Mariage gay : l’Eglise entre le père et la mère

 

Sans entrer dans toute la complexité du débat sur le projet de loi sur le mariage pour tous, je voudrais relever deux bizarreries dans les arguments invoqués par les opposants.

 

1)      L’Eglise vient à leur rescousse, l’archevêque de Paris André Vingt-Trois qualifiant le projet de loi de « supercherie » et appelant à manifester pour s’y opposer. Il rejoint en cela l’UMP dont l’une des protagonistes du combat Fillon-Copé, Valérie Pécresse, a cru bon affirmer que son parti, s’il revenait au pouvoir, annulerait non seulement la loi mais aussi les unions d’homosexuels déjà célébrées (ça fait "décomplexion droitière", même si la rétroactivité est évidemment impossible).

 

A la mi-septembre, le cardinal Barbarin craignait que l’on aille jusqu’à lever l’interdiction de l’inceste, et le porte-parole du Vatican, Federico Lombardi, voit se profiler le risque de polygamie (10 novembre).

 

Dans ce délire médiatique, ce qui est intéressant c’est l’argumentation invoquée. Federico Lombardi, jésuite, déclare que le mariage « c’est admettre qu’un mari et une épouse soient reconnus publiquement comme tels, et que les enfants qui viennent au monde puissent savoir et dire qu’ils ont un père et une mère ». En somme, le mariage ne consacrerait pas un lien mais afficherait aux yeux de la société que cet homme et cette femme seront (futurs) père et mère. Le détour par l’analyse institutionnelle est étrange de la part d’hommes de foi, et leur mépris pour les couples qui ne veulent ou ne peuvent avoir d’enfant est manifeste.

 

Un philosophe et théologien, Xavier Lacroix, avait enfoncé le clou dans Sud-Ouest, le 7 novembre, en assénant qu’il ne s’oppose pas à l’adoption pour des raisons théologiques, mais pour des « raisons éthiques et anthropologiques ». Il s’insurgeait contre une croyance répandue, selon lui, qui présente le mariage comme « la célébration de l’amour entre deux êtres ». « Croire cela, écrit-il, est une illusion. Le mariage c’est la fondation d’une famille autour de la place faite aux enfants. »

 

Ainsi plusieurs déclarations de religieux ou théologiens, afin de réduire le mariage à la procréation (ce qui l’interdirait aux homosexuels), se rabattent désormais sur une conception quasiment sociologique du mariage, à l’opposé de tout ce qui s’écrivait jusqu’alors. En effet, si l’Eglise catholique a toujours proclamé le « croissez et multipliez-vous », elle affirme, dans ses textes officiels, que « le sacrement de mariage donne aux époux la grâce de renforcer et perfectionner leur amour ». Et Jean-Paul II, en affirmant dans sa Lettre aux familles (1994) que, par le mariage, le couple ne forme qu’une seule personne « dans la vérité et dans l’amour », il n’incluait pas, à ce stade, un tiers qu’est l’enfant. Sauf que, si le mariage est un lien amoureux entre deux êtres, même les théologiens, aujourd’hui, manquent d’arguments pour l’interdire à deux personnes du même sexe.

 

Du coup, ces exégètes sécularisent leur discours, en prenant la défense du mariage civil, en cherchant à sauvegarder sa pérennité, alors même que l’Eglise ne le reconnaît pas. Bizarre, non ?

 

2)      Les opposants au projet de loi insistent sur le fait que seuls un homme et une femme (un père et une mère) peuvent adopter. Cet argument serait plus convaincant aujourd’hui si le législateur n’avait pas, par une loi du 11 juillet 1966, autorisé l’adoption plénière d’un enfant par une personne célibataire, l’enfant ayant alors le caractère d’enfant légitime. Or, jusqu’alors, seul l’enfant issu d’un homme et d’une femme mariés avait le statut d’enfant légitime. Ainsi, la loi déclarait, il y a 46 ans, alors que le Général De Gaulle était président de la République, qu’un enfant pouvait ainsi avoir une mère mais pas de père (même pas un père inconnu). Ou, évidemment, un père mais pas de mère. Cette loi a permis à beaucoup de femmes célibataires, le plus souvent catholiques, parfois très pratiquantes, d’adopter un enfant. Personne ne leur a reproché de vouloir ainsi affirmer un « droit à l’enfant ». Et aucun parangon de vertu, aucun évêque ne s’est mobilisé contre cette atteinte à la sacro-sainte filiation issue du mariage.

 

L’ironie de l’histoire : c’est cette loi de 1966 qui a autorisé finalement que des couples homosexuels élèvent un ou des enfants, adoptés dans ces conditions. En effet, l’un des deux, célibataire, obtenait un agrément, souvent après avoir dissimulé la présence d’un conjoint du même sexe (ce conjoint, cependant, ne pouvant pas adopter, dans l’état actuel de la législation). Depuis quelques années, d’ailleurs, il n’y a plus nécessité de dissimuler, car les autorités administratives, accordant l’agrément, n’ont pas d’arguments juridiques pour s’y opposer. Les tribunaux administratifs contestent les conseils généraux qui refuseraient l’agrément, s’appuyant pour ce faire, sur un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme, qui, désavouant une de ses propres décisions antérieures, a, depuis janvier 2008, condamné la France pour discrimination sexuelle, pour avoir refusé à une femme homosexuelle le droit d’adopter un enfant. Et tout adoptant célibataire a le droit d’élever cet enfant avec un conjoint, quelque soit le sexe de ce dernier : le seul obstacle serait qu’il ne partage pas le projet de son conjoint et n’accepte pas la venue de cet enfant. On voit que la boucle est bouclée, et que l’évolution des textes et des jurisprudences sur l’adoption explique, à bien des égards, la force du débat actuel. Sans, pourtant, que soit rappelée cette loi « fondatrice » qui rend caducs bien des arguments des opposants au projet du « mariage pour tous ».

 

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