Santé: les «libéraux» sont dans la rue

 Parce que le gouvernement veut mettre en place un système de tiers-payant pour les dépenses de soins, une partie des médecins, infirmiers, pharmaciens, kinés s'insurgent, parlant de "fonctionnarisation" de la santé. Les corporatismes s'expriment sans vergogne, sans qu'aucune levée de bouclier, en face, ne vienne contester les faux arguments et cette atteinte délibérée à une véritable politique de santé pour tous.

 Parce que le gouvernement veut mettre en place un système de tiers-payant pour les dépenses de soins, une partie des médecins, infirmiers, pharmaciens, kinés s'insurgent, parlant de "fonctionnarisation" de la santé. Les corporatismes s'expriment sans vergogne, sans qu'aucune levée de bouclier, en face, ne vienne contester les faux arguments et cette atteinte délibérée à une véritable politique de santé pour tous.

Pour l'essentiel, ce sont les professions de santé libérales qui s'en prennent au projet de loi de Marisol Touraine, invoquant des arguments catastrophistes : une "Union française pour une médecine libre" dit sa crainte de voir les médecins asservis à la Sécurité sociale et aux complémentaires. Comme si les médecins n'étaient pas en partie des "salariés" de la Sécu : sans les prises en charge, seule une partie d'entre eux serait rémunérée par les patients les plus fortunés.

DSCF5336.JPG [Photo YF]

C'est grave Docteur ?

Et d'entendre des phrases qui valent leur pesant de mauvaise foi : "le médecin n'a pas pour vocation d'obéir" ! Ça c'est bon pour les autres. Ou : le patient ne saura pas quelle est la part remboursée par la Sécu et celle remboursée par la Mutuelle. C'est grave Docteur ? L'essentiel, c'est d'être remboursé. Une partie des professions de santé, manifestement, ne s'en préoccupe guère (allant même jusqu'à refuser d'utiliser les cartes Vital depuis le début de leur contestation). Elles viennent hurler leur défense de la santé pour tous, pour réellement sauvegarder leurs petits (ou grands) intérêts. Confrontée à des sondages qui disent le choix des Français en faveur du tiers-payant, la corporation, démagogiquement, ouvre les portes de ses cabinets pour permettre aux télévisions d'interroger des patients qui disent combien ils aiment bien leur docteur et comprennent sa lutte.

On nous abreuve de slogans parfois contradictoires : on irait vers une "étatisation" du système de santé, d'autres, ou les mêmes, redoutent une "privatisation". Jusqu'à piquer à la gauche celui de "médecine à deux vitesses".

On fait croire aux patients que les complémentaires diront aux assurés d'aller chez tel ou tel médecin moins cher. Et pourquoi pas ? Où sont les protestations de ces belles âmes lorsque des médecins généralistes ou, surtout, spécialistes, rechignent sinon refusent à soigner des malades bénéficiaires de la CMU ? La chasse contre de tels comportements devrait être menée sans barguigner. Où sont les contestations du prétendu "Mouvement pour la santé pour tous" lorsque des médecins spécialistes s'accordent des dépassements d'honoraires d'une part, exorbitants d'autre part, parfois sans prévenir les patients. Où sont les cris d'orfraie devant la pénurie d'ophtalmos, où les attentes pour consultations sont à plusieurs mois (quand certains ne refusent pas de recevoir quiconque ne relève pas déjà de leur clientèle).

Sans_titre_10.jpg[Graphiste JR]

Ces questions, ainsi que celle des prises en charge de soins dentaires ou optiques, sont cruciales. Mais absentes des revendications des corporatistes qui défilent dans les rues le dimanche 15 mars.

La droite, qui a si peu prise sur l'agenda politique, s'en saisit et s'immisce dans cette guérilla médicale qui dure depuis plusieurs mois. Valérie Pécresse estime que le tiers-payant c'est "une déresponsabilisation" des patients. On se souvient que Laurent Wauquiez avait déclaré sur RTL en septembre 2013 : "le tout gratuit est en train de tuer la France". La France a peur, elle va mourrrrrir ! Pourquoi, parce que les gens modestes pourront se soigner sans être obligés d'avancer les frais, ce qui pour le moment en retient certains, au détriment de leur santé.

Et pour contrer le tiers-payant, on nous ressort de derrière les fagots une nouvelle fois Bernard Debré, qui sous prétexte d'être urologue, ou de l'avoir été, est jugé pertinent pour donner un avis (France inter le 15 mars). Or ce cabotin, plus soucieux de se faire mousser dans les médias, parfois sur des sujets où il pérore avec une enfilade de lieux communs, déclare le 15 mars que les plus pauvres ont déjà le tiers-payant puisqu'ils ont la CMU. Ainsi, le même (les mêmes) qui ne cesse de se plaindre que les "classes moyennes" morflent et qu'il y en a toujours que pour les "assistés", refuse qu'une mesure de justice sociale s'applique. Car s'il la refuse pour les classes moyennes supérieures ou très supérieures (ceux de sa caste), qu'il l'accepte au moins pour les autres classes moyennes. Avec un mépris propre à ces gens-là, il déclare que les patients diront : "prenez la carte", et que ce sera inflationniste. Et pour rester dans le bon goût, il ajoute que c'est comme si l'électricité ou le gaz étaient gratuits.

Il y a du racisme social dans ces prises de position. On fait un peu de technique pour faire sérieux : dire par exemple que ce serait tragique si les pharmaciens venaient à faire des vaccins. Vous vous rendez compte, ma p'tite dame : s'il y avait une réaction du patient à la vaccination, le pharmacien ne saurait pas que faire ! Il est certainement trop nul pour qu'on lui explique, s'il ne le sait déjà, quelle est la marche à suivre.

Et puis comme chacun sait, payer le médecin c'est établir une bonne relation avec lui. Rendre la consultation gratuite, cela crée des "difficultés relationnelles" pour les médecins avec leurs clients (Debré). La mauvaise foi n'a pas de limites, comme ce syndicat de médecins qui prétend que les Français non couverts par une mutuelle sont "en progression constante depuis l'arrivée de Marisol Touraine aux affaires". Ou l'argument massue qui consiste à dire qu'avec le tiers-payant, les professions médicales libérales ne seront payées que dans un délai d'une semaine (garantie donnée par le ministère). Mais qui est payé dans un délai plus court ? Le salarié qui attend un mois avant de recevoir sa paye ? L'artisan qui attend plusieurs mois avant que ses factures ne soient réglées ?

 

DSCN5894.JPG Sculpture de Toutain, Moissac [Ph. YF]

Au demeurant, on peut tout à fait entendre que les médecins ont autre chose à faire que de se consacrer à "des démarches administratives sans fin", comme le disent certains d'entre eux. Mais cela ne passe pas obligatoirement par un refus du tiers-payant. Si on se concertait, si on avait de part et d'autre la volonté d'aboutir, on trouverait bien une solution (comme par exemple, faire en sorte que le médecin ne soit pas pénalisé en cas d'absence de couverture complémentaire, ou paiement par le patient du seul ticket modérateur, comme c'est déjà le cas dans les centres de santé).

Cette loi, décriée par les "libéraux", est une avancée, d'autant plus qu'elle prévoit l'action de groupe en matière de santé (article 45). Mais elle est insuffisante, comme le relève le Syndicat de la Médecine Générale (SMG) qui lutte pour "réinscrire la médecine dans le champ du politique et du social" et qui a lancé une pétition pour un tiers-payant généralisé à guichet unique de l'assurance maladie. En effet, ce que ces batailles dissimulent c'est que la Sécurité sociale couvre de moins en moins les dépenses de santé et laisse aux complémentaires le soin de compléter. Une vraie politique de santé devrait supprimer le ticket-modérateur et ainsi prévoir une prise en charge à 100 % des actes de soin par la seule Assurance maladie, et, à terme, le paiement à l'acte devrait être supprimé (smg-pratiques).

Qu'une corporation défende ses propres intérêts, c'est de bonne guerre. Mais l'on se prend à rêver que les défenseurs d'une justice sociale en matière de santé viennent aussi battre le pavé, cette fois-ci dans l'intérêt général, et défendre les couleurs de la République. 

 

DSCF6343.JPG À Saint-Bertrand-de-Comminges [Ph. YF]


Billet n°185

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

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