Ras-le-bol la misère !

Ras-le-bol des Pigeons qui piaillent et obtiennent illico presto l’abandon de la réforme sur la taxation des plus-values sur cession de start-up.

 

Ras-le-bol des Bonnets rouges, ramassis d’intérêts contradictoires qui détruisent des installations coûteuses et qui gagnent non seulement la suspension sinon l’abandon de l’écotaxe mais aussi un milliard d’euros pour la Bretagne.

 

Ras-le-bol du tollé orchestré contre la refonte des prélèvements sociaux sur les produits de placement exonérés d'impôt sur le revenu  (PEL, PEA, assurances), réforme aussitôt abandonnée.

 

Ras-le-bol des Bonnets jaunes, assurances et mutuelles qui montent au créneau pour contester l’accord permettant d’étendre la couverture santé à tant de salariés de PME qui n’étaient pas couverts jusqu’alors.

 

Ras-le-bol des cavaliers qui, eux, montent à cheval contre la hausse de TVA et qui espèrent bien obtenir gain de cause.

 

Ras-le-bol de la contestation de la réforme des rythmes scolaires qui est sensée répondre à un constat partagé par (presque) tous mais qui, sans doute insuffisamment préparée, provoque une levée de bouclier de tous les corporatismes sur fond de règlements de compte politiques.

 

Ras-le-bol des « experts » qui squattent les plateaux de télévision pour réclamer une réduction drastique des dépenses d’assistance et prôner une économie ultra-libérale qui pourtant est à la source de tous nos maux.

 

Ras-le-bol des commentateurs de la droite extrême qui envahissent les forums de média sur Internet pour diffuser leur propagande frontiste, non seulement leur racisme ordinaire mais aussi leur opposition aux politiques sociales.

 

Ras-le-bol des protestations des classes moyennes supérieures qui se servent des classes moyennes inférieures et des classes populaires, pour dénoncer l’impôt et donc leur participation à la solidarité nationale.

 

Ras-le-bol des appels à l’austérité par un grand patronat, les 120 cotés en bourse à Paris, qui s’adjugent pourtant en moyenne 2,8 millions d’euros par an, rémunérations en hausse très nette depuis un an.

 

Ras-le-bol des stars qui gémissent sans cesse : Florent Pagny qui se qualifie dans L’Express de précurseur du ras-le-bol fiscal, qui vante les mérites de l’Allemagne sabrant dans les aides sociales et qui ne craint pas, du coup, de proclamer avec délicatesse : « Soyons un peu boches » ; et Eddy Mitchell (dans Le Point) qui se plaint de payer trop d’impôts, qui accuse la taxe à 75 % d’être du « vol » et qui a pensé aussi s’installer en Belgique (comme quoi les « minables » n’ont pas tous acquis la nationalité russe).

 

Ras-le-bol des joueurs de foot et de leurs clubs qui partent en guerre contre cette taxe à 75 % et menacent la France d’une « journée blanche », sans matchs (on tremble).

 

Se battre !

Un film émouvant de Jean-Pierre Duret et d’Andréa Santana, Se battre, non encore diffusé en salle mais qui parcourt les festivals de cinéma, décrit la pauvreté dans une ville de France (Givors). On assiste au combat quotidien de ces êtres qui font tout pour conserver leur dignité. Le spectateur ne comprend pas où ces gens-là trouvent la force de tenir le coup (l’un dit : « plus tu pleures, plus tu ramasses la misère »). Une femme ne cache pas cependant qu’elle a pensé déjà se jeter dans la rivière auprès de laquelle elle se rend chaque jour pour donner du pain sec aux canards, aux cygnes et aux ragondins, sa seule distraction dans cette vie de galère.

 

Le Secours catholique vient de publier son rapport annuel, avant de lancer sa campagne de collecte alimentaire : les média s’extasient car ils ont rencontré un pauvre qui vit avec « 480 euros par mois ». Incroyable ! «Tous les matins, l’inquiétude me réveille à 5 heures. Je me demande comment je vais pouvoir sortir de cette spirale infernale», dit ce pauvre selon 20 minutes. Mais c’est ce que vivent des centaines de milliers de foyers en France aujourd’hui ! Et les Restos du Cœur nous livreront bientôt leurs constats, et aussi la Croix-Rouge, mais également le Secours populaire et ATD Quart Monde. On ressassera ce que l’on sait déjà, ce que l’INSEE a bien décrit, ce que l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale ne cesse de nous dire. La pauvreté extrême gagne du terrain dans notre pays (et elle effraye tous ceux qui craignent d’y basculer à leur tour).

 

 DSCN8440.JPG 

Paris, 13ème arrondissement [Photo YF]

 

Des témoignages attestent que certains ne peuvent manger à leur faim. Certains sont condamnés à fouiller les poubelles. Si l’on doit reconnaître que la CMU a été étendue à un plus grand nombre, il n’en demeure pas moins que le gouvernement (terriblement inquiet de se voir reprocher par la droite, l’extrême droite et les think tank dits libéraux de favoriser l’ « assistanat ») n’a pas jugé bon d’assurer une réelle progression des ressources de survie des plus pauvres (tout en taxant les foyers les plus modestes, alors qu’il avait été annoncé qu’ils seraient épargnés).

 

Dans ce contexte général, s’il y a un ras-le-bol qui mérite d’être entendu c’est bien celui là : le fait qu’une multitude s’enfonce dans la misère mais aussi dans le silence ; si certains sont légitimes à pousser un coup de gueule, ce sont bien ceux-là : les seuls à ne pas se regrouper, à ne pas protester, à subir toujours subir, à assister muets aux débats qui les ignorent. Faudra-t-il qu'ils descendent massivement dans la rue (certains y sont déjà) pour se faire entendre et obtenir satisfaction ? Pourtant, ils ont droit, plus que quiconque, non pas à la compassion de la société mais à ce que les pouvoirs publics leur assurent ce que la Constitution de 1946 reconnaît dans son préambule (validé en 1958) : « tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l'incapacité de travailler a le droit d'obtenir de la collectivité des moyens convenables d'existence ».

_______

Blog Social en question, consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.