Dans la dèche à Paris et à Londres

 Social en vrac n°24La pauvreté, en France, est exclue du débat public. A Londres, suite aux mesures dramatiques prises par le premier ministre, on évoque un « retour de la faim ». Ce qui n’empêche pas les cyniques de se moquer des « assistés ».

 

Social en vrac n°24

La pauvreté, en France, est exclue du débat public. A Londres, suite aux mesures dramatiques prises par le premier ministre, on évoque un « retour de la faim ». Ce qui n’empêche pas les cyniques de se moquer des « assistés ».

 

 

Un « contrat de majorité » sans un mot sur les plus démunis

Avant le discours de Manuel Valls, une centaine de députés socialistes ont signé une lettre précisant les « conditions de la confiance », « pour un contrat de majorité ». Ce texte en appelle à une politique européenne qui mette fin à l’austérité (donc en levant le pied sur les exigences budgétaires), à une politique économique qui substitue un pacte d’investissement au pacte de responsabilité considéré comme inefficient sur l’emploi. Il sollicite des mesures en faveur des bas salaires, un effort en faveur des retraites les plus modestes, le développement des emplois aidés pour les jeunes et les chômeurs de longue durée. Et aussi une meilleure régulation des activités financières et bancaires, une transition écologique populaire… Très bien, mais excepté cette phrase « lutter contre toutes les formes d’exclusion », ce texte, à la gauche du PS, fait étonnamment l’impasse sur les conditions de vie des plus démunis dans le pays, alors qu’il y a urgence à agir dans ce domaine. Comme si accorder une écoute politique (et non pas caritative) à ces citoyens c’était se mettre à dos tous les autres !

 

Misère à Londres

Les restrictions imposées aux chômeurs par David Cameron, le premier ministre britannique, contraignent une partie de sa population à vivre désormais dans la misère noire. Le Monde a consacré un article sur le sujet (6-7 avril) : les associations parlent du « retour de la faim ». Les banques alimentaires avaient presque disparu au Royaume-Uni, excepté quelques soupes populaires, qui reprennent du service. L’association Trussell Trust a servi 815 000 personnes ces douze derniers mois (contre 2500 en 2005), à travers 420 banques alimentaires, chiffre assez proche, note le correspondant du Monde, du million de personnes aidées par les Restos du Cœur en France. En décidant de réduire les allocations sociales aux chômeurs pour les inciter à rechercher du travail, David Cameron avait dit : « trop souvent, le système verse plus d’argent aux gens au chômage qu’à ceux qui travaillent ». On croirait entendre notre Michel Godet national ou notre altiligérien Laurent Wauquiez (Haute-Loire). D’où tout un dispositif basé sur des sanctions appliquées avec une brutalité dénoncée par les travailleurs sociaux et les associations caritatives. A noter que la signature de l’article du Monde (1) provoque ce rapprochement surprenant : « Eric Albert (Londres) ».

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Le frère en écriture d’Albert Londres, George Orwell, qui n’a pas que décrit notre avenir merveilleux avec 1984, s’est penché sur la misère qui régnait dans les capitales de France et de Grande-Bretagne. Eric Albert évoquait la situation de Ricky qui n’avait que sept euros par jour pour payer son gaz, son électricité, s’acheter à manger, s’habiller et payer ses cigarettes. Orwell (Dans la dèche à Paris et à Londres, éditions Ivréa, coll.10/18) décrivait comment survivre avec six francs par jour à Paris : « vous vous imaginez que ce serait terrible : ce n’est que sordide et fastidieux ». « C’est la petitesse inhérente à la pauvreté que vous commencez par découvrir. Les expédients auxquels elle vous réduit, les mesquineries alambiquées, les économies de bouts de chandelles ». Tous les stratagèmes pour dissimuler votre situation à vos proches. « Vous découvrez ce que c’est que d’avoir faim. L’estomac lesté de pain et de margarine, vous allez vous promener dans la rue et lorgner les devantures. »

 

Il faut relire George Orwell : il décrit pour l’avoir vécu ce que c’est que de vivre sans rien. Le regard porté sur les plus pauvres est souvent un regard qui cherche à comprendre leur comportement (et parfois à le condamner) à travers les représentations de ceux qui ne manquent de rien, ou presque. Orwell écrit que l’on fait une découverte capitale quand on plonge ainsi : « savoir que la misère a la vertu de rejeter le futur dans le néant. On peut même soutenir, jusqu’à un certain point, que moins on a d’argent, moins on se tracasse pour cela ». Car on ne pense plus qu’à l’échéance du lendemain : pas plus loin. « Il est un autre sentiment qui aide grandement à supporter la misère. Tous ceux qui sont passés par là doivent sans doute l’avoir connu. C’est un sentiment de soulagement, presque de volupté, à l’idée qu’on a enfin touché le fond ».

Channel_4.jpg Channel 4 [capture d'écran]

C’est parce que les propriétaires de la chaîne privée britannique Channel 4 n’ont rien à faire de ce qu’écrivait leur compatriote, et qu’ils carburent au cynisme, qu’ils ont monté une émission de télé-réalité, dans une rue de Birmingham, intitulée « rue des allocations sociales » (Benefits street). Dans cette ville, le taux de chômage atteint 16,5 % (le double de la moyenne nationale). Les caméras montrent un homme qui explique comment voler des vêtements, ou un couple décrivant sa méthode pour frauder le système des allocations sociales. On voit des habitants glander avec leurs canettes de bière. Sordide. Evidemment, les téléspectateurs sont en colère, et insultent par twitts cette « pourriture de voyous ». Ce qui est réconfortant c’est que 20 000 personnes ont signé une pétition pour protester contre cette caricature. Des parlementaires ont accusé Channel 4 d’avoir présenté des cas extrêmes, qui n’ont rien à voir avec la grande majorité des bénéficiaires de l’assistance.

 Benefits_street.jpg Channel 4 [capture d'écran]

 Les réalisateurs avaient prétendu qu’ils venaient pour valoriser ce qui se passe dans ce monde d’exclus mais ces derniers se sentent trahis. Et l’émission vient à point nommé pour conforter la réforme du premier ministre (qui consistera en une réduction de 14,5 milliards d’euros entre 2015 et 2017, ce qui est considérable). Déjà l’an dernier, David Cameron avait pris des mesures destinées à limiter les droits des immigrés en matière d’aide au logement, d’indemnité chômage et de couverture maladie, considérant le système en vigueur trop laxiste. Il envisageait de retirer leur droit à la couverture maladie : qu’ils souscrivent des assurances privées ! Les « experts » français (et pas seulement le Front national) se sont précipités pour glorifier un prétendu redressement britannique du aux mesures drastiques de Cameron. Pourtant, même le Figaro a pris ses distances en écrivant le 26 mars 2013 : « Des chercheurs soulignent cependant que les immigrés contribuent plus à la richesse nationale du pays, notamment par leurs impôts, qu'ils ne lui coûtent en prestations sociales. Selon une étude de l'University College London, le surplus était de 37 % en 2009, contre un déficit de 20 % pour les Britanniques de souche. Sur 2,2 millions d'immigrés venus d'Europe de l'Est depuis 2004, seuls 12850 touchaient une allocation chômage il y a un an. Et les étrangers sont, proportionnellement, moitié moins nombreux que les Britanniques parmi les bénéficiaires de logements sociaux.» Et des études comparables ont été produites en France.

 

Mais cela n’empêche pas Marine Le Pen, de prétendre (comme elle l’a fait sur France 2, le 10 avril, dans Des paroles et des actes), qu’on peut faire des économies sur l’immigration, ainsi que sur la fraude sociale, qu’elle évalue à 20 milliards d’euros, en laissant entendre qu’il s’agit de fraudes aux prestations sociales (2). Chiffre totalement farfelu, mais on voit bien, ici comme à Londres, comment les immigrés et ceux qui sont dans la dèche sont instrumentalisés pour exorciser nos maux. S’ils n’existaient pas, il faudrait les inventer : puisque, pour le Front national, et quelques autres, c’est en supprimant l’immigration et les aides sociales qu’on résoudra la crise.  

 

(1) http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2014/04/05/en-grande-bretagne-les-associations-s-inquietent-du-retour-de-la-faim_4396317_3214.html

 (2) Ce qui ne manque pas de culot quand on sait, comme Marine Turchi, de Mediapart, l'a révélé, que l'ancien trésorier du micro-parti de la présidente du Front national a été condamné pour escroquerie au préjudice de Pôle emploi pour un montant de 100 000 € : http://www.mediapart.fr/journal/france/250214/lescroquerie-pole-emploi-du-tresorier-du-micro-parti-de-marine-le-pen

 

« Mimiques grotesques des Balkany et autres Wauquiez »

Ce n’est pas moi qui parle mais Joseph Macé-Scaron, dans Marianne (11 avril), à propos du comportement des députés UMP le 8 avril pendant le discours de Manuel Valls : « La majorité d’entre eux braillant, débraillés, l’écume aux lèvres, l’œil hagard comme s’ils venaient de sortir d’un déjeuner trop arrosé (et quelques faces rubicondes laissaient supposer que c’était le cas). Il fallait voir les mimiques grotesques des Balkany et autres Wauquiez, les criailleries stupides rappelant les ébats lamentables autour du mariage pour tous. Images terribles et saisissantes que tous les Français ont pu contempler. » Oui, rien n’étonne venant de Balkany, mais Laurent Wauquiez : j’en connais beaucoup qui ne comprennent pas qu’un diplômé de l’Ecole normale supérieure puisse atteindre ce niveau de vulgarité. Y compris en menant le combat qu’il a engagé contre les populations les plus victimes de la crise économique et financière, dont le monde dont il est issu, lui qui est né avec une cuillère d’argent dans la bouche, ne peut pas se prétendre totalement innocent.

 

Perpète :

Laure Baste Morand, ancienne visiteuse de prison, fondatrice à Paris du Verlan, centre d’hébergement et de réinsertion sociale dédié aux sortants de prison, est décédée le 3 avril. Je n’ai lu aucun écho dans la presse, excepté un avis de décès laconique : « Laure Baste Morand a pris perpèt. »

 

Michel Dinet :

Le président du conseil général de Meurthe-et-Moselle s’est tué en voiture le 29 mars. Il n’aura pas entendu Manuel Valls annoncé la suppression des départements, lui qui avait tant bagarré pour défendre une action sociale de proximité, au sein de l’Observatoire national de l’action sociale décentralisée (ODAS). Aux rencontres nationales de l’ODAS à Marseille, en juillet 2007, je me souviens des propos forts qu’il avait tenus contre les discours publics qui s’en prenaient déjà à la « paresse » supposée des bénéficiaires de minima sociaux. Suite à un exposé d’un responsable de la banque Dexia, j’étais intervenu pour contester l'approche de ce dernier purement comptable, qui conduisait à ne considérer que les actions qu’une collectivité finance ou subventionne, en oubliant de prendre en compte celles qu’elle exerce directement avec ses personnels, en particulier dans le domaine social et médico-social. La réponse de Michel Dinet était réconfortante car elle mettait en évidence qu’un président de conseil général, impliqué dans sa fonction, et lui plus que quiconque, pouvait parfaitement maîtriser son sujet (c’est-à-dire défendre avec pertinence les missions essentielles de son institution, ce qui est loin d’être un cas général).

Il avait une conception affirmée du vivre ensemble et du rôle des territoires pour y parvenir. Il soutenait le combat pour la Fraternité mené parJean-Louis Sanchez, directeur de l’ODAS. Ironie de l’histoire : il avait 65 ans et avait confié récemment qu’il envisageait de mettre fin à ses activités politiques et de se consacrer totalement à ses proches. J’adresse ici toute ma sympathie à Jean-Louis Sanchez et à ses collaborateurs de l’ODAS. 

Michel_Dinet_2.jpgVoir le texte que Michel Abhervé lui consacre sur son blog d'Alternatives Economiques :

http://alternatives-economiques.fr/blogs/abherve/2014/03/30/michel-dinet-meurt-accidentellement-une-grande-perte/

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