YVES FAUCOUP
Chroniqueur social
Abonné·e de Mediapart

710 Billets

1 Éditions

Billet de blog 11 août 2014

YVES FAUCOUP
Chroniqueur social
Abonné·e de Mediapart

Turquie : pauvreté, prison et tourisme

Le premier ministre turc, Recep Erdogan, a été élu président de la République dès le premier tour. Alors qu’il avait fait l’objet de manifestations d’opposition sévères en juin 2013, dénonçant son pouvoir de plus en plus autoritaire et islamiste, et que des scandales de corruption ont éclaté, il reste très populaire et l’AFP a rapporté ce propos d’un électeur : « Il a nourri les pauvres et s’est occupé de nombreux laissés-pour-compte de notre société ». Voir.

YVES FAUCOUP
Chroniqueur social
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le premier ministre turc, Recep Erdogan, a été élu président de la République dès le premier tour. Alors qu’il avait fait l’objet de manifestations d’opposition sévères en juin 2013, dénonçant son pouvoir de plus en plus autoritaire et islamiste, et que des scandales de corruption ont éclaté, il reste très populaire et l’AFP a rapporté ce propos d’un électeur : « Il a nourri les pauvres et s’est occupé de nombreux laissés-pour-compte de notre société ». Voir.

 Konya, mai 2014 [Photo YF]

Un centre de recherche économique et sociale d’une université turque a montré que, selon les normes de l’Union européenne, deux enfants sur trois vivent dans des conditions d’extrême pauvreté. Selon des critères permettant de définir la « pauvreté infantile », le taux pour la Turquie s’élève à 65 % (contre 36 % en Roumanie et 16,5 % en Grèce, pourtant bien affectée par la crise). La situation est pire dans la zone sud-est du pays (en particulier dans les régions kurdes). Les écarts de richesse sont très prononcés : la région la plus riche affiche un PIB par habitant dix fois supérieur à celui de la région la plus pauvre.

Si la Turquie a connu une baisse des inégalités entre le milieu des années 1990 et la fin des années 2000 (ce qui est notable car la moyenne des pays de l’OCDE a augmenté), c’est parce que ces inégalités étaient criantes. Mais elles demeurent : en 2011, selon la revue Forbes, la Turquie comptait 38 milliardaires en dollars alors que la moitié de la population percevait l’équivalent de 230 € par mois. Les 20 % les plus riches gagnent 8 fois ce que gagnent les 20 % les plus pauvres (en France, le rapport est de 4). Le seuil de pauvreté se situe à 16 % de la population (40 % chez les travailleurs agricoles).

Konya [Photo YF]

Beaucoup d’enfants sont contraints à travailler pour subvenir aux besoins de leur famille. Le travail des enfants est en baisse légère mais reste à 18 % de la force de travail du pays. Et la durée de leur travail est, en moyenne, très élevée (51 heures par semaine). L’agence turque de statistiques évalue à 292 000 enfants de 6 à 14 ans au travail en 2012 (la proportion est très élevée chez les enfants kurdes et roms). Leur présence est surtout dans l’agriculture et les risques sont grands : une association de défense des droits de l’enfant a dénombré 38 enfants morts au travail en 2012.

Le salaire minimum, qui se situe à 330 €, ne prend pas en compte les besoins d’une famille. Rien d’exceptionnel sous le soleil turc : les autorités rechignent à l’augmenter par crainte de porter atteinte à la « compétitivité ». Si l’âge de la retraite n’est qu’à 60 ans pour les hommes, 58 pour les femmes, le pouvoir n’est pas prêt à améliorer la protection sociale, préférant distribuer, charitablement, de l’aide ponctuelle aux familles (charbon, nourriture, vêtements). Les indemnités de chômage sont versées pendant trois mois, au-delà le sans-travail est sans ressources.

Les autorités sont davantage préoccupées de faire entrer de l’argent grâce au tourisme qu’à enseigner ses enfants (la Turquie est au 131ème rang mondial de l’alphabétisation).

36 millions de touristes débarquent chaque année (1/3 d’Allemagne, beaucoup de Russie et des Pays nordiques, beaucoup moins de France). Rien qu’à Antalya, 600 hôtels de 5 étoiles garantissent 300 jours de soleil. C’est ici que se trouverait l’hôtel le plus luxueux au monde, construit par un milliardaire d’Azerbaïdjan qui a investi 1,5 milliard de dollar ! Evidemment, l’inauguration nécessitait la présence de Monica Bellucci. Il possède la plus grande piscine d’Europe, les chambres font 80 à 250 m². La nuitée tourne autour de 25 à 30 000 € (petit-déjeuner compris, tout de même).

2000 touristes chaque jour dans des nacelles de 20 personnes au-dessus de la Cappadoce, toute une partie de l’année, soit de 200 000 au cours des seuls mois d’été [Ph. YF]

La Turquie table énormément sur cet apport de devises dû au tourisme, malgré un environnement géo-politique plus que troublé (limitrophe avec la Syrie, l’Irak, l’Iran, l’Arménie, la Géorgie), qui conduit la Turquie à disposer d’une armée comptant plus d’un million de soldats. Evidemment, elle compte aussi sur son eau (abondante, ce qui sera de plus en plus un atout dans cette région du Moyen-Orient asséchée), son agriculture, ses minerais (or, borax, thorium). Le moindre incident sur son territoire peut provoquer un arrêt des tours-opérateurs, et faire chuter cette manne (près de 30 milliards d’euros) qui est loin de profiter à l’ensemble de la population. La Turquie vise 50 millions de visiteurs à l’horizon 2020.

Les événements de la place Taksim ont particulièrement inquiété les autorités, qui voyaient là un risque de menace sur le tourisme. Et la répression a été terrible. Amnesty international écrivait dans son rapport annuel 2013 que dans ce pays « des milliers de personnes victimes de violations de leur droit à la liberté d’expression croupissaient toujours en prison après avoir été condamnés lors de procès non équitables ». Selon le bilan 2013 de Reporters sans frontières, la Turquie est le pays au monde qui a le plus de journalistes emprisonnés. Et, proclament les guides touristiques, dans la prison de Sivas, sont confectionnés les plus beaux tapis.

Prison près de Nevşehir, en Cappadoce [Ph. YF]

Statistiques sur la pauvreté : zamanfrance.fr et ovipot.hypotheses.org

Les « pauvres » derviches

Le mot derviche en persan (comme le mot fakir en arabe) signifie pauvre, mendiant. D’où le nom donné à ces « moines » de la religion soufie, devenus, sous les préceptes du poète Rûmî, derviches tourneurs, célébrant l’« amour mystique ». Près de Konya [Ph. YF]

 © Photos Yves Faucoup (mai 2014)

Billet n°139

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Politique
À La France insoumise, le flou de la réorganisation suscite des inquiétudes
Si des garanties sont données aux militants insoumis en vue d’améliorer l’implantation locale du mouvement, la composition de la nouvelle direction, restée jusque-là à la discrétion d’une poignée de cadres, fait craindre de mauvaises surprises.
par Mathieu Dejean et Pauline Graulle
Journal — Éducation et enseignement supérieur
Une école plus si obligatoire
Pour faire face à la menace de coupures d’électricité cet hiver, le gouvernement a brandi une possible fermeture des écoles le matin, au coup par coup. Cette politique repose, trois ans après l’épidémie de Covid, la question de l’obligation d’instruction des enfants, un principe sans cesse attaqué.
par Mathilde Goanec
Journal — Énergies
EDF face aux coupures d’électricité : la débâcle énergétique
Jamais EDF ne s’était trouvée en situation de ne pas pouvoir fournir de l’électricité sur le territoire. Les « éventuels délestages » confirmés par le gouvernement attestent la casse de ce service public essentiel. Pour répondre à l’urgence, le pouvoir choisit la même méthode qu’au moment du Covid : verticale, autoritaire et bureaucratique.
par Martine Orange
Journal
Les gueules noires du Maroc, oubliées de l’histoire de France
Dans les années 1960 et 1970, la France a recruté 80 000 Marocains pour travailler à bas coût dans les mines du Nord et de la Lorraine. La sociologue Mariame Tighanimine, fille d’un de ces mineurs, et la journaliste Ariane Chemin braquent les projecteurs sur cette histoire absente des manuels scolaires. 
par Rachida El Azzouzi

La sélection du Club

Billet de blog
Mourir en démocratie — La fin de vie, une nouvelle loi ? (le texte)
Les soins palliatifs, et donc la sédation, ont désormais des alliés ne jurant que par eux pour justifier l’inutilité d’une nouvelle loi. Mais les soins palliatifs, nécessaires, ne sont pas une réponse à tous les problèmes. Si c'est l'humanité que l'on a pour principe, alors l'interdit actuel le contredit en s'interdisant de juger relativement à des situations qui sont particulières.
par Simon Perrier
Billet de blog
Fin de vie, vite
Le Comité Consultatif National d’Éthique considère « qu’il existe une voie pour une application éthique d’une aide active à mourir, à certaines conditions strictes, avec lesquelles il apparait inacceptable de transiger ». Transigeons un peu quand même ! Question d’éthique.
par Thierry Nutchey
Billet de blog
Fin de vie : faites vivre le débat sur Mediapart
En septembre dernier, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) a rendu un avis qui rebat les cartes en France sur l'aide active à mourir, en ouvrant la voie à une évolution législative. Conscient que le débat autour de la fin de vie divise la société, le président de la République lance un débat national. Nous vous proposons de le faire vivre ici.
par Le Club Mediapart
Billet de blog
Récit d'une mort réussie
Elle avait décidé de ne plus souffrir. En 2002, La loi sur l'euthanasie venant d'être votée aux Pays-Bas elle demanda à être délivrée de ses souffrances.
par françois champelovier