Fils d’ouvrier grand patron

Jérôme Lavrilleux, le repenti de l’UMP, se complaît à rappeler qu’il est fils de garagiste. On nous glisse que Jean-Claude Juncker, le nouveau président de la Commission européenne, représentant d’un paradis fiscal (le Luxembourg), serait fils de mineur.

Jérôme Lavrilleux, le repenti de l’UMP, se complaît à rappeler qu’il est fils de garagiste. On nous glisse que Jean-Claude Juncker, le nouveau président de la Commission européenne, représentant d’un paradis fiscal (le Luxembourg), serait fils de mineur. Occasion de présenter deux ouvrages : dans ce billet, l’histoire de Franck, grand patron du pétrole, oligarque qui exploite ses origines populaires, et, dans un prochain billet, celle d’un autre Franck, ethnologue, également fils d’ouvrier, qui sait décrire un parcours de vie fait de chair et de sentiments, inscrit dans une réalité sociologique. Deux façons totalement opposées de tirer les leçons du passé.

 

 

Le sociologue Jules Naudet a consacré un ouvrage de la collection Raconter la vie au Seuil (lancée par Pierre Rosanvallon) à Franck, Grand patron, fils d’ouvrier. Ce Franck (prénom modifié, nous précise-t-on), issu d’une famille modeste de Givors, ville ouvrière du Rhône (1), est parvenu au sommet d’une grande société pétrolière. Son père était ouvrier qualifié, aimait son travail, détestait les syndicats et était « contre la retraite » ! En mai 68, sans salaire, il dut se résoudre à aller à la soupe populaire. Il a vécu dans le but de construire sa maison : ce qu’il a fait finalement, sur les hauteurs de Givors, à La Rama, en récupérant le plus souvent des matériaux sur les décharges, allant jusqu'à creuser une piscine. Mais le couple parental se disputait souvent et Franck traîne cette ambiance familiale détestable comme une douleur non cicatrisée. Violence qui finit par une séparation. Franck confie qu’il n’a été heureux qu’à 20 ans : « avant, j’ai été malheureux, à pleurer tout seul le soir dans le noir » (on croirait lire Eddy Bellegueule). Pour financer ses études, il a été contraint (comme tant de jeunes, en réalité, de milieux plus ou moins modestes) à exercer plusieurs métiers.

 

 DSCN9623.JPG Vue de Givors [Photo YF]

Franck porterait les stigmates de son extraction populaire : « son pas lourd laisse deviner un caractère terrien ». Ceux qui le côtoient évoquent ses cravates trop courtes, ses costumes mal taillés et ses chaussures usées. La décoration de son bureau ne révèle pas son appartenance à l’élite du pays. Un plouc, si l’on comprend bien. Bonne litanie de lieux communs, auquel participe l’intéressé lui-même qui prétend que son expérience du milieu populaire l’encourage à établir des rapports plus authentiques avec les gens.

 

Fils d’ouvrier : une arme de pouvoir

D’ailleurs, ses collègues confirment qu’il possède cette qualité de l’authenticité, qu’ils définissent ainsi : « absence de décalage entre ce que l’on est et les valeurs de la boîte » ! On mesure le degré de ses sacrifices quand il nous révèle qu’il a refusé que son entreprise lui fournisse un chauffeur. Conduire sa Porsche tout seul pour rentrer le soir dans son appartement haussmannien dans le XVIIe, c’est sa manière de montrer qu’il n’est pas né avec une cuillère d’argent dans la bouche.

 

Du coup, tout lui est permis : grand copain de Christophe de Margerie (PDG de Total), aussi opposé que lui aux revendications écologiques, il s’appuie sur « ses origines sociales » comme « arme de pouvoir » et pour affirmer « ses convictions néo-libérales, et ses décisions, parfois impitoyables ». Il est vraiment sans pitié et fier de l’être. Un délégué CGT de l’entreprise confie gentiment : « on a l’impression qu’il n’a pas beaucoup de recul sur le système économique de libre-échange ». Effectivement, il licencie sans scrupules, persuadé que « les profits de son entreprise contribuent au bien-être de la société dans son ensemble ». Merci, c’est sympa, mais on reconnaît bien là la bonne conscience classique de l’oligarque. Et on se souvient, heureusement, qu’il existe quelques entrepreneurs (issus de milieux modestes ou pas) qui ont une autre conception de leurs responsabilités sociales.

 

Il participe à différents clubs fermés du patronat, comme un poisson dans l’eau qui, ambigu, revendique pourtant sa différence. Ou l’instrumentalise, car c’est là-dessus qu’il fonde une force de persuasion à toute épreuve. Ses collaborateurs confient à Jules Naudet que si leur patron « demandait à son équipe de sauter dans le vide, ils sauteraient avec lui. Il a un charisme incroyable et ils le suivraient n’importe où ». Là aussi, on connaît la formule, éculée, qui, en général, en dit plus long sur la docilité (et la bêtise) des collaborateurs que sur le talent du patron.

 

 Grand_patron_0.jpg

Les deux mamelles de la réussite : la chance et le mérite

Il ne croit pas au hasard : il a fait des rencontres qui ont parfois déterminé son avenir, ce qui l’incite à penser qu’il a « un ange gardien ». La chance sourit donc aux chanceux. Ainsi est la vie, aucune raison de se plaindre. Sans parler qu’il ne doute pas un instant de ses compétences (Franck « s’épate lui-même », nous révèle un de ses subordonnés, directeur d’usine).

 

Manifestement, l’ange gardien ne suffit pas : Jules Naudet, interrogé sur France Inter par Guillaume Erner le 19 juin, précise que Franck pense que « quand on veut on peut ». Dans le livre, il confie qu’il n’aime pas les gens qui se disent victimes : « Moi, j’en suis sorti et je considère qu’on est victime si on le veut. (…) Il y a quand même des gens qui choisissent leur sort. » Et de citer son frère qui, selon lui, ne veut pas travailler, et a connu ce qui semble être une déchéance : le RSA. « Je ne supporte pas l‘assistanat pour moi-même. Et je trouve que notre société, collectivement, elle s’oriente beaucoup vers ça ». Il s’appuie sur son passé, selon Jules Naudet, « pour défendre des positions très dures, comme la condamnation de l’assistanat ou la dénonciation de l’État-providence ». On s’en serait douté : idéologie classique de celui qui réussit et qui ne pardonne pas aux autres de ne pas y parvenir. Idéologie détestable qui alimente tant d’exclusions dans notre pays.

 

Pourtant, pour les jeunes de banlieues, il a la solution : recrutons-les, plutôt que de leur donner des revenus pour rester chez eux. Chiche ! On reste coi devant tant de faconde. Malheureusement, Franck ne nous dit pas ce que le PDG d’une grande société française du pétrole, opposé à l’assistanat, peut faire en faveur de son frère dans la dèche, survivant grâce aux subsides mensuels versés par la collectivité, qui doivent représenter des miettes par rapport à son salaire de PDG. Et bien sûr, ritournelle habituelle, digne de Depardieu, sur les impôts qui lui pompent 80 % de ses revenus : « ce dont on peut très largement douter », estime son intervieweur, qui doute également de la plainte de notre grand patron de ne pouvoir dégager plus de 50 000 € d’épargne chaque année, une fois payés tous ses remboursements d’emprunt (dont un appartement à La Réunion, où il n'est jamais allé), lui qui fait partie des 0,2 % des plus riches en France. A aucun moment il ne s’interroge sur le bien-fondé de son opulence. Il chercherait presque à solliciter notre compassion.

 

C’est Shell qu’il aime

On croyait pouvoir assister, grâce à ce livre, au lien possible entre deux positions sociales, on découvre en réalité un autre monde, suffisant, prétentieux, imbu de lui-même, cynique. Du coup, on voit mal l’intérêt, dans cette collection, qui se voulait "parlement des invisibles", de raconter une telle vie, sinon justement pour mettre en évidence que l’origine ouvrière d’un PDG ne le rendra pas moins vorace que les autres. Mais l’auteur semble hésiter sans cesse entre montrer ce cynisme et ne pas être trop ingrat avec un « grand patron, fils d’ouvrier » qui a accepté de témoigner sous couvert d’anonymat. Ainsi le sociologue, sans prendre la distance nécessaire, glorifie la boîte de Franck « qui accorde une place si grande au mérite et à l’authenticité » et Franck lui-même qui « a su faire de ses façons d’être populaires et de l’ignorance des frontières de classe, des instruments de son succès ».

 

Une boîte qu’on finit par reconnaître, même si l’auteur ne le dit pas : Shell France, qui non seulement a comploté pour faire chuter Delphine Batho, ministre de l’écologie, mais qui a tranquillement réduit ses effectifs d’un tiers en 2008, malgré 31 milliards de dollars de bénéfices. Et du coup son PDG n’est pas un inconnu : Patrick Roméo, un des PDG de Shell qui, en 2009, se virent refuser par les actionnaires les augmentations de rémunérations exorbitantes qu'ils s'étaient octroyées.

 

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(1) C’est dans cette ville de Givors qu’est tourné le film Se battre de Jean-Pierre Duret et d’Andrea Santana, qui décrit la lutte que mènent au quotidien les laissés-pour-compte de la crise économique et financière, avec le soutien du Secours populaire. J’ai consacré deux billets à ce film :

 http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/031213/se-battre-un-film-qui-rend-hommage-ceux-qui-luttent-pour-survivre

 http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/270114/le-film-se-battre-sort-en-salle

 

Billet n°132

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

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