Prix Nobel : Économie de bouts de chandelle

Jean Tirole s’est fait une spécialité d’étudier les « non-dits » dans les prises de décision économique : dès l’attribution du Prix Nobel d’économie, il a été aussitôt interrogé par les médias sur les politiques de l’emploi. Et il est vrai qu’en matière d’allocations chômage il est bien dans l’air délétère du temps actuel néo-libéral, et a bien mérité l’hommage que lui rend la Banque de Suède chargée de décerner le prix en « sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ».

Jean Tirole s’est fait une spécialité d’étudier les « non-dits » dans les prises de décision économique : dès l’attribution du Prix Nobel d’économie, il a été aussitôt interrogé par les médias sur les politiques de l’emploi. Et il est vrai qu’en matière d’allocations chômage il est bien dans l’air délétère du temps actuel néo-libéral, et a bien mérité l’hommage que lui rend la Banque de Suède chargée de décerner le prix en « sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ».

DSCF6014.JPG [Ph. YF]

Jean Tirole est l’auteur, avec Olivier Blanchard, en 2003, d’un rapport de 76 pages intitulé Protection de l’emploi et procédures de licenciement, pour le compte du très libéral Conseil d’Analyse Economique (CAE).

 

En découvrant leur analyse de la situation actuelle, on croirait lire la prose du Medef, du Figaro, ou de nos nombreux « experts » qui n’ont qu’un souci en tête : comment profiter d’une situation économique en crise, essentiellement provoquée par les excès de la Finance, sinon en s’attaquant aux acquis sociaux. En effet, nos auteurs estiment que les travailleurs protégés le sont trop par rapport à ceux qui ne le sont pas. Ils font cette découverte surprenante : la plupart des économistes ont « une position proche de celle des entreprises » et reconnaissent le coût élevé du chômage, c’est pourquoi « selon eux, les systèmes de protection de l’emploi actuels sont inefficaces ». Les entreprises sont sujettes à « un contrôle administratif et judiciaire lourd ».

 

Très novateurs, à l’instar de Laurent Wauquiez, de Nicolas Sarkozy, de François Rebsamen ou d’Emmanuel Macron, ils estiment que l’assurance chômage est « assez généreuse » et que la hauteur des allocations entraînerait un accroissement de la durée du chômage, car elle provoquerait une diminution de l’incitation à trouver un emploi. Et belle trouvaille : il faut que les salaires, quant à eux, soient supérieurs aux allocations chômage sinon les entrepreneurs auront du mal à conserver leurs employés ! Ils s’opposent aux emplois aidés car les subventions à l’emploi ont des « effets d’aubaine » et font naître des « chasseurs de prime ».

 Assalit1.jpg Création Philippe Assalit

Taxe au licenciement économique

Leur proposition se réduit à ceci : que les entreprises qui licencient soient « responsabilisées » et versent à la caisse d’assurance chômage un montant égal, par anticipation, aux allocations chômage que devra payer cette caisse au salarié licencié. Selon le principe « pollueur-payeur ». Mais pour ne pas trop les pénaliser (car elles peuvent être en difficulté économique, justement, puisqu’elles licencient) alors cette contribution ne doit pas être totale et serait complétée par l’Etat. Si cependant cela augmente leurs coûts de production, ce ne sera plus le cas des autres qui n’auront plus à verser à la Caisse de chômage (de préférence non publique) que de faibles cotisations chômage (pour un petit complément d'indemnisation, chaque entreprise qui licencie ne pouvant prendre en charge la totalité de l'allocation due au salarié licencié). Et du coup les entreprises auront toute latitude pour licencier (sauf cas d’abus manifeste, bien sûr, que les Prud’hommes pourraient juger), mais nos économistes imaginatifs estiment que ni l’administration, ni la justice, qui n’y connaissent rien, n’ont à imposer des processus de licenciement compliqués.

 

Les indemnités de licenciement subsistent car, tout de même, les auteurs considèrent qu’il y a un préjudice « psychologique » à être licencié et cela justifie compensation. Par contre, les allocations chômage doivent être rapidement dégressives pour que le chômeur ne se complaise pas dans sa situation sans activité.

 

Les USA ont encore frappé, car ce qui nous est présenté comme une idée nouvelle est une reprise du système bonus-malus américain (« experience rating »). Une conception très néo-libérale : pas de partage des risques, pas d’approche collective, pas de solidarité. Chacun règle son problème, une sorte d’individualisation des risques. Là aux dépens (partiellement) des entreprises qui licencient, et au profit des autres. Demain, pourquoi ne pas renvoyer chaque assuré à sa responsabilité personnelle et donc le laisser se débrouiller pour se protéger face aux aléas de la vie (santé). Comparer l’entrepreneur qui licencie au pollueur est abusif : il est assez étonnant de voir des économistes libéraux tenir ainsi une thèse selon laquelle licencier est une faute telle que celui qui y procède doit payer.

 

En réalité, cette approche permet tout simplement de justifier la suppression de la cotisation chômage patronale et de faciliter le licenciement. Quant au fait de payer c’est quasiment un aveu que ce n’est pas un problème, comme d’ailleurs le système de la « rupture conventionnelle », instauré sous Nicolas Sarkozy pour contourner la législation sur les licenciements, l’a démontré. Ce dispositif, dont on parle peu, qui dans une certaine mesure s’inspire du projet Tirole-Blanchard, « bénéficie » à 300 000 salariés du privé par an (plus d'un million depuis sa création), pour lesquels l’indemnité peut atteindre 20, 50 ou même 100 000 euros selon l’ancienneté et l’accord conclu avec l’employeur (avec déclenchement des allocations chômage six mois après la rupture).

 

Anticipant sur les critiques qui ne cessent d’être déversées sur la formation continue, le rapport incite à utiliser dans les entreprises les fonds de formation en vue d’un apport pour le salarié en « capital humain généraliste », donc pas spécialement pour une adaptation au poste. Finalement,  cette conception paraît dans la ligne de ce que prévoyaitla loi Delors de 1971, qui avait fait naître tant d’espoir et qui a nettement été dévoyée. Mais nos rapporteurs ont leur petite idée : le but c’est de préparer les salariés à aller occuper un autre poste, ailleurs, et cette formation devrait bénéficier en priorité à ceux qui sont menacés par un projet de licenciement.

 

A la lecture de ce rapport, on est étonné pas seulement par le fait que des économistes de renom collent à ce point aux thèses libérales mais aussi par un certain nombre de portes ouvertes qu’ils enfoncent allègrement comme leur suggestion pour la période d’essai : elle doit être ni trop longue, ni trop courte !

 

Protection de l’emploi et procédures de licenciement : http://www.cae-eco.fr/IMG/pdf/044.pdf

 

Les imposteurs de l’économie

Je renvoie non seulement à l’article que Laurent Mauduit a consacré le 13 octobre à l’attribution du Nobel à Jean Tirol (ici) mais aussi à son livre Les imposteurs de l’économie (chez Jean-Claude Gawsewitch, 2012, reparu aux éditions Pocket). Dans son article, Laurent Mauduit décrit les manœuvres financières qui se déroulent autour des écoles d’économie, en particulier à la Toulouse School of Economics, que dirige Jean Tirole. Il rappelle également, très opportunément, que l’économie n’est pas une science exacte.

 

Evidemment qu’elle est idéologique, l’économie, ce qu'admettent les économistes honnêtes, tels les Economistes atterrés ou Eric Heyer, mais ce que ne reconnaîtront jamais les « imposteurs », qu’ils se nomment Attali, Daniel (Jean-Marc), Cohen (Daniel et Elie), Fitoussi, Artus, Lorenzi et bien d’autres (Dessertine, Ottenheimer, et ceux qui se croient économistes : Beytout, Thréard, Roquette), qui ont tous pour caractéristique de n’avoir pas vu venir la crise financière, de défendre une économie qui a favorisé cette crise, de donner des leçons, en particulier aux classes sociales modestes auxquelles ils enseignent que l’on vit au dessus de nos moyens, tout en engrangeant tranquillement, pour certains d’entre eux, les royalties qu’ils tirent d’un affairisme sans complexe, de compromissions diverses et de conflits d’intérêts dissimulés par les grands médias (comme Les imposteurs de l’économie l’ont amplement démontré).

 Voir également le billet de Gabriel Colletis : La portée hautement symbolique du choix de Jean Tirole.

 

 Assalit2.jpg Création Philippe Assalit

Photographies de Philippe Assalit, artiste photographe : ici, deux créations de la série « Monnaies », qui représentent une personne, en général une femme [sauf pour le Petit Prince] de 40 pays, « habillée » de billets de banque du pays. Philippe Assalit exposera ses œuvres du 18 au 31 octobre à Montpellier (10 bd du Jeu de Paume), série « Monnaies », 40 portraits, 40 monnaies, 40 pays, et la série « Têtes », 60 portraits.

 Exposition à Paris au Salon Fotofever, au Carrousel du Louvre du 14 au 16 novembre 2014.


Billet n°152

Billets récemment mis en ligne sur Social en question :

Exigeons des allocs dès le premier enfant

Mort de Marina : l'exploitation de la tragédie

Sarkozy désigne les coupables

Propagande efficace contre la solidarité

 

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

 

 


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