Social en vrac 3 : les « experts », la réduction des prestations sociales et le grand fourre-tout des classes moyennes

 

Les « experts », suite (1)

Le Monde diplomatique (mars 2013) a consacré un article de Jean Gadrey et Mathias Reymond à l’ « Illusionnisme économique sur France 2 », stigmatisant le discours de François Lenglet (France 2), sa méconnaissance de la réalité économique de l’Allemagne, lui qui réclame l’ « euthanasie des rentiers » et la baisse des salaires (« compétitivité » oblige).

 

Agnès Verdier-Molinié a encore sévi : sa fondation (iFRAP) a découvert que nous pourrions économiser 6 milliards d’euros sur les frais de gestion de la sécurité sociale (28,5 Mds€) en rationalisant le nombre de caisses, en remettant en cause le paritarisme et en revoyant la complexité de la réglementation sociale. Sur son site, on peut lire : « il faut revoir la logique de notre système qui subit depuis plusieurs années l’effet combiné d’une croissance des bénéficiaires et d’une revalorisation continue des prestations. La multiplicité des aides renforce cette tendance : chaque allocation fait l’objet de fortes pressions pour être réévaluée indépendamment les unes des autres. Mais si l’on ajoute les APL, le RSA, les allocations familiales, l’ARS, etc., l’ensemble forme un tout difficile à contrôler sur le long terme. » Le texte se plaint qu’on ne peut remettre en cause ces prestations. Et de proposer des mesures permettant d’économiser 25 milliards d’euros : si la proposition de fiscaliser les allocations familiales est cocasse venant d’un institut qui est viscéralement opposé à l’impôt, celle qui en appelle à une réduction de la durée d’indemnisation des chômeurs est terrible au moment où justement le chômage s’accroît. Mais ce que je retiens de plus grave c’est la proposition d’économie dans le domaine de la « pauvreté » : « rendre imposable l’ensemble des prestations reçues pour en apprécier le cumul ». Ce n’est pas une hypothèse technique, c’est l’affichage délibéré d’un mépris souverain à l’encontre des  populations qui font les frais de la crise (d’une crise qui trouve ses origines dans l’idéologie que l’iFRAP professe). En effet, cette formulation laisse entendre que les pauvres gens abusent, et cumulent des ressources auxquelles ils n’auraient pas droit. C’est aussi avouer publiquement une ignorance totale en ce domaine des prestations sociales : Agnès Verdier-Molinié ignore que le RSA est une allocation différentielle. C’est-à-dire qu’il assure un revenu minimum selon la situation familiale, selon les ressources autres perçues : un bénéficiaire du RSA a droit aux allocations familiales (comme tout le monde) mais le montant du RSA tient compte de cette ressource, un bénéficiaire du RSA a droit à l’APL ou l’allocation logement (comme tout le monde) mais un forfait est déduit du montant du RSA (57,99 € pour une personne seule, 143,52 € pour une famille de trois personnes). Qui le sait, qui le dit ? Que perçoivent comme rémunération ceux qui se permettent ainsi de lancer la suspicion sur les bénéficiaires de revenus d’assistance, quelle est la fortune de leurs commanditaires ?

 

Si l’iFRAP se souciait réellement d’économiser sur les dépenses publiques, sa démarche serait honorable. Nous n’avons aucun intérêt à gaspiller. Et il est vrai que certaines dépenses dans les collectivités locales ne sont pas justifiées (dépenses de prestige, dépenses faciles, dépenses non prioritaires). Mais je ne crois pas que ce soit le réel souci de ce think tank : son objectif est militant, opposé par principe à la dépense publique (nécessaire pourtant pour les nombreuses missions de service public), favorable à une privatisation totale de notre société.

 Suppression des prestations sociales et maintien des aides aux entreprises

Lors de l’émission Mots croisés  sur France 2 le 11 mars, Agnès Verdier-Molinié a fait la promotion de son dernier livre (60 milliards d’économie.. oui, mais tous les ans, Albin Michel). Comment faire ? Lorsqu’elle en appelle à éviter les doublons (les collectivités concurrentes qui cherchent toutes à avoir le plus beau musée par exemple, comme à Marseille), elle a raison. Mais lorsqu’elle prétend trouver l’essentiel des économies dans la décentralisation de l’éducation ou dans l’arrêt des dépenses de coopération, on croit rêver. Pire encore : elle déclare qu’il faut supprimer la clause générale de compétence et donc contraindre les collectivités territoriales à ne développer qu’une compétence et ne pas être engagées dans tous les domaines ce qui est cause de gaspillage. Certes, mais l’exemple qu’elle donne c’est quoi : on s’en serait douté, c’est le « social ». Selon elle, l’Etat fait du social, la Commune aussi, le Département également. En réalité c’est déjà essentiellement le Département, mais s’il était vraiment le seul, en quoi cela contribuerait à économiser 60 milliards en un an ?

 

Il est fait reproche au gouvernement de ne pas dire la vérité : mais ceux qui prône une réduction de 60 milliards des dépenses en un an, tournent autour du pot. Ils insistent sur le fait que c’est dans le domaine social qu’il faut faire ces économies : Agnès Verdier-Molinié, au cours de l’émission, s’est insurgée contre toute baisse des aides aux entreprises, qui s’élèvent officiellement au moins à 55 milliards d’euros, sans doute plus, soit six fois le montant que perçoivent les « assistés » du RSA, mais il est vrai que ça n’a rien à voir (2). En réalité, la seule manière d’obtenir une telle économie c’est de réduire le montant des prestations sociales, c’est de faire en sorte qu’il y ait moins de bénéficiaires.  Mais pour le moment, ils ne le disent pas clairement, car il faudrait annoncer que l’Allocation Personnalisée d’Autonomie (soutien aux personnes âgées dépendantes, total : 5 milliards d’euros), par exemple, soit réduite ; et aussi les aides aux personnes handicapées (5,5 milliards). Il faudrait dire que l’on fera comme le gouvernement anglais qui a réduit certaines prestations sociales et accru les difficultés de vie pour les populations les plus fragiles. Agnès Verdier-Molinié a reconnu qu’en Allemagne, il y avait effectivement plus de pauvreté mais pour tout de suite se réjouir qu’il y ait moins de chômage, tout en admettant que certains salaires ne sont pas supérieurs à 400 € par mois (répétant exactement ce qu’elle avait déclaré lors de la même émission le 3 décembre dernier). Elle réclame la suppression de 600 000 postes de fonctionnaires d’ici à 2021 pour que cette économie dynamise le secteur privé (en fait sur le modèle anglais qui a supprimé 750 000 fonctionnaires, espérant l’hypothétique création d’un million d’emplois dans le privé).

 

Suppression des Départements

Au cours de la même émission, Eric Woerth, ancien ministre de Nicolas Sarkozy, qui ne l’avait jamais proposé lorsqu’il était au pouvoir, a trouvé la solution pour faire des économies : il faut supprimer les Départements et fusionner certaines Régions.

 

Laurence Parizot : on voit la misère du pays 

Toujours à Mots croisés, interpellée vivement par Olivier Besancenot sur le fait qu’en 1945 la société était ruinée, et que c’est à ce moment-là pourtant que notre pays a été capable de faire du « social » (en créant entre autres la Sécurité sociale), et rappelant que le nombre de milliardaires augmente rapidement actuellement dans le monde, Laurence Parizot, très remontée, s’est emportée : « vous croyez qu’on ne voit pas la misère dans ce pays ! » Auparavant, elle avait tenu à se présenter comme « petite-fille d’institutrice ». Peut-être, mais aussi fille du PDG des Meubles Parizot à Saint-Loup-sur-Semouse. Pour avoir défilé dans les rues de cette bourgade de Haute-Saône jadis, aux côtés de ses ouvriers en colère, je me souviens qu’ils étaient loin de considérer leur patron comme un maître d’école.

 

Qui sont les classes moyennes ?
Marianne (23 février) a publié un dossier sur les classes moyennes dont un article s’intitule : On achève les classes moyennes. J’ai réagi à cet article (commentaire qui a été mis en ligne sur le site du magazine) :

Il nous fallait subir jusqu’alors le discours démagogique de l’extrême droite et de l’UMP sur les classes moyennes pressurées. Le plus fervent représentant de cette escroquerie politique était Laurent Wauquiez qui osa nommer son mouvement « la Droite sociale pour la défense des classes moyennes et la lutte contre l’assistanat ». Escroquerie parce qu’il enveloppe dans ce vocable de « classes moyennes » une foule disparate dont il espère soutirer les suffrages, ni les très riches ni les très pauvres. On pouvait au moins espérer que Marianne échapperait à cette propagande indigne. Votre dossier s’invoque de l’Insee pour considérer qu’appartiennent aux classes moyennes les personnes gagnant entre 13 000 et 25 000 € par an. Plus loin, vous écrivez entre 14 000 et 26 000 €. Le Credoc est proche de ces chiffres, l’Observatoire des inégalités voit les classes moyennes entre 26 088 et 48 816 € pour un couple, des « experts » sur France 5 ont évalué que c’était entre 1,5 et 3 fois le Smic (C dans l’air du 2 juillet 2012). C’est donc la grande confusion. Toute votre démonstration pourtant tend à faire croire que la grande majorité des Français sont victimes de la même manière de la fiscalité et vous ne prenez aucune distance avec le propos de Terra Nova [proche du PS] qui estime qu’il faudrait une politique plus favorable pour ceux qui se situent entre « la taxe à 75 % pour les plus riches et l’aide aux plus pauvres ». Les supposés taxés à 75 % (le seront-ils vraiment) gagnent plus d’un million par an, plus de 80 000 € par mois. Et l’aide aux plus pauvres pour le moment c’est quoi ? 10 % d’augmentation du RSA d’ici la fin du quinquennat (soit 1,41 € de plus par jour dans quatre ans). Entre les deux, il y a une grande diversité de situations dont l’appellation classe moyenne, supposée regrouper des personnes ayant des intérêts communs, ne recouvre rien de réel. Cette manipulation pour les estrades a pour but d’inciter les citoyens aux revenus faibles ou moyens de se sentir solidaires de ceux qui perçoivent de hauts ou très hauts revenus (bien qu’inférieurs à 80 000 € par mois). Pas pour faire payer les plus riches, mais pour mener campagne contre les « assistés ». Par crainte de le devenir un jour ?

 

Mississipi burning

Arte a diffusé le 11 mars le film Mississipi burning, d’Alan Parker (USA, 1988) qui raconte l’histoire de trois jeunes militants (un Noir et deux jeunes juifs new-yorkais), pour la cause des droits civiques débarqués dans le Sud des Etats-Unis dans le cadre d’une action en faveur du vote des Noirs, tenus hors des listes électorales par une minorité blanche raciste, anti-sémite et encore affiliée au Ku Klux Klan. Le KKK brutalise les Noirs et incendient leurs églises. Les trois militants sont arrêtés par la police, qui les livre aux tueurs. Le film raconte l’enquête menée par deux policiers du FBI pour découvrir la vérité. Si le réalisateur prend quelques libertés avec la réalité (comme présenter Edgar Hoover, l’inamovible et tout puissant patron du FBI, comme opposé à la ségrégation raciale), il s’agit d’une histoire vraie qui s’est produite en 1964 à Philadelphia, petite ville du Mississipi.

L’une des trois victimes se nommait Mickey Schwerner, et avait fait des études à l’Ecole supérieure de travail social à l’Université de Columbia. Travailleur social diplômé, il avait décidé alors de s’engager dans la lutte en faveur des droits civiques pour les Noirs. William Bradford Huie a consacré un ouvrage à cette affaire dès 1965 : Three Lives for Mississipi, rapidement traduit en France (Trois vies pour la liberté, que j’ai lu en novembre 1967 avec passion, deux mois après avoir débuté mes études de… travailleur social). Sept personnes furent condamnées en 1967, mais c’est seulement en 2005, 41 ans après les faits, qu’un dirigeant du Klan de l’époque, instigateur de ce complot, qui avait échappé à la condamnation parce que pasteur, écopa d’une peine de 60 ans de prison. Le procureur avait demandé au jury de ne pas tenir compte du statut de pasteur de l’accusé en déclarant : « Nous sommes tous pécheurs, n’est-ce pas ? Certains pires que d’autres ».

A la vue du film, on peut se réjouir à l’idée que le temps a passé et qu’un président noir a tout de même été élu par les Américains à la tête de l’Etat. Mais soudain, en entendant les propos prononcés par ces gens du Sud des USA, sûrs de leur bon droit, respirant la haine contre celui qui est différent, inférieur à leurs yeux, on se prend à penser qu’ils ressemblent étrangement à certains commentaires racistes qui n’hésitent plus à s’épancher sur la toile, y compris sur des sites ayant pignon sur rue qui laissent passer.

 

Yves Faucoup

Ancien directeur de l’action sociale dans un Département,

Consultant et enseignant en action sociale et en développement social local

 

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(1)Voir mon précédent texte sur ce blog (Les « experts » : haro sur le social).

 

(2) Le gouvernement a pris une mesure révolutionnaire ( !), vilipendée par l’opposition : l’avantage fiscal lié au quotient familial passera de 2336 € à 2000 € en 2013. Si cet avantage maximal était limité à 1500 € (par demi-part, soit 3000 € d’avantages pour ceux qui ont de gros impôts à payer et qui ont deux enfants à charge, 4500 € pour ceux qui ont trois enfants), cela rapporterait 1 milliard d’euros (Les Echos, du 11 mars rapportant une hypothèse de travail de Bercy). Si cela se fait, on entend d’ici les cris d’orfraie et sûr que l’iFRAP et tous les « experts » néo ou ultra-libéraux ne seront pas contents : il faut s’en prendre aux classes populaires, aux classes moyennes « inférieures », éventuellement aux classes moyennes « moyennes », mais pas aux classes moyennes supérieures.

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