Le Président anti-social

Lors de son discours de Bordeaux sur les fraudeurs, le 16 novembre, il s’est employé à mettre dans le même sac tous les types de fraudes (les particuliers qui perçoivent, souvent par erreur, des indus, ceux qui s’arrangent avec la législation, les employeurs tricheurs ou voleurs, et les trafiquants), méthode classique pour accabler les uns et finalement atténuer la faute des autres.

 

Au sujet des bénéficiaires du RSA, le doigt pointé, pesant ses mots, montrant ainsi combien il avait de l’autorité, il en a appelé à une « obligation de travail de sept heures », signifiant bien par là que ceux qui touchent le RSA sont réfractaires au travail, mais tout en prévenant la critique : « ce n’est pas pour punir, c’est au contraire pour respecter, pour redonner la dignité. On n’a pas de dignité quand on ne peut survivre qu’en tendant la main ».

On pourrait croire que le mépris envers les plus défavorisés est à son comble avec cette gestuelle et de tels propos. Mais ce n’est pas tout : au mot « obligation », la salle applaudit à tout rompre. En principe, ce n’est pas une assemblée de l’UMP. Sont présents sans doute des militants, mais aussi des élus de tous bords, des associations, des fonctionnaires, auxquels on impose cette rhétorique indigne. On imagine la plume du président, Henri Guaino, surveillant la vidéo, et se frottant les mains d’avoir réussi ainsi son petit effet. Il s’emploiera à réutiliser, une prochaine fois, les mêmes ressorts démagogiques.

Démagogie, car la grande majorité des gens au RSA demande à travailler. Une minorité a un parcours difficile, une santé déficiente, qui ne facilitent pas une mise au travail, malgré, souvent, ses attentes. Le contexte économique actuel (2,8 millions de chômeurs sans aucune activité) ne permet pas à la grande majorité de bénéficiaires du RSA de trouver un emploi, encore moins aux plus fragiles d’entre eux. Seule une infime minorité profite du système.

Tenter d’expliquer le déficit de notre système de protection sociale par les abus du RSA, n’est pas une opinion, c’est une manœuvre politique pour détourner l’attention. C’est autoriser le citoyen à se laisser aller, c’est flatter ses bas instincts : et si finalement c’était vrai qu’il travaille dur juste pour permettre au bas peuple de se la couler douce ! Cette façon de procéder n’est pas nouvelle. Désigner le paria à la vindicte, montrer du doigt le bouc émissaire est une méthode efficace, immorale, mais efficace. Et ceux qui la pratiquent n’ont que faire de la morale.

Le coût du RSA en France est de 7,5 milliards d’euros. Il apporte un minimum vital (et encore) pour les uns ou un complément de ressources pour les autres (puisque les plus bas salaires y ont droit, ce qui a permis au futur candidat de l’UMP d’asséner : « nous avons accru [avec le RSA] l’écart entre les minima sociaux et les revenus du travail », ce qui n’est qu’une marque de mépris supplémentaire). 1,8 million de foyers en bénéficient, soit plus de 3 millions de personnes, conjoints et enfants compris. Les cadeaux fiscaux accordés dans le cadre du fameux bouclier s’élevaient entre 20 et 30 milliards. Les bénéfices de Total en 2010 se sont établis à 10,28 milliards, cette année 2011 ils ont déjà atteint 10 milliards en trois trimestres. Le bénéfice de la BNP en 2010 a été de 7,8 milliards. Comment laisser croire qu’il y a avec le RSA un gaspillage qui justifie que l’on s’adresse à ceux qui en bénéficient avec autant de hargne ? Il n’y a pas de dispositif plus contrôlé que celui-là (le total des prestations sociales distribuées par les CAF, RSA compris, s’élève à 60 milliards d’euros : selon le président de la CNAF, les fraudes délibérées sont évaluées à 0,13 % de cette somme).

Lors d’une émission sur France 2, le 28 novembre, Roselyne Bachelot, qui sans doute connaît un peu la réalité sociale, a paru très gênée. Elle cherche à nier le terme « obligatoire » et donne cette explication qui vaut son pesant d’embarras : en substance, les contrats aidés [par l’Etat] prévoient en général 20 heures par semaine, mais c’est beaucoup trop pour certaines personnes au RSA, qui sont particulièrement « cassées », donc on a voulu mettre à disposition des contrats plus courts, de sept heures ! Exit le discours culpabilisant de son mentor.

Si ce dernier se prend pour le sauveur suprême, il ne cache pas qu’il a une bête noire dans le collimateur : le fonctionnaire (il se délecte de ses piques anti-fonctionnaires devant des parterres acquis à sa cause populiste). Or les fonctionnaires, ce sont souvent des agents et acteurs des politiques sociales. Réduire leur nombre sans discernement, réorganiser à l’emporte-pièce les services publics d’Etat, menacer de s’en prendre ensuite aux collectivités locales, c’est contribuer non seulement à afficher mais à mettre en acte, sans vergogne, cette présidence anti-sociale.

Yves Faucoup

Ancien directeur de l’action sociale d’un Département, consultant et enseignant en action sociale

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