Social en vrac 4 : Pape François, Chavez Hugo, Castel Robert, la pauvreté et le non-recours

 

 

La pauvreté c’est tendance : Pape François, Chavez Hugo et les autres

Dès l’annonce de l’élection de l’évêque argentin Jorge Bergoglio comme Pape, les commentateurs ont pontifié sur les chaînes de télévision : c’est un homme d’Eglise très proche des pauvres, il a vendu son palais épiscopal, il réside dans un appartement, il prend le métro, se rend dans des bidonvilles. Les micro-trottoirs nous ont montré des catholiques fervents d’autant plus réjouis qu’il ait pris le prénom de François en hommage au Poverello d’Assises. Est-ce une critique en creux à l’encontre du pape précédent qui, benoîtement, avait tellement moins fréquenté les bas quartiers ? Même Obama a salué le « défenseur des pauvres ».

 

Quasiment dans le même temps, Hugo Chavez trépasse. Et des révolutionnaires de se goberger sur cet infatigable défenseur des pauvres : parce qu’il a nationalisé le pétrole et redistribué à la population, monté des programmes de développement des quartiers défavorisés, jusqu’alors abandonnés par les autorités. Les habitants se sont sentis réintégrés dans l’ensemble de la société, ils ont eu accès à des appartements. Même l’ONU reconnaît que la pauvreté a nettement reculé. Les foules rassemblées à Caracas ont hurlé leur désarroi après la disparition de leur président. On avait suspecté un complot pour l’assassiner, car un tel homme est immortel. D’ailleurs, il est sanctifié, son corps sera embaumé et exposé dans un cercueil de cristal.

 

Le mois de mars des héros christiques ? Peut-être, mais il y a un revers aux médailles. Le cardinal se voit reprocher d’être traditionaliste (contre la contraception, contre l’avortement, contre le mariage homosexuel), contre les jésuites qui s’engageaient politiquement dans les bidonvilles au point, peut-être, de les avoir dénoncés à la dictature (ce qui n’est pas prouvé). Et au Venezuela, plus qu’une politique sociale, il s’agissait d’une générosité d’Etat avec passe-droits, et favoritisme pour les soutiens inconditionnels au régime.

 

Toujours ce problème de la récupération de la thématique de la pauvreté : il est nécessaire, le pauvre, il sert à quelque chose, il est parfois utile pour faire carrière, pour asseoir un pouvoir, pour faire de l’audimat. Notre idéalisme de simple citoyen nous fait croire que l’homme public (ou la femme) qui se dévoue pour les plus pauvres est toujours totalement désintéressé, sans tache. S’il est ainsi généreux, c’est qu’il est bon, et bon sur tous les plans. Ce manichéisme solidement enraciné nous incite à oublier, par exemple, que l’Abbé Pierre avait soutenu Roger Garaudy et ses déclarations révisionnistes (il dut faire retraite quelque temps pour faire oublier), c’est ignorer que Mère Térésa a accompli son œuvre parmi « les plus pauvres d’entre les pauvres », qu’elle est vénérée de tous, pas seulement des catholiques, mais qu’elle et ses sœurs missionnaires ont été accusées d’avoir laissé les malades dans des conditions d'hygiène telles qu’ils en mourraient. L’objectif n’était pas de les sauver mais de leur apporter Dieu, selon les déclarations de bénévoles et de certaines religieuses elles-mêmes (voir Mère Térésa, la folie de Dieu, documentaire de Carine Lefebvre-Quennell sur France 2 le 2 juin 2011). C’est oublier les turpitudes du patron de Microsoft tentant de se racheter avecla fondation Melinda Gates.

 

Est posée là la question de l’homme ou la femme providentiel(le) : jamais la pauvreté ne sera efficacement et durablement combattue de la sorte. Seul peut et doit le faire un Etat de droit, démocratique, promulguant et mettant en œuvre des politiques sociales, avec des personnels qualifiés, en mobilisant ses services, les associations et toutes les bonnes volontés. Sinon toutes les dérives sont possibles : d’Eva Peron (en Argentine) à Ramzan Kadyrov, dictateur tchétchène, adulé par Gérard Depardieu et les foules hystériques qui le dévorent des yeux à la télévision en criant, en larmes : « il aide les faibles, les pauvres » (Envoyé spécial, France 2, 14 mars). Malgré un chômage à 70 % ! Pendant ce temps, au pays du grand acteur exilé, on accueille les réfugiés Tchétchènes qui fuient la misère, la dictature et survivent tant bien que mal.

 

 

Robert Castel, le défenseur des « inutiles du monde »

Le sociologue Robert Castel est mort le 12 mars. Jusqu’au bout, il s’est exprimé, par écrit ou lors de colloques, sur ses recherches : l’évolution du salariat, la pauvreté, l’exclusion sociale. Il avait publié ce grand livre Les Métamorphoses de la question sociale (1) où il décrivait les dégâts que provoquait la crise économique, le « blocage de la mobilité ascendante », pas seulement les précaires mais aussi les « stables » menacés. Il empruntait à Bronislaw Geremek, le grand historien polonais de Solidarnösc et de La potence et la pitié, cette expression d’ « inutiles du monde », extraite de textes du Moyen-Âge (dont cette ordonnance à propos des errants : « sunt pondus  inutile terrae », ils sont le poids inutile de la terre). Il a mené un combat continu contre le discours, ces dernières années, à l’encontre des « assistés », fait de mépris et de condescendance.

Il faisait des constats sans prétendre avoir les solutions : « un diagnostic n’a jamais suffi à sauver un malade ». Il défendait l’Etat social (formule qu’il préférait à Etat-Providence), décrivait toutes les menaces qui pesaient sur lui.

Lors de la sortie de L’insécurité sociale (2), il présentait à la librairie Ombres blanches, à Toulouse, le 17 décembre 2003, sa démarche. Il formulait ce regret : « on a trop parlé des « exclus », car cela impose une conception atomisée de l’individu, isolé dans son malheur ». Il préférait le terme de désaffiliation pour décrire le phénomène à l’œuvre. Constatant que des groupes entiers « décrochent », se sentent laissés-pour-compte, que des pans entiers « s’érodent », face à cet « effritement », il en appelait à des réponses collectives. C’était un bonheur d’entendre cet homme honnête, érudit, parler doucement, derrière ses énormes sourcils tombant, alliant si bien le chercheur et l’humaniste.

 

Le gouvernement a indiqué dans un communiqué que Robert Castel avait encore participé aux travaux préparatoires à la Conférence de décembre sur la pauvreté et rappelé, à juste titre, ce que des générations d’universitaires, de syndicalistes, de responsables politiques et aussi de travailleurs sociaux lui doivent. A l’instar du sociologue Pierre Bourdieu (philosophe, comme lui, à l’origine) qui voyait dans les travailleurs médicaux et sociaux la « main gauche de l’Etat », les petites mains qui travaillent réellement sur le terrain au plus près des populations en souffrance, à l’instar aussi des sociologues Jacques Ion ou Michel Autès (qui ont su décrire si précisément cette relation de proximité des travailleurs sociaux avec les populations aidées), Robert Castel évoquait avec respect ces travailleurs de l’ombre, en en comprenant la spécificité de leur intervention : « le travail social est un « travail sur autrui » (c’est pourquoi la relation est centrale dans ce travail) afin d’aider des individus « anomiques », pour des raisons diverses, à combler leur déficit d’intégration, c’est-à-dire promouvoir leur réintégration ou leur réinsertion dans des collectifs stables : le milieu de travail, la famille, des relations structurées de voisinage » (3). Il notait avec justesse que les critiques des années 70 sur le contrôle social, reprochant aux travailleurs sociaux de « collaborer » à l’intégration des populations à l’« Etat bourgeois », sont depuis longtemps complètement dépassées puisqu’il est de bon ton aujourd’hui de reprocher plutôt aux travailleurs sociaux de ne pas parvenir à réaliser suffisamment cette intégration.

Donc les travailleurs sociaux lui doivent beaucoup, mais l’ont-ils lu ?

 

Il disparaît au moment où ce ne sont pas ses idées qui ont pignon sur rue dans les médias mais plus que jamais les conceptions néo-libérales, véhiculées par une cohorte de propagandistes zélés.

Il avait participé à une émission de Ce soir ou jamais de Frédéric Taddéi le 11 mai 2011 : son respect de l’autre, son expression posée rendaient son discours quasiment inaudible face à un André-Gérard Slama confondant bêtement assistance et charité, une Agnès Verdier-Molinié (encore elle) affichant ostensiblement son rejet viscéral de la protection sociale (laissant croire que les dépenses sociales pour les plus démunis s’élevaient à 80 milliards d’euros) et un Michel Godet (ancien du CNAM) lançant un chiffre surréaliste de 10 000 travailleurs sociaux agissant auprès des SDF en France, leur reprochant d’être inutiles et les insultant avec l’assentiment de Slama.

 

Il estimait que les inégalités provoquaient une réelle cassure de la société et avait souhaité la fixation d’un revenu maximal qui « serait le moyen de maintenir ou de rapatrier les ultrariches au sein de l’ensemble social en rapprochant leurs conditions de celles du régime commun » (interview dans Libération du 27 janvier 2012). Sûr qu’un tel propos était iconoclaste.

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(1) Sous-titre : Une chronique du salariat, paru en 1995 (disponible en poche, Folio essais).

 

(2) Sous-titre : Qu’est-ce qu’être protégé ?, La République des Idées, 2003.

 

(3) « Devenir de l’Etat-providence et travail social, in Jacques Ion (dir.), Le travail social en débat(s), La Découverte, 2005. Repris dans La montée des incertitudes (recueil de textes de Robert Castel), sous le titre « Le travail social dans le devenir de l’Etat social ». Robert Castel avait participé à un ouvrage collectif L’Avenir de la solidarité, (PUF, La vie des idées) paru au début de cette année.

 

Le non-recours aux droits sociaux

Un rapport officiel du Comité national d’évaluation du Revenu de solidarité active, en décembre 2011, avait déjà révélé ce fait : un nombre important de bénéficiaires potentiels du RSA ne le demandent pas. Il évaluait à 5,3 milliards € le montant total des sommes non réclamées. J’ai déjà eu l’occasion de dire, sur ce blog (« Crise de la finance : qui va payer ? », 18 janvier 2012, qui donnait les références de ce rapport), qu’une telle information aurait du faire les gros titres, tellement elle combat les idées reçues et la propagande orchestrée par certains « responsables » politiques accréditant l’accusation diffamatoire des « assistés » fraudeurs.

Toutes prestations confondues (pas seulement le RSA), cela représenterait 11 milliards € non distribués : c’est ce qu’un groupe de chercheurs nommé Odenore démontre dans un ouvrage récemment paru (1). Les raisons de ce « scandale » selon les auteurs : dispositifs peu lisibles, complexité des démarches, méconnaissance des droits, refus de « tomber dans l’assistance ». J’ajouterai, pour avoir recueilli ce témoignage, refus, malgré un petit revenu, de solliciter l’allocation logement due, par crainte de se voir réclamer un jour un remboursement intempestif suite aux habituelles erreurs administratives. 

 

 Le Plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale du 21 janvier (qui faisait suite à la Conférence nationale de décembre), avait souhaité qu’une lutte soit engagée contre ce non-recours (par les préfets et tous les organismes et services concernés). A l’époque où l’on recherche désespérément à grignoter ici ou là 1 milliard €, au moment où certains « experts » suspectent une fraude massive et prônent la réduction des prestations sociales (et ont droit, pour tenir ce discours anti-solidaire, à la Une des journaux), il est cocasse de constater que l’Etat devrait se battre pour économiser moins et dépenser plus en faveur de ceux qui ont des droits. La bataille sera-t-elle vraiment menée ? Il faudrait prendre le gouvernement au mot : que les différents intervenants sociaux (cadres et acteurs de terrain) mettent le paquet pour réduire au maximum ce non-recours, en diffusant massivement les informations sur les droits sociaux. Il n’y a aucune raison que des « Pigeons » puissent faire valoir sans coup férir leurs intérêts, et que d’autres, tellement plus nombreux, tellement plus démunis, galèrent sans défense.

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(1) Odenore, L’Envers de la « fraude sociale ». Le scandale du non-recours aux droits sociaux, La Découverte, 2012.

Yves Faucoup

Ancien directeur de l’action sociale dans un département, consultant et enseignant en action sociale et en développement social local

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