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Billet de blog 14 nov. 2016

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Trump: «Nous, le peuple»

Il a suffi que Donald Trump soit élu pour que l'on voit surgir une kyrielle de commentateurs prétendant qu'eux avaient bien vu venir sa victoire, prenant la défense du petit blanc déclassé et pauvre, victime d'une gauche qui les méprise. Quelqu'un a même écrit qu'il était «le porte-voix des exclus».

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Détail photo Sipa

Pour être allé écrire sur une page Facebook plutôt orientée à droite, que les électeurs de Trump étaient grosso modo conformes à ce que l'on pouvait s'attendre, à savoir : "blancs, peu diplômés, pas les plus pauvres", je me suis récupéré cette réponse : "le mépris des bobos de gauche pour les pauvres quand ils sont blancs les amène à souhaiter le rétablissement d'une aristocratie élective." !

Sur les réseaux sociaux, on assiste à une sorte de jubilation face à un Trump paré de toutes les qualités, dans la mesure où il a fait chuté l'arrogance des Clinton et d'une "gauche bien pensante". Comme si Hillary était de gauche. Et comme si Trump n'était pas un potentat, milliardaire se vantant de ne pas payer ses impôts, et comme s'il n'avait pas atteint le summum de la vulgarité : il en est de même en France avec Sarkozy, tout une droite bien pensante, bégueule, BCBG, n'est pas trop regardante tant qu'elle espère qu'un histrion défendra ses "valeurs", la fin justifiant amplement les moyens. Il peut être odieux, menteur, escroc, peu importe s'il défend "notre" camp. Du coup, sans que l'on puisse dire que c'est exagéré, compte tenu de ce qu'il donne à voir et de ce qu'il n'a pas hésité à dire, il est accusé d'être : "inculte, xénophobe, raciste, sexiste, homophobe, népotiste". De surcroît, il est entouré de créationnistes, suprémacistes, racistes, antisémites, et il nie le réchauffement climatique.

Il n'a pas hésité à accuser les Mexicains qui viennent aux USA d'être les pires Mexicains : "violeurs", apportant avec eux la drogue et le crime. Il insulte un sénateur ancien combattant, ironisant sur sa guerre. Il est odieux avec une journaliste, voyant sur elle du sang sortir de ses yeux et d'ailleurs. Il s'est interrogé publiquement sur la sexualité de sa concurrente. Il s'est moqué ouvertement du handicap d'un journaliste qui l'interviewait. Il s'est non seulement prononcé contre l'avortement mais encore il avait menacé, dans un premier temps, de punir les femmes qui y ont recours. Il voulait renvoyer 10 millions de clandestins, qu'il a ramené à 3 (ce qui alimentera le marché juteux des expulsions, déjà bien florissant sous Obama). Il a envisagé d'autoriser la torture et a appelé à tuer les familles des terroristes pour dissuader les candidats au djihad. C'est un fervent des armes à feux (qui provoquent 30 000 morts par an) : autant d'armes que d'habitants, nourrissons et vieillards grabataires compris.

Masure du petit peuple américain aux couleurs volontairement or, beige, rose et blush [housebeautiful.com,site à la gloire de la magnificence de Donald]

Trump a vraisemblablement déversé ses obscénités en sachant qu'elles le serviraient. On ne peut exclure que son staff a évalué que tout ce qui choque dans cette campagne, serait pain bénit. Il savait qu'il se gagnait l'impunité et que ce discours transgressif lui assurait le succès. Il a dit le 23 janvier au Sioux Center dans Iowa : "Je pourrais tirer sur quelqu'un, je ne perdrais pas d'électeurs". Les propos graveleux, au sujet des femmes (méthode : "les attraper par la chatte") n'étaient pas publics, mais leur révélation, finalement, ont certainement plu à l'Amérique machiste. Par contre, on voit mal en quoi il peut tirer profit de ses déclarations à la cantonade, totalement déplacées, concernant ses filles (pour l'une, il laisse entendre qu'il pourrait bien…, s'il n'était pas déjà marié ; pour l'autre, il montre avec ses mains ses petits seins pigeonnants).  

Certes, il envisage de créer un congé maternité (qui était aussi dans le programme démocrate) : ça nous indique simplement le degré de retard des USA sur le plan social et sanitaire. Il prévoit des grands travaux : très bien, sauf que Thomas Piketty a expliqué sur France Inter que Trump voulait laisser courir les déficits publics pour justement sabrer dans les dépenses sociales. Piketty avait noté, par ailleurs, lors de L'Émission Politique (sur France 2), que Trump a cumulé de nombreuses faillites : une étude aurait montré que, compte tenu de l'argent reçu de son père, au début de sa carrière de magnat, il devrait être bien plus riche encore. Sa compétence de gestionnaire ("je suis un génie en affaire") est donc largement douteuse.

Étalage de sa richesse

Le milliardaire, qui a prospéré grâce au fric reçu de son père, proclamait dans ses discours "Nous, le peuple", appelant les Américains à se révolter contre l'élite, contre l'establishment, avec lequel il n'aurait rien à voir. Alors qu'il s'est engraissé grâce à la mansuétude d'un État qui s'inclinait devant ses faillites et ses impôts impayés. Mais beaucoup d'Américains (la preuve) peuvent admirer un type qui truande l'État et qui a su amasser sa fortune grâce à un certain nombre de magouilles.

Anti-social

On a dit que c'est le petit peuple qui aurait voté pour Donald Trump. Le milliardaire, qui a dû commettre bien des entourloupes pour amasser autant d'argent, défenseur de la veuve et de l'orphelin ? Non, éternelle confusion dans l'analyse des classes sociales. Comme avec le Front National. Le discours qu'il a tenu : violemment anti-immigrés, anti-social (menace de supprimer dès sa prise de fonction, l'Obamacare, qui protège 40 millions d'Américains sans couverture sociale), anti-impôts, anti-environnement, s'adresse aux classes moyennes et aux classes populaires qui ne sont pas encore déclassées (et qui redoutent de l'être, persuadées que c'est la faute à plus pauvres qu'eux), une sorte de Wauquiez ramasse-tout à l'américaine. Les plus pauvres ne votent pas extrême-droite. Sauf peut-être quand le pouvoir sensé les protéger un minimum ne le fait pas ou plus ou mal. 

Dans les rues de New York [Photo Arnaud Rodamel ©]

. Merci à Arnaud Rodamel, écrivain, photographe, pour cette photo [Voir son blog : http://arnaudrodamel.blogspot.fr]

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Moyenneté blanche

Extraits des propos tenus par Sylvie Laurent, historienne et enseignante à Sciences Po, auteur de Poor White Trash, la pauvreté odieuse du Blanc américain (Presse de la Sorbonne, 2011), lors de la soirée Mediapart du 9 novembre Ce que dit Trump de l'Amérique :

" Le néo-libéralisme et son corollaire, la haine de l'autre, se sont développés sur trois décennies. Donald Trump n'est pas une aberration, ce n'est pas un accident de l'histoire, ses racines sont profondes. Il est le fruit du creusement inouï des inégalités aux Etats-Unis, d'une politique républicaine qui a amené une politique structurelle de la méfiance vis-à-vis des institutions et du ressentiment de ceux qui perdent face à ceux qui prennent.

Et cette rhétorique néo-libérale, visant à considérer que l'État, les politiques publiques, le gouvernement sont les sources de nuisance parce qu'ils sont au service de ceux qui ne se lèvent pas tôt pour aller travailler, qui ne sont pas les méritants, que sont les Noirs, les Hispaniques, les femmes, tout ceux qui depuis les années 60 ont obtenu leur place dans l'espace public américain, [cette rhétorique] a donné lieu à cette politique du ressentiment, qui depuis plusieurs années a déjà donné des indices dans la vie politique américaine et trouve son point d'accomplissement absolu dans cette revanche de l'homme blanc moyen qui se trouve ne plus être la norme et a peur de voir son privilège et sa préséance raciale perdus et Donald Trump en est le symptôme."

(...)

"Si vous prenez la population américaine et que vous la divisez entre ceux qui gagnent moins que le salaire moyen et [ceux qui gagnent] plus que le salaire moyen, vous vous rendez compte que la majorité de ceux qui gagnent au dessus du salaire moyen ont voté pour Trump et ceux qui gagnent en dessous du salaire moyen ont voté pour Hillary Clinton. Dire que ce sont les pauvres qui ont voté pour Donald Trump est une lecture complètement faussée. Le plus petit dénominateur commun est qu'ils sont blancs, la majorité ont un diplôme universitaire, plus de femmes sans diplôme ont voté pour Trump, alors qu'on pensait que les femmes avaient été rejetées dans le camp d'Hillary Clinton. Et donc toute notre lecture très marxisante selon laquelle c'est le petit pauvre déclassé qui vote pour Trump ne tient pas. Ce qui tient c'est l'idée d'une moyenneté blanche, que le Blanc est celui qui était la norme, il incarnait l'Américain standard et qu'aujourd'hui tous ces gens qui appellent un service public américain s'entendent dire au téléphone "pour anglais, tapez 1", "pour espagnol, tapez 2", pour eux il y a quelque chose d'insupportable.

J'avance l'idée selon laquelle, y compris l'élection de Barak Obama, l'accession au pouvoir de gens qui traditionnellement incarnaient la déchéance sociale, qu'ils soient parvenus, alors que eux [les Blancs moyens] ont le sentiment (à raison puisque le salaire moyen depuis 30 ans est parfaitement plat et que l'on sert aux Américains le discours selon lequel c'est la reprise économique depuis 2012 dont ils ne voient aucun fruit, puisque l'essentiel des richesses vont à une petite minorité), [ils ont le sentiment] que c'est quelque chose qui, plutôt que de les inciter à blâmer l'élite, l'establishment, [c'est-à-dire] ceux qui sont à l'origine de cette politique de bas salaires, de walmartisation généralisée, ils s'en prennent à l'autre : la femme, l'immigré, le musulman, le Mexicain, qui seraient les responsables de tout ça.

Parmi les Etats-clé (les swings states) qui sont quasiment tous passés à Donald Trump, on a 10 des 50 États les plus inégalitaires des États-Unis. En moyenne, aux États-Unis, la famille qui est au top 1 % gagne 25 fois plus que la famille normale du 99 % restant, en Floride ou dans le Nevada ce rapport est de 1 à 40. On est donc dans un monde à deux vitesses : un écart tellement grand qu'il n'est pas possible de ne pas voir à quel point cette question de l'inégalité économique a été complètement mêlée et fondue à la question identitaire. C'est moi contre eux, ceux qui réussissent ou ceux qui ne méritent pas de réussir presque aussi bien que moi." (...)

[transcription à partir de la vidéo : YF]

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. L'électeur de la "moyenneté" blanche ( auprès de 24537 électeurs, Edison Research National Pool) :

53 % des hommes, 53 % des plus de 65 ans, 58 % des Blancs, 8 % des Noirs, 29 % des Latinos, 29 % des Asiatiques, 37 % des universitaires diplômés, 58 % des protestants, 24 % des Juifs, 26 % des sans religion, 35 % des urbains, ont voté Donald Trump. On a noté qu'en dessous de 50 000 $, c'est plutôt Clinton. Au dessus de 50000 $ par foyer, ce sont les électeurs Trump majoritaires. Mais on a moins dit qu'au-delà de 250 000 $, les électeurs Clinton repassent devant.

. Voir Le vote Trump ou la revanche des hommes blancs, d'Adam Shatz sur Mediapart.

. Trump a attisé le racisme

On évoque des manifs anti-Trump aux USA, mais ont lieu également des actes racistes de la part de supporters de Trump qui se sentent autorisés à laisser libre cours à leur haine contre les Noirs et les Latinos, compte tenu des propos qu'il a tenus durant sa campagne (se disant même nostalgique du temps où les Noirs étaient violentés).

Ainsi des croix gammées ont été dessinées ici et là, des agressions racistes ont eu lieu au Texas, en Californie. Des Hispanistes subissent de la part de pompistes des refus de servir de l'essence : "dégage, ici c'est la nation de Trump". Le Ku Klux Klan prévoit de fêter la victoire de celui qui défend les thèses "nativistes" c'est-à-dire revendiquant la suprématie de l'homme blanc, qui serait menacé, par exemple, par un Obamacare profitant surtout aux minorités (pauvres). Le New York Times a demandé à Donald Trump de dénoncer cette haine, pour y mettre fin.

 Voir article de France Soir : Le Ku Klux Klan se réjouit et va défiler pour fêter son élection.

  . Les 5 raisons de la victoire de Trump selon Michael Moore (dès juillet dernier) : ici

. Dominique Méda et l'écrasante responsabilité de la gauche dans la victoire de Trump : ici

 [quelques petites chroniques ont été déjà publiées sur mon compte Facebook]

Billet n° 291

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

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