La question de l’enfance mal traitée par les médias

France Inter consacrait « le téléphone sonne » du 7 janvier à l’enfance maltraitée. Une nouvelle fois, une émission sur cette question est abordée de façon orientée, avec deux invitées sur le plateau qui ne représentent qu’un aspect du problème (et Pierre Weill, le journaliste, se prête étrangement à cette mascarade). Céline Raphaël fait part de son expérience d’ancienne enfant maltraitée : elle a écrit un livre sur ce qu’elle a vécu (La démesure. Soumise à la violence d’un père, éditions Max Milo). Sa qualité de médecin donne, certes, du poids à son témoignage. Anne Turz, elle, s’exprime sur ce qu’elle connaît : les enfants maltraités (ou suspectés de l’être) qui arrivent dans les hôpitaux, et qu’elle a soignés en tant que pédiatre. Mais être pédiatre ou pédo-psychiatre (comme Maurice Berger, auteur de nombreux ouvrages très critiques à l’encontre du système français de protection de l’enfance), permet d’aborder les cas les plus graves de maltraitance, mais ne donne pas compétence pour traiter de l’ensemble du sujet.

 

Heureusement que Marc Chabant, directeur d’une association (Villages d’enfants) qui recueille des enfants confiés par le juge des enfants et pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE), a témoigné : il a pu donner des précisions sur les conditions de signalement possibles, ce que C. Raphaël et A. Turz, interrogées par des auditeurs, n’ont pas su faire. La première disant, à tort, que les citoyens ne peuvent appeler la cellule spécialisée du conseil général ou le parquet (services réservés aux professionnels selon elle), incitant alors à appeler le 119 (pourquoi pas) ou les associations telles qu’Enfance et Partage. Or ces associations (comme Enfance et Partage ou Innocence en danger) ont une présence quasi inexistante sur le terrain, comparativement à celle des services dont c’est la fonction selon la législation : services de l’ASE ou associations missionnées par l’ASE, qui n’étaient pas invités sur ce plateau, alors qu’ils sont au cœur du dispositif. A. Turz n’a pas su corriger cette erreur, elle qui a écrit un livre (Les oubliés, au Seuil) sous-titré, comme elle l’a indiqué à l’antenne : « enfants maltraités en France et par la France ». Ce « par la France » est là pour prétendre à cette thèse ridicule selon laquelle la question de l’enfance maltraitée serait un véritable tabou en France, ferait l’objet d’un « déni renversant », pour reprendre la formule d’Anne Tursz à l’antenne. C’est ce « déni » qui justifierait que l’on organise une année « enfance maltraitée » en 2014.

 

Le clou de cette soirée radiophonique c’est l’affirmation inadmissible de A. Turz selon laquelle « les enfants maltraités deviennent des adultes délinquants, suicidaires… ». Propager un tel déterminisme c’est contrecarrer tout espoir de reconstruction. Une auditrice, qui a été maltraitée dans son enfance, s’est insurgée sur le site de la radio contre ce propos simpliste : « on peut s'en sortir, même si on a vécu des choses terribles », a-t-elle écrit.

 

Une autre auditrice, au téléphone, dit avoir autrefois signalé la situation d’un mineur maltraité. Il a été placé et quelques années plus tard, dans la rue, il lui a reproché son signalement. Elle culpabilise. Tenter de la rassurer en lui disant que, si elle n’avait pas signalé, il serait sans doute mort, c’est faire du sensationnalisme, c’est digne du café du commerce. Affirmer, comme cela a été fait dans cette émission bâclée, que les familles d’accueil sont incitées à ne pas s’attacher à un enfant accueilli, c’est peut-être ce que tel ou tel a vécu, mais c’est aussi un lieu commun véhiculé par ceux qui exècrent l’ASE. C’est caricatural, car la réalité est bien différente. Les liens que les mineurs maintiennent des années durant avec leur famille d’accueil, bien après leur majorité, prouvent bien que non seulement ces liens sont souvent très forts, mais aussi qu’ils ne sont nullement interdits par l’administration. Il y a une différence entre établir une relation avec un enfant en tentant de le détourner de ses parents (ce qui se produit quelquefois et qui peut provoquer un changement d’accueil familial), et faire preuve d’un attachement très fort (qu’on appellera comme on voudra : amour, affection) indispensable à l’enfant qui sent qu’il compte pour quelqu’un  et qu’il peut compter sur lui.

 Sans_titre_14.jpg Photo de JR, photographe artistique

Deux enfants tués chaque jour ?

Affirmer que deux enfants meurent par jour, comme l’émission le prétendait, c’est bon, Coco, pour l’audimat, mais rien ne permet de dire que c’est une vérité. Tout enfant qui meurt sous les coups ou par délaissement c’est une mort de trop. Tout décès d’enfants dans sa famille est un scandale, est-il pour autant nécessaire, pour sensibiliser l’opinion, de lancer de tels chiffres ? On peut toujours prétendre que les statistiques officielles (17 enfants tués avant un an) sont en dessous de la réalité, mais faut-il parler sur toutes les ondes de plusieurs centaines, sous prétexte qu’une étude sur trois régions françaises, menée par Anne Tursz, et sur la base d’interprétations à partir de dossiers médicaux, n’ayant fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire, autoriserait une telle extrapolation ?

 

Affirmer qu’il y a « autant d’enfants maltraités dans les milieux bourgeois que dans les milieux défavorisés », c’est, j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, démagogique. C’est une chose de dire que les enfants maltraités ne sont pas tous issus des milieux défavorisés mais qu’il y en a aussi dans les milieux aisés, c’est autre chose que de prétendre à une sorte d’équivalence, qui ne se fonde sur aucune étude sérieuse et relève simplement du « politiquement correct ».

 

En constituant des plateaux déséquilibrés, en se gardant bien d’inviter les intervenants connaissant très largement le sujet (juge des enfants, responsable ASE, travailleurs sociaux), en assurant surtout la promotion d’une campagne menée par Madame Valérie T. et un sénateur socialiste en vue d’une année 2014 de la maltraitance, on prend le risque d’étaler méconnaissances, imprécisions, ou contre-vérités (1).

 

France inter a souvent procédé de la même façon. Par exemple, avec Guillaume Erner, dans Service public, le 13 février 2013 : l’invitée, Céline Raphaël ; le reportage sur le terrain : l’aide aux victimes de maltraitance avec l’association L’Enfant Bleu. C’est un peu comme si pour parler de l’état de la presse aujourd’hui en France, la radio envoyait un reporter interviewer le collaborateur d’une feuille de choux tirant à 300 exemplaires aux fins fonds des Cévennes.

 

Ces animateurs de radio, dont les qualités professionnelles sont par ailleurs indéniables et largement reconnues, doivent savoir que les professionnels confrontés chaque jour à cette grave  question de la maltraitance, sont agacés par ces approches médiatiques simplifiées, qui ne rendent nullement compte de la réalité du problème mais l’abordent par un petit bout de la lorgnette, au détriment non seulement d’une bonne information du public mais aussi d’une bonne « éducation » du public. 

 

Heureusement qu’il y a quelques exceptions : quand France Culture veut traiter des enfants en danger (24 mai 2013), la radio réalise un reportage au 119, interroge un juge des enfants, ainsi que le même Marc Chabant, ainsi que le directeur de l’ONED (Observatoire national de l’enfance en danger). Des informations précises sur le mode opératoire pour signaler sont données. Résultat : plutôt que de provoquer des commentaires misérabilistes ou aigris, on peut lire alors ceci sur le fil du site de l’émission, écrit par un auditeur : « Accompagner les enfants en danger est un travail de très longue haleine qui mérite l'attention de tous. Merci aux travailleurs sociaux, éducateurs, assistantes sociales, psychologues... pour votre travail auprès d'eux. » (2)

 

USA : adoptions sur Internet

Récemment, le 9 janvier, Complément d’enquête, sur France 2, a traité du sujet de l’adoption. Benoît Duquesne a bien sacrifié, avec son rythme d’enfer et les sujets évoqués, au sensationnalisme, mais il a su aborder également des questions de fond. Tout d’abord, une journaliste accompagne une jeune femme auprès de son ancienne famille d’accueil. Elle salue sa « maman » et, tout de go, lui parle des voisins qui abusaient d’elle. La vieille femme, floutée, lui répond qu’il ne faut pas « remuer tout ça ». Histoire qui ressemble étrangement à celle qui avait été présentée dans l’émission « Histoire en série » sur France 2 de Béatrice Schönberg le 2 avril 2013, donnant la parole à Elina Dumont, comédienne, auteur de Longtemps, j’ai habité dehors, éditions Flammarion (3). Même si ces cas sont rares, puisqu’ils existent, il faut bien en parler : sauf que dans le cas présent, cela n’a pas de rapport avec l’adoption, sujet de l’émission.

 

Ensuite Duquesne nous emmène aux USA où des enfants adoptés sont échangés, illégalement, sur Internet. Lena avait huit enfants adoptés, dont l’un, Jason, était, selon elle, insupportable : alors elle l’a donné à un « couple charmant », dont l’homme est un pédophile. La police arrête l’homme (20 ans de prison pour d’autres faits) et Jason, qui n’aurait pas été abusé, est recueilli par les services sociaux.

 Fondation_Anar_espagne.jpg En Espagne, la Fundacion Anar a lancé une campagne en faveur des enfants maltraités à destination des plus jeunes : l'enfant, plus petit, ne voit pas exactement la même image que les adultes.

Complément d’enquête poursuit son tour du monde avec l’Espagne et le « scandale des bébés volés » sous la dictature de Franco (plusieurs milliers d’enfants concernés). Un médecin, le docteur Vela, 82 ans, gynécologue qui exerce toujours, et des religieuses étaient complices de ces enlèvements. Le reportage montre les moyens sordides employés pour faire croire aux mères, souvent célibataires ou militantes d’extrême-gauche, que leur enfant était mort.

 

Développer les adoptions simples

L’émission se termine par une interview, menée tambour battant, de la ministre DominiqueBertinotti.Elle rappelle que si l’on protège un enfant de sa famille défaillante, il faut faire en sorte d’assurer à l’enfant une famille. Elle annonce que le ministère étudie la possibilité d’une « deuxième chance » pour l’enfant : il s’agirait de développer l’adoption simple, sans rupture avec le passé, pour des enfants délaissés mais pas pour autant abandonnés. Il est vrai qu’aujourd’hui beaucoup d’enfants ne voient pas leur situation évoluer, car on ne peut les couper de leur famille (ils sont les premiers à reprocher aux services sociaux de n’avoir pas toujours maintenu les liens avec leur famille) tout en ne pouvant pas envisager un retour définitif dans leur famille. Dans certains cas, une adoption simple pourrait assurer une meilleure sécurité, affective et matérielle, à un enfant. Si Benoît Duquesne y va un peu fort en parlant d’ « enfants mis au frigo » en attendant un retour éventuel dans leur famille, il fournit des chiffres sérieux sur le nombre d’enfants placés, adoptés ou délaissés, et reconnaît que les institutions qui les accueillent sont « très bien » (même si cela ne suffit pas à faire le bonheur d’un enfant).

 

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(1) J’ai adressé un commentaire à Pierre Weill sur le site de la radio ce qui m’a valu une réponse d’une auditrice, m’accusant de considérer que tout allait bien pour les enfants maltraités lorsqu’ils deviennent adultes, et ironisant sur le fait qu’ils « sont d’ailleurs plus épanouis que les autres ». Après cette remarque perfide, une question était posée : en substance, vous critiquez beaucoup ceux qui font ou tentent de lutter contre la maltraitance faite aux enfants, mais que faites-vous pour eux ? A M. ou Mme « Anonyme », j’ai répondu succinctement que j’avais simplement dit qu’on ne pouvait affirmer ainsi que les enfants ayant été maltraités devenaient délinquants ou suicidaires. Par ailleurs, ne me cachant pas derrière l’anonymat, je ne peux dissimuler le fait que j’ai consacré une partie de ma carrière à la protection de l’enfance : « si je critique c'est en connaissance de cause. J'ai contribué, parce que c'était mon métier, à faire en sorte que de nombreux enfants soient protégés, y compris retirés de leur famille. Ce sujet est grave et doit être abordé de façon sérieuse, dans toute sa complexité. Et non en cherchant à plaire à l'opinion publique, avec par exemple cette campagne pour une "année 2014 enfance maltraitée" qui assurera surtout la promotion de quelques personnalités. » Sur les solutions, je notais que, pour tenir compte des responsabilités renforcées des conseils généraux par la loi du 5 mars 2007, j’avais eu l’occasion, par exemple, de préconiser, dans divers écrits, la constitution d’équipes d’enquêteurs sociaux spécialisés au sein des services sociaux de ces collectivités territoriales afin d’évaluer de façon plus systématique les « situations préoccupantes » qui désormais convergent vers elles (et non plus vers les autorités judiciaires).

 

(2) Le site de France Culture publie un long résumé écrit et plusieurs extraits de l’émission : http://www.franceculture.fr/emission-pixel-accompagner-les-enfants-en-danger-2013-05-24

 

(3)Placée très jeune dans une famille paysanne, elle est abusée par des hommes du village entre 12 et 16 ans. Le jour de ses 18 ans, elle s’enfuit et va vivre plusieurs années de galère (drogue, prostitution). Nous assistons à son retour chez sa nourrice, désormais âgée, qui lui reproche, devant la caméra, d’avoir révélé tout ça et que, si elle a été abusée, elle a sa part de responsabilité. J’ai évoqué succinctement, ici, ce documentaire dans Social en vrac n° 5.

 

 

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