En finir avec le discours contre les pauvres

 

Lors du discours d’ouverture de la Conférence nationale de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale, Marisol Touraine, ministre des affaires sociales, a prononcé ces mots :

 

« Il faut en finir avec le discours stigmatisant, qui a été la règle ces dernières années, et qui ne trouve aucune justification et aucun fondement. Le principe de solidarité a régulièrement été ébranlé par l’exploitation de la rhétorique à n’en plus finir sur l’« assistanat » et la fin de la valeur travail dans le débat public. Une vision discriminante a associé les chômeurs à des personnes qui auraient fait le choix volontairement de ne pas travailler. Régulièrement, les bénéficiaires de prestations sociales ont été présentés au mieux comme des profiteurs, au pire comme des fraudeurs en puissance.

 

Ce discours a rencontré un certain écho et cet écho doit s’entendre comme l’expression d’une souffrance, d’une inquiétude. La peur du déclassement explique largement la sensibilisation à ces thèmes, l’inquiétude, aussi, de voir notre modèle social réservé à quelques uns. C’est pourquoi, je suis convaincue que nous ne devons pas dresser les Français les uns contre les autres, opposer les politiques et les pratiques sociales les unes aux autres, mais bien défendre le droit commun pour tous. » (1)

 

J’ai suffisamment écrit sur le sujet dans ce blog pour avoir écouté ces propos avec émotion et me réjouir qu’une ministre puisse dire publiquement son refus d’une telle discrimination sociale. Ce que certains nomment du « racisme social » et qui a été l’apanage de Nicolas Sarkozy (qui a exploité tant et plus le filon) et l’est toujours de Marine Le Pen, de Jean-François Copé, de Laurent Wauquiez, de Christian Jacob, qui a eu l’outrecuidance de marteler encore et encore, que la décision du gouvernement d’augmenter le RSA, suite à la Conférence, relevait d’une « politique d’assistanat ».

 

Honte à ceux qui se pavanent ainsi dans le rejet du plus faible. Ils parlent de générosité, de charité, ils favorisent la commisération à l’égard du clochard et jettent l’opprobre sur le plus grand nombre. Ils prétendent, avec l’espoir d’être crus, que le « malheur » des classes moyennes est causé directement par les plus démunis. C’est un classique de l’extrême-droite. Comment un parti de gouvernement peut surfer sur une telle escroquerie politique ? Alors même que beaucoup d’électeurs et d’élus de droite ou du centre-droit ne partagent pas une telle incitation à l’exclusion sociale.

 

Le malheur est que le gouvernement craint l’efficacité de la dialectique contre l’assistanat et ne veut pas être taxé de laxiste : du coup il prend des mesures timorées. Alors que le pacte de compétitivité va injecter 20 milliards dans l’économie, le pacte de solidarité se contentera d’une dépense de 2 à 2,5 milliards en fin de processus.

 

Une augmentation du RSA qui ne permet pas de sortir de la survie :

Le premier ministre a affirmé que le RSA était aujourd’hui à 43 % du SMIC alors qu’il était, selon lui, à 50 % lors de la création du RMI il y a 24 ans. Il a ajouté qu’il faudrait l’augmenter de 17 % pour atteindre la moitié du SMIC d’ici 5 ans (soit 559,14 € si on se basse sur les chiffres actuels). Comme c’est trop selon lui, il décide de l’augmenter de 10 % seulement en 5 ans (non compris l’indexation sur l’inflation). Et dans 10 ans, il pourrait atteindre les 50 % du SMIC recherchés.

 

J’objecte que :

-         le groupe de travail qui a planché sur le sujet avant la Conférence a justement démenti que le RMI ait été établi à 50 % du SMIC : il aurait été déjà fixé, à l’époque, à 43 % (2).

 

-         le premier ministre se base sur le RSA avant déduction du forfait logement, qui se situe à 474,93 € (ce forfait de 56,99 € est déduit car le bénéficiaire du RSA perçoit une allocation logement qui ne couvre pas forcément la totalité du loyer). Ainsi, la somme réelle perçue est dans le meilleur des cas 417,94 €. C’est cette somme qu’il faut retenir, car le bénéficiaire du RSA n’est pas le seul à percevoir une allocation logement. De ce fait, le SMIC étant à 1118,29 € net, le RSA de base d’aujourd’hui est à 37,3 % du SMIC.

 

-         l’augmentation de 10 % fait que dans 5 ans le RSA sera de 41 € plus élevé soit à 458 € net.

 

Si l’on peut comprendre qu’il y a un maniement délicat quant à la fixation des niveaux de SMIC, de RSA et de minima sociaux en général, compte tenu d’effets pervers, ciseaux ou tout ce que l’on veut, il est indécent de palabrer à l’infini : une augmentation immédiate de 10 % s’imposait, pour délivrer un message plus fort de solidarité et pour très légèrement atténuer les conditions de survie. Car vivre avec 417 € par mois (ou même 458 €) ce n’est pas vivre. Et il aurait fallu établir un revenu minimum sur la base de besoins minima, et non en pourcentage de quoi que ce soit.

 

Autres mesures, elles, prometteuses :

Le Premier ministre a également décidé la mise en place d’une « garantie jeune », facilitant l’insertion des plus éloignés de l’emploi (dix départements pilotes en 2013 avec 100 000 jeunes concernés). Le plafond de la CMU sera revu afin que 500 000 personnes supplémentaires puissent en bénéficier. 150 000 logements sociaux seront construits par an (sur un objectif de 500 000 logements toutes catégories construits dans l’année). Des efforts supplémentaires seront faits sur l’hébergement d’urgence. Enfin, une garantie universelle des risques locatifs est envisagée facilitant l’obtention d’un logement pour ceux qui ont peu de garanties.

Ces mesures sont loin d’être négligeables. Elles manifestent le souci du gouvernement d’agir au moins sur l’emploi (à côté des contrats aidés, des contrats de génération, ainsi que les décisions économiques plus générales, tel que le  pacte de compétitivité), le logement, la santé, même s’il ne peut dissimuler que, sur les ressources, il est en deçà de ce qu’il faudrait faire.

 

Il veut également améliorer la « gouvernance de l’action sociale », en impliquant les personnes en situation de pauvreté dans l’élaboration et le suivi des politiques publiques. Il va lancer une réflexion afin de mettre de l’ordre dans « le mille-feuilles des politiques sociales » ainsi que dans les relations entre les pouvoirs publics et les associations. Souhaitons que ce ne seront pas que des mots, mais qu’une dynamique s’enclenche, s’appuyant sur l’hommage rendu par Marisol Touraine à « l’engagement des travailleurs sociaux, à la créativité des associations, et aux initiatives des collectivités territoriales ».

 

La ministre a eu la bonne idée de conclure son propos en citant Victor Hugo s’adressant à l’Assemblée nationale en juillet 1849 : « Détruire la misère ! Oui, cela est possible ! Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en pareille matière, tant que le possible n’est pas le fait, le devoir n’est pas rempli ».

 

J’ajouterai que le même Hugo, devant la même assemblée, deux ans plus tard, proclamait : « Je vous dénonce la misère qui est le fléau d’une classe et le péril de toutes ; je vous dénonce la misère qui n’est pas seulement la souffrance de l’individu, qui est la ruine de la société ». « A la force des choses [celle de Dieu], ajoutons l’effort des hommes, à l’action providentielle, unissons l’action sociale, et nous triompherons ». Vous avez bien lu : il avait dit l’action sociale !

 

Yves Faucoup

Enseignant et consultant dans le domaine de l’action sociale et du développement social local. Ancien directeur d’un centre de formation de travailleurs sociaux, ancien directeur de l’action sociale d’un Département.

 

 

(1) http://www.social-sante.gouv.fr/espaces,770/handicap-exclusion,775/dossiers,806/lutte-contre-la-pauvrete-et-pour-l,2380/actualite-presse,2398/les-discours,2401/discours-d-ouverture-par-marisol,15451.html. L’extrait du discours que je reproduis est celui réellement tenu, qui diverge à la marge sur l’écrit mis en ligne par le ministère. La ministre a ajouté  que « le problème des pauvres n’est pas la fraude mais le non-recours au droit ». Rappel : on évalue à 6 milliards d’euros les prestations sociales non demandées.

 

(2) voir page 59 du rapport :

http://www.social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_et_recommandations_groupe_de_travail_Acces_aux_droits_biens_essentiels_minima_sociaux_couv.pdf

 

 

 

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