée : un dessin de Cabu

  

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

@YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

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