Au Zénith de la mauvaise foi

Nicolas Sarkozy, lors de son show au Zénith dimanche, a ressorti ses incantations habituelles à l'encontre des victimes de la crise contraints à devoir solliciter l'assistance pour survivre. Il a cru pouvoir dénoncer l'élite, et a prétendu défendre et représenter le peuple, sans pour autant faire la moindre proposition sociale. Tout en prévoyant de supprimer l'impôt sur les grandes fortunes.

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Le peuple dans toute sa splendeur, juste avant de rependre le métro [Photo site de la campagne de Nicolas Sarkozy]

J'ai fait l'effort d'écouter l'intégralité du discours de Nicolas Sarkozy au Zénith (le 9 octobre devant 6000 fans), pour pouvoir, non pas en rendre compte (en général la presse l'a fait sur les points les plus marquants) mais pour me faire l'écho de ses propos sur une thématique que j'étudie particulièrement : celle de l'assistanat. Le bougre, il n'en a causé que vers la fin (son discours n'abordant quasiment que la question des populations issues de l'immigration).

Il en appelle à "une seule France", "dans laquelle tout le monde a des droits et tout le monde des devoirs" (cette phrase d'apparent bon sens est en fait idéologique : elle est inscrite dans la loi sur le RSA, et elle dit à ceux qui ont été jetés au bord de la route à cause d'une économie uniquement axée sur les profits des possédants : Vous a-vez des de-voirs ! Hugh !).

"Je ne veux plus que le salarié au Smic se désespère de voir qu'on peut gagner autant en ne travaillant pas, je ne veux plus qu'on cautionne un système social qui permet de vivre pendant des années des aides sociales sans aucune contrepartie". Il sait que c'est faux, que les chercheurs sur le sujet ont largement démontré que cette équivalence entre revenus du travail et revenus d'assistance est fausse, ATD Quart-Monde s'est exprimé là-dessus récemment, lui-même ne connaît aucun smicard ayant quitté volontairement son emploi pour vivre mieux aux aides sociales, mais il sait que ce mensonge fonctionne très bien dans l'opinion publique alors, sans vergogne, sans aucun scrupule, avec un cynisme qui fait froid dans le dos, il l'utilise, il le rabâche comme un vulgaire Wauquiez, il s'en gargarise. Quant à la contrepartie, elle nécessite tout un dispositif d'accompagnement qui ne ressemble en rien au "bénévolat obligatoire" qu'il prône.

Il ajoute : "Président de la République, nous [sic] mettrons en œuvre une allocation sociale unique qui se substituera à toutes les aides existantes qui ne pourra jamais être supérieure à 75 % du Smic, car sur le territoire de la République Française, jamais quelqu'un qui travaille doit gagner moins que quelqu'un qui est assisté. Et jamais quelqu'un qui est assisté [ne] doit pouvoir s'exonérer d'une obligation au service de la collectivité". Applaudissements : ah mais, les assistés vont morfler. Qui sait, dans la salle, qu'une personne seule au RSA perçoit 41,7 % du Smic (un couple : 59,6 %). Malgré quelques avantages (allocation logement un peu plus élevée, par exemple), il n'atteint même pas les 75 % du Smic.

Mais, comprenons bien : celui qui s'exprime ainsi, c'est celui qui a créé le RSA et qui, au cours de son quinquennat, n'a posé aucun acte favorisant réellement ceux qui sont contraints à le solliciter, aucune proposition permettant non pas le travail forcé, mais l'insertion. Qui n'a rien fait pour lutter contre le non-recours, c'est-à-dire le fait, reconnu par tous les spécialistes de la question, qu'un nombre important de personnes ayant droit au RSA ne le demandent pas (ignorant leurs droits, découragés par la complexité ou redoutant de devoir rembourser des indus) : le montant que l'État économise ainsi s'élève à plus de 5 milliards d'euros par an, soit davantage que ce que rapporte l'Impôt sur les grandes fortunes (ISF) que Sarkozy et plusieurs de ses copains LR veulent supprimer. Pourquoi n'en dit-il pas un mot ?

Allocs supprimées

Par contre, il prévoit de créer dans chaque département des internats spécialisés à encadrement renforcé pour y interner les élèves qui rendent la vie impossible dans les collèges et les lycées. Les familles qui refuseront se verront retirer les allocations familiales. La salle applaudit. Bêtement : cette proposition n'a aucun sens, car il présente tout à la fois une mesure autoritaire (coup de menton), que les familles pourraient refuser (ah bon). Oui, mais la suppression des allocs, c'est bon "Coco" comme programme, alors on fait d'une pierre deux coups.

La presse se faisant l'écho de ce discours a rapporté qu'il avait pris la défense d'une majorité oppressée par les assistés, "par les caïds, les voyous, les racailles". But recherché, but atteint. Et de se lamenter : sur les "millions de mes compatriotes" humiliés, sur le "peuple" qu'il dit si bien comprendre, contre l'élite qui ne prend pas le métro, ni les trains de banlieue, dans les collèges de ZEP, ironisant sur les bobos qui avec leurs paniers d'osier vont acheter des œufs frais au marché bio. On pouvait voir au premier rang le peuple qui prend le métro ! Et dans la salle tout une foule qui n'a rien à foutre d'une alimentation saine et des marchés bio !

Camille Pascal [photo extraite de Valeurs Actuelles] Camille Pascal [photo extraite de Valeurs Actuelles]
A certains moments, ce tribun certainement efficace donnait l'impression qu'on passait un vieux film, avec Doriot à la tribune. On se disait que Marine Le Pen n'irait même pas si loin dans le mépris envers ceux qui souffrent le plus dans ce pays : elle en est capable, elle la fait, le Front National est le premier à avoir agité cette propagande indigne contre l'assistanat, mais il semble avoir un peu levé le pied (peut-être parce que les orientations du FN sont connues et qu'il n'a plus besoin de marteler comme le fait Sarkozy). On n'ignore pas que Sarkozy perd actuellement des plumes, mais il a aussi perdu ses plumes (Guaino, Buisson). Tout en faisant toujours du Buisson, grâce à Camille Pascal, qui lui écrit des discours. Cet ancien conseiller à l'Élysée est chroniqueur à Valeurs Actuelles, hebdo ayant ouvertement comme ligne éditoriale de rapprocher la droite LR et le FN. Notons en passant qu'il est mis en examen pour favoritisme dans l'affaire Bygmalion.

L'ancien chef de l'État aspirant à le redevenir, caresse son public de droite extrême dans le sens du poil : méprisant les assistés, ironisant sur les juristes, se moquant ouvertement du Conseil d'État. Ingrid Bétancourt, tout à sa dévotion, a révélé lors de ce meeting que les Farc de Colombie avaient trop peur de Sarkozy : évidemment, les réseaux sociaux s'en sont donné à coeur joie. Nous, il nous fait pas trop peur, mais honte !

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On reconnaît dans la salle deux défenseurs acharnés des "valeurs supérieures"" du candidat [capture d'écran à la volée sur un reportage de "C dans l'air", France 5]

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. Voir mes billets sur le sujet :

- La guerre anti-pauvres aura bien lieu

- RSA : le mépris

- RSA : non au bénévolat obligatoire(dans Le Monde)

. Voir article de Mathilde Goanec de Mediapart intitulé : RSA contre bénévolat, le tribunal juge l'initiative illégale

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Billet n° 282

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