8 mai 1945 : les massacres de Sétif et le témoignage que m’avait livré Charles Tillon

 

Il fallut attendre plusieurs dizaines d’années avant que les médias ne consacrent des articles sur les massacres qui se déroulèrent dans le Constantinois, en Algérie, le 8 mai 1945, le jour-même où l’on fêtait la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Les Algériens, dont 60 000 d’entre eux avaient combattu sur le front contre les Allemands et 12 000 étaient morts pour la France, espèrent que la fin de la guerre signifie pour eux des droits non reconnus jusqu’alors. C’est pourquoi, profitant des manifestations prévues à Sétif, Guelma et Kherrata, des drapeaux (vert et blanc) sont brandis et des slogans proclamés : « Nous voulons être vos égaux », « A bas le colonialisme ». La mort du porte-drapeau qui est en tête, tué par un tir d’un inspecteur de police, provoque un déchaînement des manifestants qui répliquent et massacrent plusieurs Européens (102 exactement selon les enquêtes officielles).

La réaction est terrible, une des répressions les plus cruelles de l’histoire de France : le jour même où se terminait en Europe une guerre atroce au cours de laquelle avaient péri des millions d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards, non seulement sur les champs de bataille, mais aussi parce que Juifs ou Tsiganes, êtres inférieurs selon le Dictateur, ce jour-là, en Algérie, l’armée française forte de plusieurs dizaines de milliers de soldats, légionnaires, tabors marocains et tirailleurs algériens et sénégalais, appuyés par des milices, écrase une révolte, sans faire de distinction entre ceux qui ont tué et égorgé et la grande masse des innocents. Des avions larguent leurs bombes sur des mechtas, sur des rassemblements de personnes. Le croiseur Dugay-Trouin, depuis le golfe de Bougie, pilonne les douars sans faire de détails. Le sous-préfet de Guelma, ancien chef de police sous Vichy, fait arrêter des centaines d’Algériens, conduits par camions à Héliopolis, fusillés et incinérés dans les fours à chaux. Des unités militaires violent, pillent, exécutent.

La guerre des chiffres sur le nombre de morts continue à sévir : entre un millier de morts officiellement reconnus et 45 000 selon le pouvoir algérien actuel. Certainement des milliers de morts (1). Quand les combattants algériens qui, rentrés d’Europe, participaient aux festivités à Alger le 8 mai, rejoignent leurs villages, ils découvrent tout une région marquée pour longtemps par cette folie meurtrière : peu de familles n’ont pas un proche mort dans ces représailles. Beaucoup de combattants du FLN expliqueront plus tard que leur révolte est née ce jour-là, ce 8 mai 1945 !

Les journaux étaient restés très discrets, évoquant simplement des «troubles en Afrique du Nord ». Le Parti Communiste avait stigmatisé les rebelles, considérés comme des « éléments hitlériens ».

Charles Tillon, qui était ministre (communiste) de l’Air à la Libération, dans un gouvernement dirigé par le Général De Gaulle, fut souvent accusé par une extrême droite et une extrême gauche d’avoir lancé son aviation pour tirer sur des populations sans défense. Les uns dénonçant sa présence au gouvernement, les autres le traitant de « stalinien ».

Charles Tillon, qui a 22 ans avait été condamné au bagne pour s’être révolté en juin 1919 sur le croiseur Le Guichen, sur les côtes grecques, pour avoir refusé de poursuivre la guerre, cette fois-ci contre la révolution russe (voir son livre La révolte vient de loin), fut le fondateur et le chef des FTP, grand mouvement de la résistance communiste. Il avait posé, fait rare chez les communistes du fait du pacte germano-soviétique de 1939, un premier acte de Résistance à Bordeaux dès le 11 juin 40. Il fut clandestin durant toute la durée de la guerre et ne fut jamais arrêté. Il s’est raconté dans un livre où il aborde très succinctement cet épisode tragique : il explique qu’il n’a aucune responsabilité dans la répression de ces émeutes et qu’elle fut une machination fomentée par des nostalgiques du régime de Vichy (2).

Un complot, selon l’ancien ministre  

Il y a 30 ans, j’ai interrogé cet homme exceptionnel qui, au moment des procès de Moscou fut l’objet d’un procès stalinien à Paris qui le conduisit à quitter le Parti communiste. Il m’avait déclaré que lorsque De Gaulle l’avait nommé ministre de l’Air il y avait encore au ministère tous ceux qui venaient de Vichy : « Certains disaient en me voyant venir : avec ce ministre-là, ce n’est pas la peine de rappeler la bibliothèque de Vichy à Paris : il ne sait pas lire ! ». Il m’expliqua le contexte de l’époque :« Toute une presse de droite émanation de Vichy s’est liguée contre moi. L’Aurore (..) m’accusait de dilapider les fonds publics, d’avoir une baignoire en or. Ce journal m’a particulièrement attaqué. Derrière lui, se profilaient des collabos de l’Aviation. » Il se défendait, malgré les accusations dont il fut l’objet, d’être en cause dans le massacre du Constantinois : « On a dit : le ministre de l’Aviation a fait tirer sur l’Algérie. Or je n’ai connu les évènements qu’après, le lendemain. Je pensais toujours que dans l’état-major de Juin [général, chef de l’état-major de la Défense Nationale], des gens étaient au courant, même si je ne peux affirmer que Juin lui-même le savait ». Il avait pris des sanctions contre un général : « Je ne peux donner son nom. Mais il avait laissé faire le massacre sans me prévenir ». Il me confia également qu’il considérait que De Gaulle avait réagi, tardivement, en écartant le ministre de la Guerre de l’époque, André Diethelm en novembre 1945, et en le remplaçant par Edmond Michelet, rentré de Dachau. Il était persuadé que les Américains avaient joué un rôle dans ce drame : « Les Américains n’étaient pas pour De Gaulle. Vous connaissez l’histoire. Ils ne tenaient pas non plus à ce que la France remonte une industrie aéronautique, donc ils voulaient la destruction du Ministère de l’Air » (3).

Ce massacre n’efface pas ceux commis par le camp adverse mais, en ces jours où les écrans projettent Le Premier Homme, film de Gianni Amelio écrit à partir du roman inachevé d’Albert Camus, il est bon de se souvenir que l’Algérie aurait pu connaître une autre histoire : le poète de Noces à Tipasa militait pour des droits reconnus à tous, pour le brassage des communautés, pour une Algérie généreuse, juste et cosmopolite. D’autres en rêvaient aussi. Mais les extrémistes et les massacreurs des deux camps en décidèrent autrement.

______ 

(1)   Dans un des tout premiers articles sur le sujet, l’historien Jean-Louis Planche, dans le Monde des 8 et 9 mai 1995, évoque « le plus grand massacre d’innocents que la France ait connu dans son histoire contemporaine, 20 000 à 30 000 morts algériens, composés à plus de la moitié de femmes, d’enfants et de vieillards ». Paul Teitgen, résistant, déporté à Dachau, secrétaire général de la Préfecture de Police à Alger, avant de démissionner en 1957 pour protester contre l’utilisation de la torture par l’armée, m’a confié en 1982 que selon son père, qui avait été l’avocat de certaines victimes, le bilan s’élevait à 15 000 morts (« la répression fut hors du commun »). Charles Tillon, dans ses mémoires, ne donne aucun chiffre, parlant simplement du « crime » du 8 mai 1945. Interrogé par mes soins, il considéra que le chiffre de 15 000 était exagéré : « ce qui est sûr c’est que ce fut un coup de folie : faire tirer l’Aviation et aussi la Marine ! ». 

(2)   Voir ses mémoires, On chantait rouge (Robert Laffont, 1977) où il met en cause un colonel d’aviation pétainiste qui sera plus tard un animateur du complot du « comité de salut public » du 13 mai 1958 qui aboutira à la prise du pouvoir par le Général De Gaulle et à l’avènement de la VIème République. A ma connaissance, on n’a pas déterminé qui était ce fameux colonel : à l’étude des biographies des membres du comité de salut public, on ne voit pas qui Tillon désignait.

(3)   Cet interview fut publié dans L’Estocade (journal franc-comtois) daté mai-juin 1982 (n°12). J’avais également pris contact avec Pierre-Henri Teitgen, frère de Paul. Il avait été ministre clandestin de l’information de la Résistance, arrêté par la Gestapo et évadé avant d’être déporté. Il était ministre de l’Information en mai 45 et m’a prétendu que « jamais le conseil des ministres n’a été informé du bombardement de Sétif, ni par le Général De Gaulle, ni par aucun ministre ». Il ajoutait : «  Je n’ai appris le drame que plusieurs mois plus tard. L’évènement a été noyé dans la grande affaire du 8 mai, la défaite de l’Allemagne nazie. Je ne sais rien de plus ». Le ministre de l’Information.. qui sera ministre de la Justice dès le 30 mai 1945 !

_______

Cet article fait exception dans ce blog consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Mais la tentation était grande de contribuer d’une certaine manière à l’Histoire et de rappeler ces propos de Charles Tillon à l’occasion du 68ème anniversaire de cet évènement hors du commun et au moment où nous assistons à des tragédies de par le monde qui, pour nous, dépassent l’entendement, étalent sous nos yeux des horreurs inhumaines. Nous avons du mal à imaginer que des êtres humains puissent se livrer à une telle furie, oubliant que notre République en fut capable. Les trois témoins cités dans ce texte sont décédés : Paul Teitgen en 1991, Charles Tillon en 1993, Pierre-Henri Teitgen en 1997.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.