Iran : chant des femmes interdit

«No land's song», du réalisateur iranien Ayat Najafi, sort en salle le 16 mars. Documentaire captivant sur cette bêtise d'un État religieux qui interdit aux femmes de chanter en solo : car cela pourrait exciter les hommes. Mais certaines résistent, et c'est l'espoir. «Nahid» ou «Red rose» mettent aussi en scène des femmes qui ne manquent pas d'audace.

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Ayat a une sœur Sara compositrice (la première qui fut diplômée en Iran). Sacré caractère : elle ne supporte pas cette loi de la Révolution islamique qui fait interdiction aux femmes de chanter en solo devant les hommes. Alors, ne craignant pas la provocation, elle va tenter d'organiser un concert de femmes, avec deux chanteuses iraniennes Parvin Namazi et Sayeh Sodeyfi, une tunisienne Emel Mathlouthi et deux françaises Jeanne Cherhal et Elise Caron. Son frère, qui a déjà réalisé un documentaire sur le foot en 2008, filmera les tribulations d'un projet un peu fou.

Sara, enveloppée dans son hidjab, rend visite à un religieux pour connaître son avis. Il accepte d'être filmé mais veille à ne pas regarder cette femme aux grands yeux qui le défie. Elle le toise de telle sorte que l'on comprend que, si c'est lui qui a le pouvoir, c'est elle qui détient l'autorité : c'est-à-dire l'intelligence et la détermination. Selon la volonté de Dieu, la voix de la femme ne doit pas trop monter sinon elle glisse vers le plaisir. Or c'est ce qui se produit quand elle chante et alors l'homme risque de connaître une excitation sexuelle. Là on se dit que ce sont de grands malades et pourquoi pas, c'est leur droit. Sauf qu'ils imposent à tout un peuple leur conception tordue du monde. Car ce fondamentalisme n'est pas en odeur de sainteté : tout au long du film on perçoit que non seulement les élites intellectuelles mais aussi des gens du peuple n'acceptent pas ces censures. Des vieux se souviennent, nostalgiques, du temps où les femmes chantaient, cheveux au vent et jupes légères. Comme  Qamar, Delkash ou Googoosh. "C'est leur système qui ne veut pas de la voix des femmes", déclare avec regret un homme qui avait 30 ans à l'arrivée de Khomeiny.

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Ayat est obligé à plusieurs reprises d'éteindre sa caméra. Lorsque Sara négocie avec les autorités pour obtenir des autorisations, on entend la voix des interlocuteurs officiels, sous-titrée sur fond d'écran noir. Le voile a ses avantages : il permet de dissimuler un micro.

Les révoltes qui eurent lieu en 2009 lors de la réélection truquée d'Ahmadinejad sont en toile de fond. Peur panique des mollahs que l'on revive les mêmes protestations. La venue d'étrangers ne les rassure pas : "Avec les étrangers, même si on les exécutait, ils ne peuvent s'empêcher de faire passer des informations". La jeunesse, dans les rues, juchée sur les voitures, en juin 2013, crient sa joie de la victoire de Hassan Rohani, en scandant : "Ahmadi bye bye".

Le suspens est assuré jusqu'au bout : il est d'abord exigé des musiciens de ne pas trop s'agiter pendant le concert (véritable défi pour le batteur) et des femmes de ne pas se toucher. Il faudrait porter le hidjab et ne pas filmer. Puis il est proposé de faire un concert privé, à guichet fermé, avec liste des participants. Pour acheter leur accord, l'État des mollahs est prêt à débourser 3000 €. Il s'irrite d'un simple post sur Facebook qui révèle (au monde entier) que des femmes vont chanter ensemble à Téhéran. L'ambassade de France s'y met qui conseille d'abandonner. L'équipe venue de France est agacée par toutes ces tergiversations, certains sont prêts à laisser tomber. Élise Caron, en rage, lance : "mais qu'on éradique les femmes, et toute la part féminine des hommes !".

Les musiciens iraniens expriment quelque ironie à l'égard de ces Français qui ne savent pas trop si la guerre en Syrie ne déborde pas sur l'Iran, alors qu'eux-mêmes, blasés, font preuve d'humour noir à propos des conflits armés et de la Guidance islamique.

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Si Sara est désespérée de voir son beau projet s'effondrer, elle tient bon et refuse le chantage des censeurs. Et ces derniers ne peuvent afficher si ouvertement un acte de censure. Finalement, le concert a lieu le 19 septembre 2013. Ce que le film ne dit pas, mais le réalisateur l'a confié lors de sa venue à Auch au cours du festival Ciné32 Indépendance(s) et Création en octobre dernier : Hassan Rohani rencontrait François Hollande 4 jours plus tard, au siège de l'ONU (il fallait lâcher du lest, ce serait la vraie raison du feu vert).

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Les extraits de chants sont (trop) courts, mais on entend de très belles voix, mêlées : iraniennes, françaises, tunisienne. De façon générale, les paroles ne sont pas subversives, chants souvent traditionnels, mais on peut entendre : "Oh Dieu, regarde le gouffre qui sépare leurs paroles et leurs actes", "Ils justifient leur corruption par la religion", et dans la bouche de Jeanne Cherhal, en iranien : "Engage-toi, prends des risques".

 Un jour de répétition, un guitariste français joue auprès de Parvin qui interprète une triste mélopée : l'émotion le gagne, les larmes l'envahissent, et Parvin de commenter, déclenchant les rires : "on est si misérables qu'on fait pleurer tout le monde".

[Ce film a été présenté, comme indiqué, en avant-première à Auch (Gers) lors du Festival de Ciné32 en octobre dernier, et également, le 8 mars dernier, toujours à l'initiative de Ciné32, en partenariat avec le Planning familial du Gers, à l'occasion du 60ème anniversaire de ce mouvement et de la journée internationale des droits des femmes]

NO LAND'SONG © TV5MONDE

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Dans le générique, on s'aperçoit que Al Jazeera est co-producteur. Le Qatar aurait-il un intérêt à ce qu'un film discrédite le pays des ayatollahs ?

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Le cinéma nous montre énormément de films où l'on assiste à cette ténacité incroyable de ces hommes et de ces femmes en Iran qui bataillent, jour après jour, pour vivre libres. On peut toujours leur reprocher d'exposer simplement le rêve d'un réalisateur ou d'être à cent lieues de la réalité. Sans pouvoir bien l'expliquer, je crois à ce que nous disent ces films : un pays ce n'est pas seulement ses dirigeants politiques, c'est aussi un peuple, avec bien sûr ses divergences, mais aussi ses aspirations. Se mélangent un espoir et une certitude : cette résistance est bien réelle, elle finira certainement par gagner.

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"Nahid"

Nahid, divorcée, ayant renoncé à toute pension, a obtenu exceptionnellement la garde de son fils, 10 ans, mais sous réserve de ne jamais se remarier. Sa rencontre avec Massoud, qui l'aime, la plonge, évidemment, dans un dilemme insoutenable. Car elle l'aime aussi, mais redoute les foudres de son ex-mari. Alors elle lui résiste, refuse ses cadeaux, se démène comme elle peut pour son fils, l'inscrit dans une école privée : "car dans le public, on ne travaille pas". Le père est un instable, criblé de dettes, se faisant matraqué pour ça, devant son fils effaré. Nahid finit par accepter un "mariage temporaire", qui se renouvelle tous les mois, formule étrange qui existe en Iran, mais cela suffit pour rompre le "contrat" : l'enfant doit être rendu à la belle famille. De ce film d'Ida Panahandeh, sortie en salle le 24 février, on retient, une fois de plus, que les cinéastes de ce pays nous sont très proches, ils savent nous parler d'un pays tellement lointain, mais de personnages qui nous ressemblent, un peu, que les femmes y sont très belles (en tout cas les actrices, Sareh Bayat dans ce film), parfois de vraies madones. Et qu'il pleut beaucoup dans ces contrées, en tout cas au bord de la mer Caspienne. Un cinéma qui nous parle d'un Iran qui n'a pas grand-chose à voir avec celui des ayatollahs.

NAHID Bande Annonce (Cannes 2015) © Bandes Annonces Cinéma

"Red rose"

Un homme, seul dans son appartement, est blasé de tout : il a vécu les événements terribles de 1988 et ne croit plus en rien, tandis que Téhéran s'agite en 2009 après l'élection usurpée d'Ahmadinejad et que des millions de personnes descendent dans les rues. Une jeune fille délurée, moderne, révolutionnaire, entre dans sa vie. Elle participe à toutes les actions de la "Vague verte". Le film reproduit, sous une nappe sonore effrayante, les images réelles captées par des smartphones et qui furent diffusées sur YouTube à l'époque. On y voit la répression sanguinaire de la police mais aussi des femmes voilées ne pas craindre de jeter des pierres sur les forces dites de l'ordre. Après chaque manif, elle vient se réfugier chez lui. Mais la police veille.

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L'actrice (Darya Djavahery-Farsi) non seulement joue des scènes sensuelles avec cet inconnu, mais a aussi l'audace de se poster nue face à la fenêtre de l'appartement en hurlant, à destination de la rue où s'affrontent police, épaulée par les bassidjis, et émeutiers, "Allah ou-Akhbar". Évidemment, elle est interdite de retour en Iran, comme l'a précisé Sepideh Farsi, la réalisatrice, venue à Auch (Gers) présenter son film en janvier. Ajoutant d'ailleurs que toute l'équipe n'a plus droit de cité à Téhéran, et que le film est interdit (il circule cependant grâce à une application créée par la production pour diffusion en Iran et en Afghanistan).

Sepideh Farsi [Ph. YF] Sepideh Farsi [Ph. YF]
Interrogée sur la scène finale du film, qui désarçonne certains spectateurs, Sepideh Farsi la justifie pleinement, ayant d'emblée conçu son scénario avec cette fin étonnante. Par ailleurs, elle explique qu'en 2009 tous les journalistes furent licenciés. Vingt ans auparavant, en 1988, Khomeiny étant devenu "fou", tous les opposants qui ne faisaient pas allégeance par écrit étaient exécutés. Quand aux leaders de 2009 ils sont toujours en prison ou en résidence surveillée. Elle n'est pas optimiste, avec l'arrivée au pouvoir de Rohani : "ça va très mal en Iran, on arrête les poètes, les blogueurs, les femmes qui se rendent aux matchs de foot. Des prisonniers politiques meurent en prison faute de soin." On fait silence en Occident parce que les médias préfèrent ne pas entendre. "L'économie est exsangue, le régime est aux abois".

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. Ces 10 dernières années, une centaine de films iraniens ont été produits, bien souvent dissidents. En 2015, est sorti Taxi Téhéran, de Jafar Panahi, qui nous montre avec humour et dérision la vie à Téhéran à travers les pérégrinations d'un chauffeur de taxi. Le réalisateur, qui avait été auparavant condamné à six ans de prison pour un film jugé outrageant, décide, malgré l'interdiction de filmer, de tourner Ceci n'est pas un film (!) puis ce taxi dont il joue lui-même le chauffeur : une vraie avocate (courageuse) monte dans le taxi et, avec un grand sourire, après avoir constaté que finalement on est tous en prison, conclut qu'il n'y a qu'une chose à faire : vivre ! Quant à la propre nièce de Jafar, gamine qui n'a pas sa langue dans sa poche, son culot nous laisse aussi entrevoir que cette génération ne s'en laissera pas compter. Final délicieux, véritable pied de nez à la censure.

Nous trois ou rien, de Keiron (2015), qui n'est pas un film iranien, mais tourné par un acteur d'origine iranienne, se déroule, de façon astucieuse, entre drôlerie et tragédie. Tout y passe : la répression sous le Chah, la répression sous la République islamique, et la fuite vers la France.

. L'Iran est quadrillé d'écoles, jusque dans les coins les plus reculés du pays. Les Universités sont très nombreuses et, malgré un Code du Statut personnel qui affiche des lois les plus rétrogrades à l'encontre des femmes, il y a actuellement autant de femmes que d'hommes qui suivent des études d'ingénieurs ou de médecins. Si l'État religieux a plombé l'économie, la fin de l'embargo ouvre des perspectives qui n'inquiètent que les conservateurs, car cela ne fera qu'accélérer les revendications de liberté. Déjà les réseaux sociaux fonctionnent à fond. Le tourisme pourrait aussi se développer, sous réserve que l'Iran de Rohani atténue l'image d'un État répressif à l'encontre de ses opposants, des homosexuels et qui détient un record quant aux exécutions capitales.

Billet n° 252

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