Première Dame et justice sociale

 Elle a pris conscience des réalités sociales bien avant d’évoluer sous les lambris dorés de la Présidence. C’est pourquoi elle a su sensibiliser le Président à la misère sociale : « il ne pouvait pas croire que des êtres humains puissent vivre ainsi », écrit-elle. Engagée dans la lutte pour les droits des enfants, son franc-parler et son courage resteront sa marque de fabrique.

 

Elle a pris conscience des réalités sociales bien avant d’évoluer sous les lambris dorés de la Présidence. C’est pourquoi elle a su sensibiliser le Président à la misère sociale : « il ne pouvait pas croire que des êtres humains puissent vivre ainsi », écrit-elle. Engagée dans la lutte pour les droits des enfants, son franc-parler et son courage resteront sa marque de fabrique.

 

Elle milite dans une association caritative qui soutient les immigrés afin de favoriser leur insertion et leurs conditions de vie. Elle visite des ateliers de femmes, milite pour la réduction du temps de travail à 8 heures, travaille sur des programmes d’habitation et d’éducation, se bat en faveur de l’eau potable et des transports, revendique des assurances pour les chômeurs, et donne des cours gratuits aux enfants des familles migrantes. Malgré la peur, elle parcourt les ruelles malfamées des bas-fonds de New York. Après un temps d’hésitation, elle va combattre en faveur du droit de vote des femmes et leur prise de responsabilités dans les partis politiques.

 

Elle assure des permanences de la Croix-Rouge pendant la première guerre mondiale, « visite les hôpitaux, réconforte les blessés ». C’est ainsi que Claude-Catherine Kiejman nous décrit Eleanor Roosevelt, épouse de Franklin Delano Roosevelt, dans son livre Eleanor Roosevelt, First Lady et rebelle, sorti en 2012 et dont la version en poche vient de paraître. C’est une occasion de plonger ou replonger dans cette vie hors du commun.

 

Lors de la première parution, une journaliste de Paris-Match, Valérie Trierweiler, avait consacré un billet à cette biographie, son premier article un mois après l’accession au pouvoir de François Hollande. L’article commençait par cette phrase très léchée : « Tiens donc ! Une First Lady journaliste n’est pas une nouveauté » pour ajouter : « évidemment, il faut regarder de l’autre côté de l’Atlantique pour trouver son cas unique et ne pas hurler au scandale ».

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En toute modestie, Valérie Trierweiler constate que la « modernité » n’attend pas le siècle d’Internet et considère que finalement cette biographie « tombe à pic » ! Elle prend bien soin de relever en quoi cette First Lady peu ordinaire « fut indispensable à son mari ». Bien que victime de la polio, Franklin Roosevelt se porte candidat à la magistrature suprême en 1930 : la journaliste de Paris-Match se penche alors sur les suspicions à l’encontre d’Eleanor (accusations d’influencer son mari). Elle rappelle un article « osé », titré : « Epouses des grands hommes » dans lequel Eleanor, sans chercher à persuader son mari, défend son droit d’avoir ses propres opinions et de les énoncer. Et de citer cette phrase tirée du livre de Claude-Catherine Kiejman : « Je n’ai jamais voulu être épouse de président et je n’en ai pas plus envie aujourd’hui ». Commentaire de Mme Trierweiler : « voilà qui est clair ! » (1). Elle note qu’Eleanor a des opinons parfois différentes de celles de son mari. Et de conclure selon une vision plutôt étriquée de son sujet, après avoir détaillé les différentes collaborations d’Eleanor à des journaux, que ce « livre (..) devrait passionner les journalistes français, et pas seulement » !

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(1) La phrase exacte citée dans la biographie est la suivante : « Je souhaiterais que Franklin n’ait jamais été élu […] Je n’ai jamais voulu être la femme d’un présidentbien que certains aient affirmé que je l’ai poussé par ambition personnelle […]»


La cancanière du PAF l’avait bien dit

On aura compris : l’article de cette journaliste de Paris Match, de surcroît Première Dame, est tout orienté sur ce qui, dans la vie de la First Lady peut faire lien avec elle. On comprend mieux alors ce que la cancanière du PAF, Catherine Nay, voulait dire lorsqu’elle racontait à la cantonade que la compagne du Président parlait surtout d’elle-même dans ses articles. La journaliste de Match ne semble pas avoir perçu qu’Eleanor Roosevelt arrive au journalisme et à l’enseignement par son engagement social. Et non l’inverse. Leurs deux biographies n’ont rien de comparable.

 

Par ailleurs, si elle a l’audace de se faire l’écho de l’« amitié amoureuse » qu’Eleanor entretient avec une amie journaliste prénommée Lorena (je note pour ma part le quasi-anagramme), elle tait bien d’autres relations fortes que cette femme a entretenues avec d’autres femmes et quelques hommes. Mais surtout elle passe complètement sous silence les aventures extra-conjugales de Franklin, qui les conduiront à vivre l’un à côté de l’autre, dans le cadre d’une profonde amitié, mais sans plus former un couple, à l’insu de tous.

 

Mais ce n’est qu’anecdote : car dans l’article de Paris Match aucune allusion au New Deal ! Or ce qui est remarquable dans le comportement d’Eleanor Roosevelt c’est bien sûr sa générosité, son engagement social, mais aussi ce combat qu’elle mène, en accord avec son mari, contre une droite libérale qui n’a rien à faire de la misère qui se répand suite à la grande crise de 29. Avant même le krach de Wall Street, Roosevelt, en tant que gouverneur de l’Etat de New York, avait lancé des actions progressistes : baisse du prix de l’électricité, création d’assurances sociales, relèvement des impôts, aide aux fermiers. Après le krach, le futur président déclare : « L’un des devoirs de l’Etat est de prendre soin des citoyens qui, victimes de l’adversité, ne peuvent pas acquérir le strict nécessaire sans l’aide d’autrui. […] Le gouvernement doit aider ces citoyens infortunés, non point par charité, mais pour assurer son devoir social ».

 

Le devoir social de l’Etat

Face à une crise sans précédent, Franklin Roosevelt, devenu président des Etats-Unis, ne va pas attendre que la courbe du chômage s’inverse. Il ne va pas non plus, pourtant au cœur d’un pays capitaliste par excellence, lui-même plutôt « libéral », prôner la réduction drastique des déficits pour faire face aux dettes (de l’Etat, de l’industrie, des particuliers) qui n’ont jamais atteint un tel niveau. Il ferme provisoirement les banques, autorise… la vente de la bière : un demi-million d’emplois créés avec une telle mesure ! Les maîtres-mots sont : « aide sociale, reprise et réforme ». Il stimule la demande et pour cela augmente le pouvoir d’achat des ouvriers et des paysans. Il lance une grande politique de travaux publics (écoles, routes, ponts, bâtiments, hôpitaux). L’Etat fédéral développe ses services et embauche. Il augmente considérablement les impôts sur les revenus les plus élevés. Les revendications salariales sont soutenues, ce qui évidemment provoque les plaintes du patronat face à un tel autoritarisme d’Etat. Franklin est traité de « socialiste » ! Alors qu’il veut juste sauver le capitalisme en instaurant plus de justice sociale. Très populaire, réélu en 1936, il met en place le Welfare State (l’Etat Providence) qui repose sur trois piliers : la sécurité sociale, l’aide aux chômeurs, la justice fiscale. Il ne dit pas « mon ennemi est la finance », mais : « Le capital me hait et j’accueille volontiers sa haine ».

 Dorothea_Lange.jpgCélèbre photo d'une mère migrante à l'époque de la Grande Dépression, par Dorothea Lange (1936) 

Eleanor sillonne le pays, elle constate une situation que Steinbeck décrira dans Les raisins de la colère. Elle s’implique dans de nombreux programmes : constructions d’habitations, éducation et formation des jeunes, emplois rémunérés pour les chômeurs et les assistés. Ainsi, elle soutient à fond la politique du New Deal menée par son mari de président, de mille façons. Plus tard elle écrira : « Je n’ai jamais connu un homme donnant un plus grand sentiment de sécurité, ne parlant jamais de ses doutes, fournissant toujours une solution aux problèmes ».

 

La droite et l’extrême droite sont particulièrement hostiles au New Deal qui engrange des succès. Face à la menace fasciste en Europe, Eleanor lutte pour les droits politiques et sociaux des Noirs en Amérique, car pour elle, selon sa biographe, « le racisme américain et le fascisme sont de la même essence ».

 

Action sociale par conviction

On pourrait poursuivre sur les combats de cette femme : elle participe à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme et c’est elle qui la lira pour la première fois à Paris devant l’AG de l’ONU, institution en faveur de laquelle elle s'est beaucoup battue. Elle mènera campagne contre la folle propagande de Mac Carthy, ce qui fait que le FBI d’Edgar Hoover la suspectera toujours d’être communiste et, pour la discréditer auprès du Président, lui enverra non pas les paparazzis de Closer mais des agents qui surveilleront ses fréquentations peut-être amoureuses (en vain, Franklin la défendra toujours). Et l’extrême droite l’accusera pendant la guerre d’être un agent du Kremlin !

 

Voilà un livre qui devrait passionner non pas seulement les journalistes mais tous ceux qui s’intéressent à l’engagement social. Car si les conjointes de chef d’Etat sont plus ou moins contraintes de faire du social, ou plutôt de jouer les dames patronnesses, avec plus ou moins de convictions (comme Anne-Aymone, Bernadette ou Valérie quand elle a voulu faire sa B.A. avec l’enfance maltraitée), cette Eleanor a démontré que son engagement pour la justice sociale, dans le contexte particulier américain, relevait d’une forte conviction et non d’une posture dictée par les communicants.

 

 

 Biographie.jpgEditions Taillandier, collection Texto.

 

 

 Le coût des confidences

Eleanor Roosevelt était très modeste sur ses engagements et leur efficacité. Cependant, elle donnait des conférences rémunérées, gagnait de l’argent avec ses articles, même si elle en reversait pour partie dans des actions sociales (dont la construction d’habitations décentes pendant la Grande Dépression). Il est à noter qu’elle publie un livre en 1937 où elle ne remercie pas Franklin pour « ce moment » passé à la présidence, mais raconte sa vie : C’est mon histoire. Elle a touché, avant parution, 75 000 dollars pour la publication de bonnes feuilles dans la presse. Cette somme égale la rémunération annuelle du président.

Au moment où l’on peut lire sur des fils de commentaires ici ou là que Valérie Trierweiler mènerait finalement tout simplement un vrai combat féministe en se vengeant d’avoir été répudiée, il faut reconnaître qu’un tel règlement de compte est rentable puisqu’on évalue à 500 000 € la somme qu’elle devrait, elle, empocher pour la vente des 200 000 exemplaires du premier tirage (ce qui prouve que les Arènes avaient bien prévu l’énorme succès). Si ça continue, son éditeur va devoir payer la taxe de 75 % !

 

 Gens de peu et pain perdu

François Hollande, dans le Nouvel Obs du 11 septembre, redit qu’il a construit son existence sur le principe d’aider les autres, qu’il n’a toujours pensé qu’à représenter ceux qui souffrent : « je n’ai jamais été du côté des puissants, même si je ne suis pas leur ennemi ». La finance oui, à une époque, les puissants, non. « J’ai dédié ma vie aux autres. C’est une forme de sacerdoce. »

Bref, va pour ce plaidoyer pro domo, ça ne mange pas de pain. Mais surtout, il ajoute : « je sais d’où je viens ». Un grand-père « petit tailleur », un autre instituteur, « issu d’une famille de paysans pauvres ». Alors là il bascule dans l’affirmation totalement erronée d’une légitimité qui découlerait des origines : « vous croyez que je pourrais mépriser le milieu d’où je tiens mes racines, ma raison de vivre ? ». Et bien oui : être issu d’un milieu pauvre ou modeste ne garantit pas du tout d’être le défenseur de ces milieux. En passant, notons que parmi la quasi-totalité des Français de son âge, rares sont ceux qui n’ont pas eu un arrière-grand-père paysan. Et tous ne font pas profession de se battre pour les petites gens, les « gens de peu », comme il se plaît à le dire. Ses goûts modestes le conduiraient à raffoler du pain perdu, le « plat des pauvres », nous dit Le Nouvel Obs, le plat qu’affectionnait sa mère, assistante sociale, « celle qui lui a transmis ses valeurs ». Et le père était médecin : ce qu’il ne rappelle pas c'est que les idées du père étaient loin d’être de gauche. Mais on ne lui fera pas procès d’avoir hérité de son père. C’est sans intérêt : seul compte ce qu’il fait (ni ce qu’il a pu dire ou non en privé, ni ce qu’il aurait aimé faire, ni ce qu’étaient ou ont fait ses ascendants). Seule importe la politique économique et sociale qu’il mène.

 

 

Billet n°144

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

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