Les négriers à la lanterne !

L'Europe, qui fut négrière, commémorant le souvenir de la traite des noirs et de l'esclavage, ne rappelle que son propre commerce transatlantique mortel. Pourtant elle n'a pas l'exclusivité de ce crime contre l'humanité.

L'Europe, qui fut négrière, commémorant le souvenir de la traite des noirs et de l'esclavage, ne rappelle que son propre commerce transatlantique mortel. Pourtant elle n'a pas l'exclusivité de ce crime contre l'humanité.

François Hollande, inaugurant le 10 mai le Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre, dans son discours, n'a fait qu'une allusion subliminale à l'aide que les marchands d'esclaves recevaient de la part de chefaillons locaux, rois ou bandits : "premières razzias" ou "brigandages et captures dans les villages d'Afrique", a-t-il dit. Bien sûr, ces razzias au profit du colonisateur étaient sanglantes, et, selon les historiens, n'avaient plus rien à voir avec l'esclavage qui perdurait en Afrique depuis des siècles entre tribus suzeraines et tribus vassales.

DSCN4295_1.JPGPalais de la Porte Dorée, Paris [Ph. YF]

 

L'esclavage pratiqué par les Arabes sur les Africains a été d'une toute autre ampleur. Non seulement cette traite orientale et transsaharienne dura près de 13 siècles, mais elle fut massive et sanguinaire, puisque pour un esclave enlevé il fallait en faire périr trois et que les esclaves étaient bien souvent castrés. Si l'esclavage existait déjà en Grèce et à Rome, dans sa version arabo-musulmane, ce qu'"ont subis les peuples noirs dépasse en nombre de victimes, en durée et en horreurs tout ce qui avait précédé" (Titiane N'Diaye). Puisque l'islam n'autorise pas la mise en esclavage d'un musulman, et alors que de nombreux Noirs avaient été islamisés, il a fallu tenir un discours raciste, démontrant l'infériorité des Noirs pour justifier la traite (même le grand Ibn Khaldoun aurait participé à cette entreprise de justification).

Par ailleurs, si la traite négrière vers l'Amérique, le commerce triangulaire, a déporté entre 10 et 15 millions d'Africains (avec tant de morts lors de leur captation, ou sur les bateaux dans des conditions de transport effroyables, ou sur les terres d'Amérique par violence des maîtres et conditions de travail éreintantes), la traite arabo-musulmane a effectué un prélèvement africain aussi important, sinon davantage, et le sort réservé à ces hommes a été également d'une totale inhumanité. Auparavant, les Arabes enlevaient des Blancs en Méditerranée dans des actes de piraterie. Mais les Européens se défendant, ils se tournèrent vers l'Afrique ayant besoin de main d'œuvre pour mener leur conquête.

Si dans le Nouveau Monde on compte aujourd'hui plus de 70 millions de descendants des esclaves africains, les pays arabes, anciennement esclavagistes, n'en comptent pour ainsi dire aucun, sinon un métissage diffus. Titiane N'Diaye, anthropologue, l'explique essentiellement par la castration (qui elle-même provoquait la mort de 80 % des castrés, souvent des enfants). Murray Gordon attribue cette absence de diaspora à une espérance de vie très courte, un taux de fertilité des femmes très faible, et à l'infanticide (comme en Turquie où il était régulièrement pratiqué sur les enfants métis).

 

Bateau_charge_desclaves_et_esclaves.jpgPremières photos, en 1880, de bateaux venant de Zanzibar (autre Gorée, peu connue) se dirigeant vers l'Arabie. Les esclaves enchaînés marchaient dans le désert pendant 3 mois en direction du Maghreb ou du bassin du Nil. Beaucoup mourraient en route [documentaire d'Arte]


Bien sûr certains estiment qu'il faut rester discret sur cet esclavage-là, craignant que cela serve d'alibi à ceux qui voudrait minorer la traite transatlantique. Il est vrai qu'une extrême-droite fait des gorges chaudes sur ces actes barbares, ce qui attise son racisme et lui permet de combattre la repentance "blanche". Mais il n'y a aucune raison pour que les crimes des uns exonèrent les autres de leurs propres crimes. Par ailleurs, on peut douter que la discrétion sur la traite intra-africaine et arabo-musulmane, de la part de l'Occident, soit réellement par souci de ménager les populations actuelles. L'explication n'est pas claire : s'agit-il de laisser les états faire leur propre repentance (sachant que les états arabes n'ont jamais reconnu cette violence à l'encontre de l'Afrique, qui a duré plus longtemps que la traite transatlantique, et ne se sont donc jamais excusés) ? Pourtant l'Occident a bien accusé la Turquie du génocide contre le peuple arménien. S'agit-il de ménager les pays aux pétrodollars ? Ou tout simplement parce que ces crimes commis en Afrique et en Arabie n'intéressent pas l'Occident ?

François Hollande a terminé son discours en Guadeloupe en s'en prenant aux "nouveaux négriers" à propos des bateaux de migrants dans la Méditerranée, en disant qu'ils les empruntent "parce qu'ils ne savent pas où aller". Il a ajouté que l'Europe vient à leur secours car "nous ne pouvions pas accepter que des hommes soient traités comme ils le sont aujourd'hui". Or d'une part ces passeurs, sans doute mafieux et négriers, ne peuvent être comparés à la traite organisée par l'Europe vers l'Amérique (qui était institutionnalisée), on ne peut pas non plus prétendre que ces migrants sont mis de force dans ces bateaux, et qu'ils ne savent pas où aller. Ils risquent leur vie, pas seulement sur mer (voir le film La Pirogue de Moussa Toure), mais depuis le départ de leur pays (voir le film Hope de Boris Lojkine), pour connaître une vie espérée meilleure, et faire vivre tout une famille, tout un village. La violence les accompagne tout au long du parcours. Certes, les images de ces Africains escaladant les barrières de barbelés de Melilla ou navigant avec des morts à bord effrayent les Européens, craignant l'invasion. Mais d'abord, il faut s'interroger sur ce qui fait que des êtres humains acceptent de courir de tels dangers pour leur survie.

Réparations  

Enfin, François Hollande a évoqué les réparations : Haïti s'était vu réclamer 150 millions de francs-or pour indemniser les colons qui perdaient leurs esclaves. Il a dit : "Quand je viendrai en Haïti, j'acquitterai à mon tour la dette que nous avons". Ovations. Mais son entourage a aussitôt précisé que ce ne serait pas financier mais seulement moral.

J'ai un jour écrit sur ce blog que les héritiers du grand patronat de la Révolution industrielle pourraient avoir des comptes à rendre aux descendants des ouvriers cruellement exploités (enfants de 5 ans travaillant dans les filatures et autres manufactures il y a tout juste quatre ou cinq générations). J'avais même cité un de ces héritiers : Ernest-Antoine Seillière, ancien président de Wendel, dont la fortune est due en partie à cet esclavage-là. Voilà que le Conseil représentatif des associations noires de France (le CRAN) a annoncé le 9 mai qu'il poursuivait Ernest pour ses "liens avec la traite négrière, pour complicité de crime contre l'humanité et recel de crime contre l'humanité". Wendel s'insurge affirmant n'avoir aucun lien avec cette traite. Le CRAN dit que la famille Seillière possédait des plantations dans l'ancienne colonie française Saint-Domingue (devenue Haïti) et des "vaisseaux négriers ayant déporté des esclaves, hommes, femmes et enfants, d'Afrique vers les Antilles". Les négriers espéraient qu'on lanterne, mais peut-être que tout vient à point pour qui sait attendre.


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Les Haratines :

Officiellement, la Mauritanie a définitivement aboli l'esclavage en 1980. Ainsi, les Haratines, anciens esclaves, sont affranchis mais restent considérés comme des citoyens de second rang, bien que composant 40 % du pays. Ce sont des Noirs qui furent victimes jadis des razzias arabo-berbères. Des affaires continuent à être traitées par les tribunaux qui parfois "exigent de l'esclave de rester ou de retourner chez ses anciens maîtres" (1). L'Etat cautionne ces pratiques et des notables "utilisent les esclaves et les affranchis dans leur cour comme des domestiques non salariés". Le Dictionnaire des esclavages relève qu'en 2002 l'opposition dénonçait encore au parlement la persistance de l'esclavage dans le pays.

IM000086.JPG  Mauritanie, près d'Atar [Photo YF]

 

Quand on voyage en Mauritanie, ce sujet est tabou : difficile de l'aborder sans offusquer l'interlocuteur. Pourtant, j'ai pu voir, à Atar, il y a quelques années, dans une famille modeste un jeune Malien domestique dont on m'assurait qu'il percevait un salaire, sans que l'on accepte de m'en donner le montant. Parti depuis longtemps de son pays, il avait pour projet de gagner le Maroc grâce à l'argent gagné, avant d'envisager une autre destination.

Ce passé d'esclavage, dont les Africains furent victimes, largement occulté dans nos médias, éclaire pourtant (sans forcément tout expliquer) certaines tensions entre le sud noir et le nord arabe ou touareg, particulièrement dans la zone sub-saharienne (Mauritanie bien sûr, mais aussi Mali et Niger) et au Soudan.

Dans le documentaire d'Arte, Salah Trabelsi, historien, dit qu'en Tunisie pour dire "Noir" on dit parfois encore "esclave".

(1) La Mauritanie, mon pays natal : mémoires, par Amadou Aliou Sow, L'Harmattan, 2003. Voir également dans Regards sur la Mauritanie (cahier d'études pluridisciplinaires n°4, 2004, dans la collection L'Ouest saharien, chez L'Harmattan également) un article de Abdallahi Hormatallah : Le cri de l'esclave, mécanismes et enjeux d'une domination et celui de Baba Ould Jiddou sur La communauté haratine.

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1789 : le cahier de doléances de Champagney

Toujours dans son discours devant le Mémorial ACTe, le président de la République a évoqué "l'engagement des citoyens que l'on dit ordinaires", "l'ardeur des villageois de Champagney" (village de Haute-Saône, en Franche-Comté) et "leur émouvante supplique abolitionniste adressée au Roi de France dans les cahiers de doléances".

Ils écrivaient : "Les habitants et communauté de Champagney ne peuvent penser aux maux que souffrent les nègres dans les colonies, sans avoir le cœur pénétré de la plus vive douleur, en se représentant leurs semblables, unis encore à eux par le double lien de la religion, être traités plus durement que ne le sont les bêtes de somme (...) ils craignent avec raison que les générations futures, plus éclairées et plus philosophes, n'accusent les Français de ce siècle d'avoir été anthropophages". Ils demandaient au Roi de faire de ces esclaves des "sujets utiles au royaume et à la patrie".

Selon René Simonin qui découvrit ce texte, ce serait le seul en France qui émit un tel vœu en faveur des Noirs, tandis que, dans les villes portuaires, des cahiers de doléances réclamaient le maintien de la traite, écrivant comme le ferait aujourd'hui nos "experts" qu'ils craignent qu'il y ait des "gens assez peu au courant des réalités économiques pour tenter l'abolition de la traite". Il a montré également que si une telle revendication est venue chez ces paysans des Vosges saônoises c'est sous l'influence de Jacques Antoine Priqueler, 37 ans, capitaine de cavalerie et garde du corps du roi Louis XVI, noble originaire de ce village, proche sans doute d'une société secrète à Paris, favorable à l'abolition de l'esclavage. Ce qui atténue le charme mais n'enlève rien à l'originalité de cette supplique.

Le Code noir avait été édicté en 1685 par Louis XIV pour atténuer quelque peu les méfaits de l'esclavage. Quand on le lit, on a du mal à imaginer des cruautés pires que celles qu'il prévoit lui-même, comme les oreilles coupées à un esclave fugitif et le marquage à la fleur de lys sur l'épaule. S'il récidive, le jaret coupé. Une troisième fois : la mort.

J'ai publié un article sur les cahiers de doléances et Champagney dans L'Estocade de mars-avril 1985 (journal franc-comtois) sous le titre ... Les négriers à la lanterne !

 

Code_Noir_et_illust.jpgExtrait du Code Noir édité en 1685 (édition ici de 1743). Gravure du Monde Illustré 1882 [montage YF]
 

 

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 Documentaire d'Arte sur La traite négrière oubliée

. Traites négrières, par Olivier Pétré-Grenouilleau, Gallimard, 2004 et, sous sa direction, Dictionnaire des esclavages Larousse, 2010.

. Le génocide voilé, enquête historique, par Tidiane N'Diaye, Gallimard, Continents noirs, 2008. Voir son interview sur la chaîne Outre-Mer 1ère ici.

. L'esclavage dans le monde arabe, VIIₑ-XXₑ siècle, par Murray Gordon, Robert Laffont, 1987.

. Le livre noir du colonialisme, XVIₑ - XXIₑ siècle : de l'extermination à la repentance, sld de Marc Ferro (voir son article Autour de la traite et de l'esclavage).

. Captifs et corsaires. L'identité française et l'esclavage en Méditerranée, par Gillian Weis, éd. Anacharsis, 2014. Voir l'interview vidéo de l'historienne américaine par Joseph Confavreux sur Mediapart (ici), où elle explique comment cette traite en Méditerranée servira de prétexte à la colonisation, de même que le discours de l'entourage de Bush, après le 11 septembre 2001, invoquera, entre autres, cette lutte ancienne contre les pirates pour fonder l'intervention en Afghanistan. Voir également  longue interview sur le site article11.info, De la servitude à la conquête.

Suite aux propos de Patrick Devedjian (11 mai, France Bleue) sur "l'esclavage des Blancs", le service Désintox de Libération a répliqué le 15 mai en se référant aux travaux de Gillian Weiss (ici).

Voyage en barbarie, dans le désert du Sinaï, documentaire de Delphine Deloget et Cécile Allégra, enquête sur la traite d'Erythréens fuyant la dictature de leur pays : ils sont 50 000 depuis 2009 à avoir été arrêtés, torturés et emmenés de force dans le Sinaï par des Bédouins exigeant des familles des rançons. Durée 1 heure, projeté sur LCP/Public Sénat le 21 mai à 18 h.

Billet n°197

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

 

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