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Billet de blog 11 août 2016

La provoc annuelle de "Challenges" : le palmarès des fortunes

"Challenges" vient de publier, comme chaque année, son palmarès des 500 plus grosses fortunes de France. Les 12 en tête du classement possèdent une fortune de 194 milliards d'euros, qui a progressé de 28 milliards en un an, soit + 16,9 %. L'étalage de richesse, auquel se livre le magazine du fric, ne pose pas que la question de l'indécence : ici comme ailleurs, il joue une fonction de sidération.

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En effet, comment ne pas s'incliner devant une telle démesure.

Challenges fait  preuve d'une certaine pudeur : le patrimoine global des 500 Français les plus riches "n'a presque pas évolué en un an", écrit-il. Sans pour autant publier le chiffre : en 2014, c'était 390 milliards ; en 2015, 460 et en 2016 on ne sait, sinon une petite courbe qui laisse presque transparaître une légère baisse. Je me coltine le calcul et je trouve 458, 6 milliards. Donc une très légère baisse (on aura noté que les 500 possèdent une fortune supérieure au budget de l'Etat). Challenges est un peu déchiré : on veut faire miroiter la richesse, en ménageant les riches qui n'aiment pas plus que ça s'exhiber, tout en ne voulant pas avouer une baisse. Or cette baisse est toute relative, car elle exprime la difficulté d'évaluer le patrimoine réel de ces gens-là, la bourse ayant connu de fortes fluctuations en 2015 (les valeurs boursières ont baissé de 20 % en un an). Donc l'évaluation de Challenges serait plutôt le signe d'une progression des fortunes, si en valeur absolue le montant global du patrimoine est resté à peu près le même. Un vent favorable, ça tient tellement à peu, et le portefeuille d'actions explose.

Le Fmic !

En tous cas, les 12 plus riches ont vu, eux, leur patrimoine s'accroître de 28 milliards en un an (et ils sont passés de 20 Mds en 1996 à 194 Mds aujourd'hui, patrimoine qui a presque décuplé en  20 ans). Et cette légère stagnation des 500 ne doit pas dissimuler le fait que leur fortune a progressé de 18 % en deux ans, de 15 % en 2014, de 25 % en 2012 (voir Challenges du 10 juillet 2014) . Le magazine note que pour entrer dans le palmarès il faut désormais posséder 100 millions d'euros : en 2014, il fallait posséder 74 millions pour faire partie du club des 500. Avec un tact certain, le magazine nomme ce niveau de richesse le Fmic : "fortune minimum d'insertion dans le classement" ! Le Smicard qui devra vivre plus de 7000 ans pour atteindre ce niveau de fortune (sans rien dépenser pendant cette éternité) appréciera.

Challenges glisse en passant que Mme Bettencourt, à l'époque du bouclier fiscal instauré par Nicolas Sarkozy, échappait à l'ISF. Sans toutefois, nous rappeler ce que Le Canard enchaîné avait révélé à savoir que le fisc avait dû rembourser 30 millions d'euros à la dame, toujours pour la même raison.

Challenges loue Pierre Gattaz qui a si gentiment répondu aux questions que le magazine lui posait. Et étrille François Hollande qui "n'aime pas les riches", sorte de sparadrap du capitaine Haddock.

Le gratin du gotha

Laurence Parisot à Saint-Barth

Nous avons droit à peu près aux mêmes chapitres chaque année : les riches vivent parfois dans des enclos bien gardés. Une année c'était la villa Montmorency  (où le "gratin du gotha", Bolloré, Afflelou, Lagardère, Sarkozy-Bruni, se cache des regards des manants) ou la villa Saïd, à Paris. L'avenue du Monopoly (Foch) où tel immeuble est estimé à 1,7 milliard. Cette fois-ci c'est la rue de Grenelle qui est à l'honneur, dans le VIIème arrondissement où se dissimulent de luxueuses résidences à 23 millions d'euros. Et comme ces richesses exorbitantes il faut bien les dépenser un peu, alors petit tour dans les paradis perdus, pas pour tout le monde : Saint-Barth, sur un rocher des Caraïbes, prisé, entre autres, par Laurence Parisot qui y possède une "mai-son".

 Ce que cette liste nous donne à voir c'est que beaucoup de titulaires de fortunes sont des héritiers. L'idéologie de beaucoup d'entre eux (déversée sans cesse dans nos médias par des propagandistes parfois eux-mêmes héritiers comme Nicolas Beytout, ex-Les Échos, aujourd'hui patron de L'Opinion ou Ghislaine Ottenheimer, la dame de Neuilly, justement rédactrice en chef de Challenges), c'est le self-made-man, celui qui a le sens des initiatives, de l'audace (mot qu'ânonne sans cesse Mme Ottenheimer), qui s'est construit avec la force du poignet : il faut accréditer l'idée que c'est la volonté, le courage, la prise de risque qui seraient à l'origine de ces succès. Or ce n'est pas le cas de Parisot, ni de Gattaz, ni d'Ernest-Antoine Sellière, et le palmarès nous rappelle opportunément que parmi les 12 premiers, 9 sont des héritiers (Bettencourt, Arnault, Mulliez, Hermès, Dassault, les frères Weitheimer, Pinault, Bolloré et Perrodo) soit les 3/4 !

Riches philanthropes

Comme récemment Valeurs actuelles, Challenges, juste avant de consacrer un article à l'ISF dans ce dossier, publie une page de publicité en faveur de la Fondation Caritas France, avec ce slogan : "Créer sa fondation orientée pauvreté et exclusion". On fait fort dans le cynisme. Peut-être parce que l'on a mauvaise conscience : alors on va chercher des philosophes, moralistes sans éthique. Pascal Bruckner qui a osé écrire : "il n'est rien de choquant à ce que des personnes célèbres ou riches consacrent une partie de leur temps aux indigents, façon de remercier la fortune des bienfaits dont elle les a gratifiées". Pour lui, "diffamer les donateurs dans des pamphlets furieux est une satisfaction aussi creuse que frivole". Et de glorifier Bill Gates, "le héros de l'offrande spectaculaire assortie d'une grande modestie dans le maintien" (La sagesse de l'argent, Grasset). Et André Comte-Sponville de venir à la rescousse en décanillant Merci patron !, film trop simpliste à son goût. Il lui reproche de n'offrir qu'"une approche morale, pour des problèmes surtout économiques". Il est vrai qu'il a publié en 2007 Le capitalisme est-il moral ?, qui prenait acte que l'économie a ses lois, et la morale les siennes.

Morale de cette histoire qui défrisera Comte-Sponville : la possession de telles fortunes n'est pas seulement immorale parce qu'elles sont le plus souvent héritées (quitte à ce que le désormais titulaire ait su la faire fructifier) mais par le fait même qu'elles atteignent de tels montants. On ne rappellera jamais assez qu'un individu qui a épuisé tous ses droits au chômage, et qui galère au RSA, perçoit officiellement 524,68 € par mois, amputés aussitôt de 61,67 € s'il perçoit par ailleurs une allocation-logement. Soit une allocation de 463,01 € par mois s'il n'y a aucune autre ressource. Et le Smic est à 1143,72 € nets mensuels.

Aucun rapport ? Mais on nous dit que c'est grâce à ces fortunes accumulées que les citoyens ont du travail. On nous dit que les PDG ont des salaires astronomiques (avec stock-options, parachutes dorés et retraite-chapeau) et les propriétaires des patrimoines stratosphériques parce qu'ils assurent le développement de leur entreprise et créent de l'emploi (bien que certains coulent leur boite ou sont reconnus "incapables majeurs"). Pourtant si l'infortuné est jeté sur le carreau c'est bien parce que ce modèle économique est injuste, et efficace par pour le plus grand nombre mais seulement pour ceux qui en tirent pleinement profit. L'infortuné est traité de la sorte, pas par un système social qui déraille mais bien par une économie libérale, autorisant par ailleurs, et justifiant, ces écarts de fortune.

Les Caïmans sont au Paradis

Même Challenges est gêné aux entournures : alors le magazine fait un geste, il cite Philippe Askenazy qui, dans Tous rentiers ! Pour une autre répartition des richesses (Odile Jacob), constate que les "riches finissent par lasser et choquer" en captant une part croissante du revenu national. Challenges interroge également Gabriel Zucman, auteur d'un passionnant ouvrage sur La richesse cachée des nations, Enquête sur les paradis fiscaux (La République des idées, Le Seuil, 2013). Il constate que les fortunes supérieures à 100 millions d'euros affichent "un rythme de croissance effréné" : de 8 à 10 %. Alors beaucoup s'évadent fiscalement : il évalue à 8635 milliards de dollars les fortunes (mondiales) personnelles détenues en Suisse, Îles Caïmans, Singapour ou Luxembourg, soit 41 % d'augmentation entre 2011 et 2014. Je note que dans son livre il donnait le chiffre de 5800 milliards $ pour 2013 (masse d'argent dissimulé sur les 73000 milliards de patrimoine mondial financier). C'est dire la progression de cette arnaque sur le dos des citoyens qui règlent leurs impôts au centime près.

 La seule France aurait 500 milliards $ évadés (590 milliards d'euros, dit Antoine Peillon, grand reporter au très gauchiste journal la Croix) : ce qui prive le fisc français d'au moins 85 milliards d'euros chaque année, sans doute davantage. Soit un montant supérieur au déficit du budget de l'État. Or les économistes en cour ne cessent d'expliquer que c'est parce que le Smic est trop élevé et le RSA distribué à trop d'assistés que l'économie va mal (l'évasion fiscale c'est pourtant 10 fois le budget du RSA). Jamais les Beytout, Dessertine, Ottenheimer, Lenglet, Fiorentino, (Jean-Marc) Daniel, Verdier-Molinié, Sylvestre et bien d'autres, qui chassent en escadrilles, tous ces détricoteurs du droit social au service des oligarques, ne vous diront que l'économie française est ainsi délestée. Ni non plus que les fortunes démesurées recensées par le palmarès de Challenges sont intolérables en démocratie.

. Challenges, du 7 juillet au 24 août 2016.

Ajout du 12 août :

Inégalités de revenus et Capital

Dans Le Capital au XXIème siècle, Thomas Piketty démontre que les inégalités de revenus s'accroissent quand les revenus du capital augmentent plus vite que la croissance. Un économiste du FMI vient d'essayer de démontrer qu'il n'en est rien, à partir d'une étude effectuée sur 19 pays développés. Et qui annonce en premier cette info en France ? : Challenges sur son site le 9 août. Il faut aller voir sur Le Monde ou  Les Échos pour découvrir que l'économiste se demande tout de même si à plus long terme la thèse de Piketty ne pourrait pas être vérifiée. On attend cependant la réponse de Piketty.

Sur ces questions des inégalités, à noter que Joseph Stiglitz, Prix Nobel d'économie, a déclaré en septembre 2015 : "Les inégalités sont à l’origine de la crise et freinent la reprise des pays industrialisé". Et aussi : "Les inégalités résultent de choix politiques, et non d’une mondialisation échappant aux Etats, comme on l’entend parfois."

Billet n° 273

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

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