Pauvres de nous: les riches ne sont pas aimés!

Les gazettes et les plateaux de télévision ne cessent de nous abreuver des plaintes larmoyantes des « riches » qui ne seraient pas aimés, affirmant qu’en France la réussite serait suspecte et l’argent forcément sale. 

Les gazettes et les plateaux de télévision ne cessent de nous abreuver des plaintes larmoyantes des « riches » qui ne seraient pas aimés, affirmant qu’en France la réussite serait suspecte et l’argent forcément sale. 

Ce lieu commun fait florès depuis longtemps. Et cette rengaine a été relancée avec l’annonce du départ de Bernard Arnault, patron de LVMH, outre-Quiévrain (pour échapper au moins à l’impôt sur les successions), de celui de Gérard Depardieu (pour échapper, prétendait-il, à 80 % d’impôt sur ses revenus), et aussi lors de l’affaire des « Pigeons » (dont beaucoup voulaient faire la culbute plusieurs fois en revendant leur start-up et qui finalement ont obtenu gain de cause). Le summum dans l’abject a été proclamé par Pierre Kosciusko-Morizet : « A un moment on a cherché les juifs, maintenant on cherche les riches » (Le Monde du 24 novembre 2012), suivi par Charles Gave, financier : « Vous remplacez juifs par riches.. et vous avez la même chose » (France 2, Ce soir ou jamais, 12 avril).

 

On nous accable d’exemples qui viendraient conforter le ras-le-bol des riches. Des expatriés à Londres ventant la faiblesse de l’impôt sur le revenu outre-Manche, des jeunes entreprenants partis outre-Atlantique où la création d’entreprise serait tellement facilitée. En somme, tout ce qui se passe « outre » serait idyllique, mais n’est-ce pas excessif ? (1).

 

« Apologie de la pauvreté » !

 

Pascal Bruckner, qui fut à une époque mieux inspiré, a cru devoir abonder dans cette veine : « vieille passion française, la haine de l’argent », « à vociférer contre le Veau d’or (..), on pousse les plus talentueux à s’exiler ». Et de stigmatiser, sans crainte du ridicule, l’« apologie de la pauvreté », et de dénoncer ceux qui nous poussent à « chérir l’indigence » (2). Son hymne à la richesse est tempéré, toutefois, par une critique de la « confiscation insolente [de l’argent] par une poignée d’individus » et des « rémunérations astronomiques de certains dirigeants qui font sécession de l’humanité commune ». Pour finir par cette maxime de haute volée : « s’il y a de l’argent sale, il y a aussi de l’argent juste ». Ce qui prouve que les termes génériques « riche », « richesse » n’ont aucun sens, si l’on ne précise pas ce qu’ils recouvrent.

 

Bien sûr, toute une littérature est critique à l’encontre des riches. Balzac : « Derrière chaque grande fortune, il y a un grand crime ». Dans Malheur aux riches !, Sébastien Lapaque a présenté une anthologie de textes de romanciers, de poètes, de pamphlétaires pour fustiger l’opulence. (Librio). La Bible avait pris les devants, elle qui n’est pas tendre pour les riches (« Celui qui aime l’or ne saurait rester juste et celui qui poursuit le gain se laissera fourvoyer par lui », Sagesse 31, Traduction œcuménique de la Bible). Et le Christ dit à ses disciples : « Je vous le dis en vérité qu’un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux ». D’ailleurs, c’est bien connu : un chameau passera plus facilement au travers du chas d’une aiguille !

 

L’Eglise cherche à tempérer cette charge des Testaments contre les riches : un historien sur un plateau de télévision rappelait récemment que lors de la venue de Jean-Paul II en Argentine, le Magnificat avait été chanté sans les deux phrases commençant par : « Il renverse les puissants de leur trône,il renvoie les riches les mains vides ». Trop subversif. Il fallut que le Pape s’explique, dans un autre pays, lors de sa tournée en Amérique latine : oui pour les pauvres, mais en aimant les riches, sans lutte des classes (3).

 

Figer les inégalités

En réalité, ces psaumes ne sont pas des fatwas : personne ne les prend au pied de la lettre. Ils sont chargés de symboles : les Béatitudes, quand elles glorifient les pauvres, ce sont les « pauvres d’esprit ». Excepté quelques ermites et autres ascètes, la quasi-totalité de nos concitoyens ne rechignent nullement à gagner plus et prétendre qu’ils regarderaient avec envie, avec jalousie la réussite des autres, la fortune de leurs voisins, est erroné. S’il existe bien un tabou sur l’argent (ne pas révéler son salaire par exemple), cela est la crainte tout autant de paraître riche pour les uns, que pauvre pour les autres. Les Français estiment que c’est une bonne chose de vouloir gagner de l’argent (76 % selon un sondage Ifop d’octobre dernier), les gens modestes ne contestent pas les inégalités, car ils espèrent au moins pouvoir grimper dans la hiérarchie des revenus. C’est ce qui explique sans doute, à moins que ce soit de l’ignorance ou de la résignation, que des gens modestes prennent la défense des nantis et se battent en faveur de thèses politiques qui organisent délibérément les inégalités.

 

Le gémissement continu de ceux qui prétendent que la richesse n’est pas aimée révèle un complexe peut-être, une mauvaise conscience sans doute, une tactique pour que leurs privilèges ne soient pas réduits certainement, souvent une manœuvre, un chantage pour figer les inégalités, un exutoire pour clouer le bec à toute interrogation sur les origines de certaines fortunes. A la tête du Medef, Ernest-Antoine Seillière ne cessait de louer l’esprit d’entreprise, lui l’héritier des Wendel, qui a du subir récemment quinze perquisitions car, avec d’autres dirigeants, « pour devenir riches, très riches, en toute discrétion », ils s’étaient partagés 324 millions d’euros d’actions Wendel (Le Monde du 26 mars). Qu’il se rassure : seul le fisc le poursuit, pas les milliers d'ouvriers de la sidérurgie du XIXème siècle qui firent la fortune des Wendel, à quelles conditions, et dont les descendants n'exigent pas réparation.

 

10 000 euros par mois pour ne rien dire

Ce sont les excès qui justifient aujourd’hui une certaine colère, seulement contre les très riches. Les salaires des hauts dirigeants du CAC 40, qui atteignent plusieurs millions d’euros par an, sont une véritable provocation. Ceux des joueurs de foot (qui ne sont même pas créateurs de richesses et d’emplois) sont exorbitants : 90 000 € par mois (auxquels s’ajoutent 400 000 € de primes sur l’année). Beckham n’a toujours pas indiqué combien il donne aux associations caritatives comme il s’y était engagé, mais il est indemnisé 17 000 € la nuit dans un Palace par le Club (M6, 7 avril 2013). Les saltimbanques de la télévision perçoivent des cachets faramineux, sans aucun lien avec leur « créativité ». Un chroniqueur de Canal + a reconnu avoir siégé dans « Le Grand Journal » sans prendre la parole pour un salaire de 10 000 € par mois (4). Imagine-t-on combien les stars du petit écran (animateurs ou journalistes) empochent dans une discrétion totale, souvent prêts cependant, pour certains d’entre eux en tout cas, à donner des leçons d’économie aux Français modestes. Alors que le salaire médian n’est que de 1673 € par mois en France et que l’INSEE ne cesse de publier des statistiques sur la progression de la pauvreté. Alors que la fréquentation des bains-douches dans les grandes villes augmente (par souci d’économie) et rejoint le niveau des années 50, alors que les sociétés de recouvrement de dettes des particuliers fleurissent, utilisant parfois des méthodes abusives pour obtenir gain de cause. Alors que les officines, qui rachetaient, depuis le début de la crise, les bijoux en or, proposent désormais d’acheter aussi l’or dentaire.

 

Ce sont donc les abus qui provoquent un ras-le-bol chez les citoyens. Et les pouvoirs doivent en tenir compte. Le gouvernement français a plafonné les salaires des hauts dirigeants des entreprises publiques (il ferait bien de réduire aussi les salaires des hauts fonctionnaires et de certains conseillers des cabinets des ministres ou d’élus locaux). Même les Suisses ne supportent plus cet ultra-libéralisme qui pousse à des « rémunérations abusives », contestées par 69,7 % des électeurs lors du référendum du 3 mars (5), qui se sont également prononcés contre les parachutes dorés.

 

Le sujet tabou : les classes moyennes supérieures 

Ces jérémiades, en fait, ont pour effet de détourner l’attention : car le vrai problème n’est pas seulement l’extrême richesse. Bien sûr que celle-ci doit être régulée, taxée, pour contribuer à la solidarité nationale. Mais tout le débat public occulte le fait qu’entre la classe aisée et les classes populaires, il y a les classes moyennes. Au pluriel. Fourre-tout que Jean-Luc Mélenchon situe autour de 1600 €, soit le salaire médian (France 2, Des paroles et des actes, 25 avril), tandis que le lendemain Nathalie Kosciusko-Morizet compatit au sort des couples « classe moyenne + » qui gagnent entre 4000 et 7000 € par mois (France 3 Ile-de-France, débat pour les primaires UMP à Paris, 26 avril).

 

Les documents publiés à l’occasion du plafonnement des allocations familiales ont finalement révélé des données peu connues. Tout d’abord, le revenu médian des ménages (tous revenus, moins les impôts) se situe à 2395 € (la moitié des ménages en dessous, la moitié au dessus). 10 % des ménages perçoivent plus de 5000 € par mois (Observatoire des inégalités : inegalites.fr). Les statistiques sont parfois faites pour embrouiller : difficile de s’y retrouver. On nous a dit que la taxe à 75 % au-delà de 1 million de revenus par an (qui était envisagée pour deux ans seulement !) concernerait si peu de gens. Pourtant, une étude de l’INSEE portant sur 2007 indique que 1% de la population perçoit de « très hauts revenus », entre 84 500 et 13 millions € par unité de consommation (UC) et par an (6), ce qui concerne 600 000 personnes. 0,01% de la population, les plus aisés, perçoit entre 688 000 € et 13 millions € par UC par an soit 700 fois le revenu médian et cela concerne 5800 personnes (7). Le rapport Fragonard sur les allocations familiales produit des chiffres qui vont dans le même sens (8).

 

Tout ça pour dire que tout le monde n’est pas en situation de pauvreté ou de revenus modestes dans ce pays. Beaucoup n’ont pas, pour le moment, été affectés par la crise. Une certaine richesse s’étale ici ou là. Des véhicules neufs à 50 000 euros circulent sur nos routes. Dans telle petite ville rurale, un concessionnaire m’indique qu’il a vendu la veille une Golf série spéciale à 39 000 € ! Les « experts » en économie, avant d’inviter à la réduction du montant des retraites, à des restrictions sur les prestations sociales, sur les soins, sur les services publics, devraient s’assurer que tous les citoyens contribuent réellement à l’effort de solidarité à hauteur de leurs moyens (revenus et patrimoine).

Ecart de 1 à 10

Un peu de cinéma pour finir (festival de Cannes oblige) : dans Capital de Costa-Gavras, le financier pourri, caricatural, déclame : « Continuons de prendre aux pauvres pour donner aux riches ». Tout un programme. Par contre, dans Pater d’Alain Cavalier, le président (Cavalier) demande à son premier ministre (Lindon) de pondre une loi sur la restriction des écarts entre les plus bas et les plus hauts revenus. Lindon est pour un écart maximal de un à dix. Chiche !

_______

(1)   Cette propagande se fait au prix de « petits » arrangements avec la vérité : sur l’impôt sur le revenu en Belgique par exemple, ou sur les raisons de la meilleure santé économique en Allemagne (voir le livre que Guillaume Duval vient de publier : Made in Germany, le modèle allemand au-delà des mythes, Le Seuil). Rappelons que les laudateurs de la vie meilleure ailleurs se rapatrient au plus vite en France dès qu’ils ont un problème de santé.

(2)   Dans le Monde du 21-22 avril sous le titre : « N’en déplaisent aux donneurs de leçons, la richesse n’est pas un crime ! »

(3)   Paul Ariès dans l’émission Ce soir ou jamais de Frédéric Taddéi sur France 2 le 15 mars 2013

(4)    Ollivier Pourriol, On/Off, éd. Nil.

(5)   Voir lefigaro.fr du même jour. Un lecteur du quotidien de la droite française commente avec humour : «Les Helvètes, c'est notoire, sont des communistes, des bolcheviques qui n'aiment pas les riches. » 

(6)   Un adulte compte pour 1, le second adulte et les enfants de plus de 14 ans pour 0,5 chacun, les enfants de moins de 14 ans pour 0,3 chacun. On considère donc qu’un couple avec deux enfants de 15 et 16 ans, qui engrange 10 000 € de revenus chaque mois, a un revenu par unité de consommation de 4000 € (revenu total divisé par 2,5).

(7)   http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/REVPMEN10e.pdf A noter que l’INSEE catégorise de la façon suivante : « les hauts revenus », « les aisés », « les très aisés », « les plus aisés », « les très hauts revenus ». Et les autres ? Et bien les autres sont tout simplement dénommés «les autres personnes ».

(8)   http://www.gouvernement.fr/premier-ministre/aides-aux-familles-les-propositions-du-rapport-fragonard

 

 

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