Que faire des corrompus ?

 Les corrompus se ramassent à la pelle, mais certains s’en tirent bien. Affaire Bygmalion, Fondation EDF, subventions à des associations fictives à Marseille : souvent, en toile de fond, une exploitation du thème de la « solidarité ». [L'avocat d'Alexandre Djouhri me reprochant un délit d'injures, réprimé par la loi sur la presse, je me suis résigné à "censurer" deux éléments de phrases de mon texte portant sur la Fondation EDF et Henri Proglio].

 

Les corrompus se ramassent à la pelle, mais certains s’en tirent bien. Affaire Bygmalion, Fondation EDF, subventions à des associations fictives à Marseille : souvent, en toile de fond, une exploitation du thème de la « solidarité ». [L'avocat d'Alexandre Djouhri me reprochant un délit d'injures, réprimé par la loi sur la presse, je me suis résigné à "censurer" deux éléments de phrases de mon texte portant sur la Fondation EDF et Henri Proglio].

 

Lorsque l’on parle de corrompus, en ce moment, il nous vient d’emblée à l’esprit l’exemple de Jean-François Copé, qui pour un oui ou pour un non, ne cessait d’en appeler à la démission de chacun de ses adversaires politiques, lui qui avait trempé dans la piscine de Ziad Takkiedine, intermédiaire sulfureux dans les contrats d’armement, et dont plusieurs amis, proches de Nicolas Sarkozy, sont renvoyés aujourd'hui devant la justice par les juges d’instruction dans l’affaire Karachi (onze Français morts en 2002). Lui qui a couvert l’affaire Bygmalion au profit de la campagne de Nicolas Sarkozy, et qui prétend qu’il ne savait rien (alors que François Fillon, qui l’avait traité publiquement de mafieux en 2012, devait, lui, tout savoir depuis longtemps).

 

Convention UMP bidon sur le thème de « la France solidaire »

 

N’oublions pas les confidences au Point de Jérôme Lavrilleux expliquant : « Il n’y a jamais rien qui va jusqu’à Sarkozy. On est là pour ça, hein ? ». Seuls les naïfs ou les manipulateurs peuvent voir dans cette déclaration un propos qui exonère l’ancien chef d’Etat, alors qu’elle se lit aussi comme un véritable aveu. Il échappe à toutes les affaires pour le moment (Bettencourt, Tapie, Karachi, financement par Kadhafi, sondages de l’Elysée, Bygmalion) parce que tout était plutôt bien verrouillé. Jusqu’à quand ?

 

Le même Lavrilleux cumule les gaffes, puisque pour démontrer sa bonne foi (il ne se serait pas enrichi) et son train de vie modeste, liste son patrimoine… dont 30 000 € sur un compte courant et seulement 100 € d’actions dans une société civile : quel gestionnaire ! Dans la liste des conventions bidons, facturées pour la plupart 299 000 € pour faire payer par l’UMP les frais de campagne de Nicolas Sarkozy (voir Marianne du 13 juin), je note : « assises de démocratie sociale », « construire France solidaire », intéressant comme thèmes, mais évidemment documents introuvables sur u-m-p.org. Il y a aussi « La France silencieuse », qui fleure bon les obsessions de Valeurs actuelles.

 

Fondation EDF pour lutter contre l’exclusion

 

Henri Proglio, PDG d‘EDF, a créé une Fondation dont la « première priorité sera la solidarité partout où les besoins sont les plus criants et notamment les actions humanitaires ». Cette fondation dit vouloir s’occuper d’« inclusion sociale », car « la Fondation EDF lutte contre la précarité et l’exclusion ». Allez demander aux travailleurs sociaux sur le terrain et aux associations caritatives, si EDF est très conciliant quand il y a menace de coupure d’électricité. Bien sûr, il existe des dispositifs associant collectivités territoriales et EDF pour venir en aide aux plus démunis (c’est d’ailleurs l’intérêt même d’EDF) mais les négociations pour éviter les coupures sont coriaces et bien souvent infructueuses (voir Comment nous résistons aux coupures de EDF-GDF chez les familles en difficulté, par Dominique Liot, récemment paru aux éditions Le vent se lève : http://www.editionsleventseleve.com).

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Henri Proglio PDG d'EDF sur le site de sa généreuse fondation [fondation.edf.com]

 

Cette Fondation EDF, qui bénéficie d’une fiscalité avantageuse aux frais du contribuable, a versé 60 000 € à Rachida Khalil, humoriste, pour un spectacle qui aurait  eu lieu quatre mois avant son mariage officiel avec le PDG d’EDF ! Le Point qui a révélé l’affaire évoque des sommes importantes transitant sur le compte  bancaire de l’artiste. Cette dernière aurait, selon ce que déclare Henri Proglio au Monde (11 juin), « une comptabilité (…) un peu artistique ». Quand, à la lecture des comptes de la Fondation, il s’est aperçu de ce versement, il l’a remboursée « rubis sur l’ongle » (tout le monde n'a pas autant de rubis sous la main). L’Office central de lutte contre la corruption suspecte un trafic d’influence, car des partenaires d’EDF, ayant obtenu des contrats avec l’électricien, auraient été incités à verser de l’argent à l’humoriste. Affaire à suivre.

 

Dans son livre La République des mallettes, enquête sur la principauté française de non-droit (Fayard, 2011), Pierre Péan n’est pas tendre avec Henri Proglio, dont une scène le présente comme un larbin d’Alexandre Djouhri, « lié [                            ]* », homme de main de Dominique de Villepin et proche des protagonistes de l’affaire Clearstream, puis passé dans le camp de… Nicolas Sarkozy. Ce Djouhri, qui s’est infiltré au cœur de l’appareil d’État, s’est inventé une histoire familiale sordide, plongée dans la maladie et la pauvreté. Il n’en est rien, il n’est qu’un [                                   ]*, auquel Proglio, alors patron de Véolia,  fait non seulement confiance, mais va se soumettre. Libération  du 10 juin 2005 écrit à propos de Djouhri : « l'homme sans qui son PDG Henri Proglio n'est rien ».

 

Si vous n’êtes pas totalement écoeuré par la valse des fonds spéciaux, des rétrocommissions, du financement du PS provenant des états africains, via Elf, sur ordre de François Mitterrand, puis du financement occulte de la campagne Balladur en 1995, si donc le livre ne vous tombe pas des mains, en voyant passer Jean-Noël Guérini, président socialiste du Conseil général des Bouches-du-Rhône, Jean-Marie Messier de Vivendi, les mallettes (les malles) d’argent de Bongo, vous verrez que « le nom de Proglio est (…) cité dans l’affaire des fausses factures des HLM de Paris », car il fait partie de la nébuleuse RPR qui finance le parti chiraquien. Il grenouille dans un marigot d’hommes troubles, dans un contexte de règlements de compte, de violences, de balles perdues, et cet homme préside EDF et prétend œuvrer pour la solidarité !

 

En lisant ce livre en 2011, on pouvait imaginer qu’en cas de changement à la tête de l’État en mai 2012, un tel dirigeant risquait de ne pas faire long feu. On disait que François Hollande détestait Henri Proglio et que celui-ci, nommé par Nicolas Sarkozy, allait gicler après mai 2012. Que nenni ! Il n’en fut rien, sans doute est-il bien protégé, car il est resté en poste (son mandat devrait prendre fin tout de même en novembre prochain), lui l’ami de DSK (qu’il avait aidé dans l’affaire de la MNEF), d’Arnaud Lagardère (qui contrôle, entre autres, Europe 1 et l’émission C dans l’air sur France 5), de Jean-Louis Borloo et… de la Grande Loge. On se souvient qu’après avoir été nommé à la tête d’EDF, il avait cherché à conserver la direction de Véolia, percevant pendant plusieurs mois deux salaires mirobolants des deux sociétés. Sans doute une forme de lutte pour l’inclusion sociale !

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 * Dans ce texte, les deux éléments de phrases entre crochets ont été retirés, suite à la réception d’une lettre recommandée datée du 16 juin, avec accusé de réception, de l’avocat d’Alexandre Djouhri, Me Pierre Cornut-Gentille, estimant qu’ils constituent le délit d’injures réprimé par les articles 29 et suivants de la loi sur la liberté de la presse. Bien que constatant qu'Alexandre Djouhri ne poursuit pas les très nombreux médias, y compris le livre de Pierre Péan, ayant dit pire que ce que j’ai écrit (il se contente d’invoquer auprès de certains de ces médias un droit de réponse), sur conseil d’un cabinet d’avocats, j’ai retiré ces éléments de phrases, n’ayant ni les moyens ni le temps à consacrer à d’éventuelles actions judiciaires. Le premier élément de phrase est extrait textuellement du livre de Pierre Péan, toujours en vente, n’ayant fait l’objet d’aucune poursuite. Le deuxième est un résumé en trois mots d’une partie du livre de Pierre Péan, en particulier le chapitre intitulé « Dans le gang de la banlieue nord ». Pour savoir ce qu'il en est, je ne peux qu'inviter mes lecteurs à lire sur Internet les nombreux articles consacrés à Alexandre Djouhri, y compris ses propres explications sur son site (alexandre-djouhri.net), où il recense ses droits de réponse.

 

Subventions publiques à des associations fictives

La députée PS SylvieAndrieux, désormais en congé du PS, était jugée à Marseille pour avoir sollicité, alors qu’elle était vice-présidente de la Région PACA, des subventions du conseil régional au profit de prétendues associations de quartiers paupérisés. Le montant total de ces subventions s’élève à 716 000 €. Il n’y aurait pas eu d’enrichissement personnel mais visée électoraliste, avec attribution de sommes d’argent importantes à des bénéficiaires (dont un loubard d’une cité) et non à des associations effectuant un vrai travail social. D’ailleurs, même lorsque l’argent de la Région va à une association, c’est souvent pour des activités consuméristes et non dans une dynamique d’action sociale. Sylvie Andrieux nie avoir participé à un détournement, prétendant qu’elle s’est contentée d’intercéder en faveur d'associations, parce qu’elles étaient sur sa circonscription et qu’elle était responsable de la politique de la ville à la Région. Sans trop se soucier de leur existence réelle. Cette affaire a mis en évidence une relation complexe entre élus et associations, plusieurs d’entre elles préférant désormais n’avoir à faire qu’avec l’État, considéré comme moins clientéliste.

 

Comme Xavier Monnier le rappelle dans son ouvrage Marseille ma ville, portrait non autorisé (Les arènes), Samia Ghali a elle-même été mise en cause, mais n’a pas été poursuivie : les services de police étudient actuellement 2000 dossiers de subventions publiques de la Région et du Département. On n’a pas fini de parler de Marseille. Donc, encore une fois, affaire à suivre.

 

Dans tous les cas, on peut s’étonner qu’une simple élue ait un tel pouvoir. Une attribution de subvention suppose des justificatifs, des pièces à fournir : plusieurs personnes ont dû avoir accès à ces dossiers. La Région ne lâche pas plus de 700 000 € sans vérifications. Le président de la Région, Michel Vauzelle s’en tire à bon compte.

 

Pour un contrôle immédiat des actes publics

Toutes ces affaires mettent en évidence ceci : dans une démocratie, s’il n’y a pas de contre-pouvoirs forts, il n’y a pas de démocratie. Toute dépense devrait faire l’objet de contrôle précis quasiment immédiat par un organisme indépendant (la Chambre régionale des comptes pour les collectivités locales). La quasi-totalité des fonctionnaires n’ont pas l’intention ni la possibilité de tricher. Ceux qui sont sur des postes où cela est possible devraient être surveillés. S’ils sont conduits à la moindre malversation à la demande d’un élu, ils doivent pouvoir lancer des alertes et être protégés. A tous les niveaux, le pouvoir de contrôle, y compris envers un parti politique, devrait être draconien. L’affaire Bygmalion ne sort que parce qu’un journal l’a révélée (certainement suite à un règlement de compte), sinon elle serait restée inconnue. Et parce que les dirigeants de Bygmalion ont préféré faire contre-feu et lâcher, sans détours, l'information (ce qui est peut-être bon signe).

 

Par ailleurs, on ne peut nier que les juges ont manifestement les coudées plus franches. Un jour, il faudra ériger une statue à Renaud Van Ruymbeke (et à bien d’autres). Mais rien n’est jamais gagné : et certaines luttes pour l’accès ou le retour au pouvoir n’ont d’autre ambition que de mettre certaines affaires brûlantes sous le boisseau, et d’étouffer les enquêtes.

 

L’impunité n’est plus de mise

La démocratie, ce n’est pas la possibilité pour un corrompu de se faire réélire. Les Balkany sont la preuve vivante qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de France. Et ils ne sont pas les seuls.

 

Mediapart mène, sur ce terrain, un combat juste. On entend ici ou là des commentateurs admiratifs pour ses succès, mais agacés par ce qu’ils appellent son « moralisme ». Ils préfèreraient la discrétion sur les scandales, craignant l’ambiance délétère que cela provoque dans le pays, redoutant que cela alimente le « tous pourris ».

 

En réalité, c’est l’impunité qui est la plus grave atteinte à la démocratie. Non seulement, les affaires doivent sortir, mais ceux qui ont trahi leur mission publique devraient être désormais interdits d'exercer, définitivement. Et les corrupteurs plus sévèrement punis.

 

 

Billet n°122 

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

 

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

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