Professions réglementées : la droite divisée

 Dans un accès de néo-libéralisme exacerbé, Arnaud Montebourg a prétendu que si les (37) professions dites réglementées, qualifiées de « rentiers », étaient livrées à la concurrence cela produirait 6 milliards d’euros de pouvoir d’achat aux populations contraintes à faire des économies sur tous les postes de dépenses. Les dites professions se rebiffent : elles démentent gagner autant d’argent, et, bien que minoritaires dans le pays, menacent de faire entendre leur voix et ont les moyens de faire reculer le gouvernement.

 

Dans un accès de néo-libéralisme exacerbé, Arnaud Montebourg a prétendu que si les (37) professions dites réglementées, qualifiées de « rentiers », étaient livrées à la concurrence cela produirait 6 milliards d’euros de pouvoir d’achat aux populations contraintes à faire des économies sur tous les postes de dépenses. Les dites professions se rebiffent : elles démentent gagner autant d’argent, et, bien que minoritaires dans le pays, menacent de faire entendre leur voix et ont les moyens de faire reculer le gouvernement.

 

J’ai consacré un billet à ce sujet le 21 juillet  (ici). Ce qui m’a valu par courriel deux messages de notaires. L’un se présente comme un « rentier fatigué », me reprochant de parler d’un métier que je ne semble pas connaître. Il s’insurge sur la présentation démagogue qui consiste à publier des moyennes trompeuses : des notaires gagnent 5000 € par mois, d’autres 40 000, alors on fait une moyenne à 22 500 €. On me reproche de prendre pitié de l’infirmier qui ne gagne que 1500 € par mois après trois ans d’étude : alors « pourquoi ne pas sangloter pour un notaire assistant qui gagne seulement 2000 € par mois pour 7 ans d’étude ? » Il affirme ne toucher que 0,7 % du prix de vente, le reste (5,79 %) est encaissé pour l’État.

 DSCF4104.JPG [Ph. YF]

L’autre, notaire rural depuis 30 ans, affirmant avoir fait « 12 ans d’études et de formation » travaille toujours, à 60 ans passés, 12 heures par jour, parcourt 40 000 kms par an « et peine à se rémunérer 2 500 € mensuels avant impôt ». Il me propose de venir dans son étude constater que la proportion d’actes à perte ( ?) est passée de 50 à 70 %, et que le temps consacré à un acte à plus que doublé en 20 ans. Il dément donc que pour 100 € versés, il en empocherait 37, comme cela a été publiquement annoncé. Enfin, lors de la signature des actes, il ne prélève pas plus que nécessaire et « ristourne » leur dû aux clients rapidement. 

 

Ces plaidoyers pro domo font l’impasse sur le fait que j’écrivais : « en moyenne, certains gagnent plus, parfois beaucoup plus, d’autres moins, parfois beaucoup moins. » Par ailleurs, ils contestent les moyennes, mais les médianes ont été également publiées : 13 284 € par mois pour un notaire. Après 5 ans d’études (dans le cas où il choisit la voie universitaire avec Master) et sur une durée moindre s’il suit la voie professionnelle (la durée des études n’est pas de 12 ans), l’assistant notaire va gagner 2000 € par mois : si mes correspondants trouvent que ce n’est pas assez, qu’ils réclament une meilleure rémunération des assistants auprès des notaires en titre compte tenu de leurs revenus.

 

Mais je ne demandais pas la suppression des notaires, ni des huissiers, ni même une libéralisation prônée par Arnaud Montebourg qui nous a fait là une étrange danse ultralibérale. Ce qui compte c’est de fixer des tarifs pour les citoyens moins élevés et de réguler ces professions prétendument réglementées : afin que certains de leurs membres ne fassent pas des profits exorbitants. Le revenu médian d’un greffier de tribunal de commerce est de 29 177 € par mois : et si un greffier d’un tel tribunal prétend qu’il ne gagne pas autant, c’est qu’il a des collègues qui empochent beaucoup plus. Et cette rémunération n’est pas choquante : elle est littéralement scandaleuse.

 

Les pharmaciens font 7 ans d’études, certes, mais leurs gains médians relativement élevés seraient justifiés, selon un représentant national de cette profession, par le fait qu’ils sont « présents 24 h sur 24, 365 jours sur 365 » (C dans l’air du 7 août) !

 DSCN9922_0.JPG [Ph.YF]

Lutte des classes

Bien sûr, au cours de cette émission, Yves Thréard, du Figaro, est perturbé car à la fois il est d’accord pour que le libéralisme économique s’en prenne à ces professions qui relèvent d’un autre âge (l’Ancien Régime), mais la diatribe de Montebourg, c’est, selon lui, de la jalousie envers les riches, de la lutte des classes. Il redoute la Carmagnole : les aristos, on les pendra. Alors le tenant d’une droite extrême s’étrangle, il ne sait plus quelle position prendre : « ne soyons pas schizophrènes », lance-t-il dissimulant à peine qu’il est lui-même dans cette contradiction de se réjouir de l’atteinte portée aux « privilèges », au « carcan » et de se lamenter qu’un ministre socialo ait osé parler de « restitution » comme si les sommes prélevées avaient été volées.

 

En réalité, presque tout le monde s’accorde pour noter que ce chantier est très difficile à réaliser, qu’il n’apportera pas réellement de pouvoir d’achat (le chiffre de 6 milliards n’est pas prouvé, il fait partie de ces approximations lancées à la cantonade, invérifiables, comme est invérifiable le fait que cela créerait 120 000 emplois en 5 ans selon les dires de l’Inspection générale des finances, l’IGF). Comme le disait Christian Chavagneux, d’Alternatives économiques, sur France Inter le 13 septembre : ces professions s’adressent souvent aux riches, donc cela consistera « à prendre dans les poches des riches pour redonner aux riches ».

 

Il se dit que François Hollande ne serait pas favorable à une réforme sur ce sujet (qui diviserait les Français), Christiane Taubira non plus (concernée par plusieurs professions, sans avoir été consultée). Est-ce que ce ballon d’essai a été lancé pour laisser croire à Bruxelles que la France prenait des mesures draconiennes ? Il serait judicieux que ce pataquès ait au moins comme impact, non pas de modifier le système (qui finalement fonctionne et il y  a certainement d’autres urgences à régler) mais de réguler réellement les revenus de ces professions. Revoir les tarifs (car c’est bien le pouvoir qui a instauré depuis des lustres ces prébendes, y compris celles des huissiers depuis l’époque de Vichy), rendre publics ces tarifs (afin que le citoyen soit informé et puisse choisir le moins cher), empêcher que des notaires prétendent que pour certains actes cela doit passer obligatoirement par eux (lorsque ce n’est pas le cas), interdire aux dentistes de faire une plus-value sur des prothèses réalisées par un prothésiste, etc…Et pourquoi pas envisager que certaines fonctions soient assurées par des fonctionnaires du service public, avec la déontologie qui va avec et les salaires (bas) que les professions réglementées ont toujours souhaité pour les fonctionnaires !

 

Par ailleurs, on peut s’étonner que ces professions aient perçu 1,7 milliards d’euros au titre du CICE. Il est clair que cette somme aura permis de se partager davantage de royalties et non pas de créer de l’emploi. Notre Yves Thréard national, lui qui ne perd jamais une occasion pour s’offusquer dans son journal, sur son blog ou sur les chaînes de télévision sur les prétendues largesses des socialistes en faveur de la protection sociale, lâche tout de go que 1,7 milliard c’est « une goutte d’eau » sur les 20 Mds du CICE !

 

Enfin, cette question est intéressante puisqu’elle révèle de manière flagrante des contradictions fortes au sein des tenants de la droite économique : entre les classiques, défenseurs des privilèges (d’autant plus que, par définition, ces privilégiés sont loin d’être à la pointe du combat en faveur de la justice sociale), et les modernes, thuriféraires d’un système capitaliste à tout crin, toujours prêt à tout déréguler pour permettre à quelques uns de faire un maximum de profit.

 DSCN9907_0.JPG [Ph.YF]

Mille ans d’existence

Cette droite classique s’en prend non plus à Arnaud Montebourg mais à Emmanuel Macron. Ainsi un dénommé Benoît Malon (rien à voir avec le célèbre militant ligérien ouvrier, communard, journaliste et écrivain du même nom et prénom), président de la chambre des notaires du Loiret, panique : « Ça paraît tout de même invraisemblable qu’une profession comme la nôtre, qui a plus de mille ans d’existence, puisse disparaître par une ordonnance prise par un banquier. »

 

Les huissiers, qui larmoient sur le coût de leur monopole (ils doivent emprunter pour l’acheter), se targuent d’être des agents de « proximité » (la proximité se vend bien). Les notaires, quant à eux, menacent de commettre des actes illégaux : ne pas reverser à la Caisse des Dépôts et des Consignations les prélèvements qu’ils font lors des transactions immobilières. 

 

Une manif devrait mettre dans la rue le 30 septembre ces étranges « professions libérales réglementées ».

 

Mais de leur côté, les inspecteurs de l’IGF, qui font de telles propositions prônant le grand chamboulement, sont certainement bien représentatifs de la version « moderne » de la droite économique. Au fait, quels sont les salaires qu’empochent chaque mois ces inspecteurs ?

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Voir également : 

- l'article de Laurent Mauduit :

 http://www.mediapart.fr/journal/economie/090814/professions-reglementees-mediapart-publie-le-rapport

- l'article de François-Xavier Berger, avocat tenant un blog sur Mediapart : 

http://blogs.mediapart.fr/blog/francois-xavier-berger/100814/professions-reglementees-que-la-chasse-soit-enfin-ouverte

Dans ce texte, il évoque les deux inspecteurs auteurs du rapport de l'IGF : Michaël Fribourg, inspecteur des finances, parti depuis un an rejoindre la banque d'affaires Arjil & Associés et Jacques Le Pape, inspecteur des finances, qui a dirigé la mission sur les professions réglementées, désormais secrétaire général d'Air France KLM. Commentaire de F.-X. Berger : "Rien d'étonnant par conséquent à ce que le libéralisme économique soit la pierre d'angle du rapport. L'Etat ne doit surtout plus rien contrôler".

 

 

 DSCN4698_0.JPG Espagne [Ph.YF]

 

 

Billet n°145

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

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