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Fabrice Riceputi enseigne l'histoire et la géographie dans un quartier populaire de Besançon. Par ailleurs, il anime un blog qui traite des questions coloniales et post-coloniales. En 2015, il publie La bataille d'Einaudi : dans un style d'une grande clarté, par une écriture fluide, fournissant des éléments toujours précis, il nous raconte une histoire édifiante, celle d'un éducateur de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) qui, lorsqu'il apprend qu'un tel événement s'est déroulé à Paris, se lance dans des recherches fastidieuses pour connaître la vérité. Il recueille des témoignages, consulte des archives, mais il est en butte avec la censure, la rétention de documents, car l'État n'a aucun intérêt à ce que ce crime soit connu, des personnalités de premier plan étant impliquées.

Fabrice Riceputi effectue en quelque sorte une enquête parallèle, qui suit celle que réalisa l'historien du 17-octobre, nous donnant à voir les obstacles qu'il faut surmonter pour dévoiler les mensonges d'État et les valeurs qui sous-tendent un tel combat. Il mène des entretiens avec des personnes qui ont connu Einaudi et qui atteste de sa persévérance et de son engagement.

Le crime d'État

Le crime d'État avait commencé bien plus tôt : bien sûr, entre autres, les massacres du Constantinois en mai 1945 (ils débutèrent le jour même de l'Armistice) mais aussi les "crevettes Bigeard" (nom donné par les militaires aux milliers d'Algériens jetés dans la Méditerranée les pieds coulés dans une bassine de ciment, pendant la "bataille d'Alger"). Puis le couvre-feu à Paris et cette manifestation pacifique composée d'hommes, de femmes et d'enfants et organisée par le FLN qui veut contester les entraves à la vie quotidienne. Le Préfet de Paris est Maurice Papon : les policiers, dont une vingtaine sont morts lors d'attentats du FLN au cours des mois précédents et suite, sans doute, à une manipulation, croient que certains de leurs collègues sont victimes de tirs de la part des Algériens (alors qu'aucun n'est armé), se déchaînent et massacrent à tour de bras, jetant des dizaines d'Algériens dans la Seine où, pour la plupart d'entre eux, ils se noyèrent. Plus de 11 000 furent arrêtés, nombreux furent renvoyés en Algérie et détenus dans des camps.

Photo Elie Kagan Photo Elie Kagan

Ce drame eut des témoins, dont des journalistes, mais les rares journaux qui voulurent en rendre compte furent saisis. Dix ans plus tard, Historia continuait à parler de "trois morts" lors de "sanglantes échauffourées".

Après les faits, Fabrice Riceputi décrit le procès que Papon intenta à Einaudi, dans l'espoir qu'en cas de victoire cela lui serve dans le procès en appel après sa condamnation à Bordeaux (pour complicité dans la déportation de 1600 juifs). Alors que l'on redoute une condamnation en diffamation, Einaudi est relaxé et Papon débouté. Belle victoire pour le chercheur qui n'est même pas un "vrai" historien, qui a eu tant de mal pour accéder aux archives. La bataille d'Einaudi nous entraîne dans ce monde où la raison d'État règne, en France particulièrement : l'auteur nous décrit de façon passionnante la façon dont Papon a été "trahi deux fois par les archives, ou, plus exactement par les archivistes". Le "criminel de bureau" est tombé parce quelques archivistes courageux ont  pris des risques et ont payé un lourd tribut. Philippe Grand et Brigitte Lainé furent durement sanctionnés et Fabrice Riceputi, qui les a rencontrés, leur rend un vibrant hommage.

Le mérite du travail mené par Jean-Luc Einaudi, dont Fabrice Riceputi rend si bien compte, est de mettre en lumière la responsabilité de l'État dans des crimes qu'il s'ingénie à dissimuler et celle des médias qui s'en font, le plus souvent, complices.

Enfin, l'ouvrage se termine par une mise en perspective avec les événements que connaît la France aujourd'hui : "l'abjecte dérive criminelle" de jeunes Français auteurs d'attentats et l'incapacité de notre société et de ses politiques à se pencher "sur les conditions d'exclusion économique, sociale, politique et culturelle vécues par une partie de la population française, sa relégation structurelle". Il décrit la façon dont des polémistes se complaisent dans la mise en cause de l'école et s'offusquent que la naissance de l'islam puisse y être enseigné (aux côtés de celles du christianisme et du judaïsme).

L'auteur de La bataille d'Einaudi  se demande à quelle France la République souhaite s'identifier. C'est important en période de discours à n'en plus finir sur l'identité : quelles sont les références ? Maurice Papon et le tortionnaire Marcel Bigeard (qui fut cependant ministre) ou Paul Teitgen, préfet de Police d'Alger qui démissionna pour protester contre la torture, et Noël Favrelière, qui déserta pendant la guerre d'Algérie pour désobéir à une "corvée de bois" (de ce fait, condamné à mort par contumace). Face aux révisionnistes de tout poil, Fabrice Riceputi milite pour un enseignement des crimes coloniaux et pour qu'il soit rendu hommage, auprès de tous les Français, mais en particulier auprès des jeunes générations, à cette France minoritaire qui a "le courage de dire non".

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La bataille d'Einaudi, comment la mémoire du 17 octobre 1961 revint à la République, Fabrice Riceputi, préface Gilles Manceron, éditions Le passager clandestin, 2015. Prix du livre anticolonial 2016.

Fabrice Riceputi publie une bibliographie très complète : ouvrages, articles, mais aussi films. La bataille d'Einaudi est un ouvrage à recommander* si l'on veut connaître non seulement les événements du 17 octobre et le travail de Jean-Luc Einaudi mais aussi approfondir les nombreuses questions qu'il soulève autour de la raison d'État, de la censure, de l'accès aux archives et du comportement des médias.

* et à commander : si votre libraire ne travaille avec cet éditeur, voici son site : www.lepassagerclandestin.fr

. Blog Camp Volant, traitant des questions coloniales et post-coloniales, animé par Fabrice Riceputi : www.campvolant.com

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Jean-Luc Einaudi a écrit plusieurs ouvrages : sur la condamnation à mort de Fernand Iveton , sur un centre de torture en Algérie, sur la guerre d'Indochine, et, en lien avec son métier d'origine, sur les Mineurs délinquants (Fayard, 1995).

Il a publié un texte en 2001 avec Maurice Rajsfus sur Les silences de la police, en réaction à un texte officiel de la préfecture de police de Paris célébrant son bi-centenaire, relatant son histoire tout en expédiant la rafle du Vél' d'Hiv en deux lignes et en passant sous silence le 17-octobre. La LDH de Toulon a publié le dernier chapitre écrit par J.L. Einaudi : "Constamment à pied d'œuvre pour assurer la paix publique".

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Photo Elie Kagan Photo Elie Kagan

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Entretien avec Fabrice Riceputi

Quand as-tu pris connaissance de ces événements tragiques ?

- Je pense que j'ai pris connaissance réellement de l'évènement lors de la sortie, en 1991, de La bataille de Paris de Jean-Luc Einaudi, livre qui donna véritablement une histoire à un évènement qui en était privé et qui n'existait donc pas. Cette publication eut un écho important (8 pages dans Libération notamment). Mais il me semble aussi que, dans les milieux libertaires et d'extrême-gauche que j'ai fréquentés dès mon plus jeune âge, j'avais entendu bien avant cette "rumeur mémorielle" sur les "flics de de Gaulle qui avaient tué et jeté à la Seine des Algériens pendant la guerre d'Algérie". J'avais aussi été l'étudiant de Pierre Vidal-Naquet dans les années 80. Il rappelait chaque fois qu'il le pouvait le "pogrom" commis sous les ordres de Papon (lequel, rappelait-il parfois, l'avait mis sur écoutes téléphoniques en prévision d'un procès en diffamation contre Claude Bourdet).

Qu'est-ce qui t'a conduit à t'atteler à cette tâche, qui a consisté à étudier précisément la démarche de Jean-Luc Einaudi ?

- En réalité, sur les conseils de François Nadiras, l'animateur de l'excellent site LDH-Toulon [Ligue des Droits de l'Homme], j'ai d'abord eu l'intention de raconter la persécution professionnelle dont furent victimes deux archivistes de la Ville de Paris, Brigitte Lainé et Philippe Grand, punis de façon absolument ubuesque pour avoir témoigné contre Papon de ce que contenaient les archives alors interdites sur le massacre. Puis je me suis rendu compte qu'il fallait raconter toute "la bataille d'Einaudi" pour la connaissance et la reconnaissance de ce crime d'État. Je précise que je n'ai malheureusement pas rencontré Einaudi. Il est mort le 22 mars 2014, quelques semaines après que j'ai voulu prendre contact avec lui. 

Photo Elie Kagan Photo Elie Kagan
Quelle leçon tires-tu de ce combat pour mettre au jour une information dissimulée ?

- Cette bataille de 30 ans pour arriver à un aveu du bout des lèvres par le Président de la République en 2012 est une démonstration de la résistance de "la France", tous partis politiques confondus, à regarder en face son énorme et tragique héritage colonial.  Aujourd'hui, les historiens ont travaillé, la plupart des faits sont établis, il n'y a donc plus d'amnésie, mais il y a toujours un refus d'assumer pleinement et de tirer les terribles leçons de ce passé, y compris dans la façon d'enseigner cette histoire. Et cela ne s'arrange pas : depuis 2000 et l'idéologie de "l'anti-repentance" d'État sous Sarkozy, nous avons plutôt régressé et la tendance semble être à la réhabilitation du colonialisme, chez certains prescripteurs médiatiques et candidats à la présidentielle. Ainsi, selon Fillon, la colonisation aurait consisté à "partager notre culture avec l'Afrique".... La dernière Une de L'Express, qui avait tout de même une autre gueule en 1957, aurait par exemple pu s'appeler "le bon temps des colonies françaises". Dans le même mouvement, on voit aussi se profiler, évidemment, la réhabilitation de Vichy. Zemmour et le FN seront probablement rejoints prochainement là-dessus par d'autres ! La bataille d'Einaudi doit donc continuer.

As-tu d'autres projets d'écriture en cours ?

- Je travaille actuellement sur la figure de Paul Teitgen, cet ancien résistant et déporté (comme énormément des acteurs français de la guerre d'Algérie), qui n'était pas un "anticolonialiste", mais qui démissionna de ses fonctions de quasi-préfet d'Alger en 1957 en indiquant que les pratiques en usage chez les paras durant la "bataille d'Alger" étaient exactement les mêmes que celles de la Gestapo. 
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Photo qui sert d'affiche au film de Yasmina Adi, "Ici on noie les Algériens" Photo qui sert d'affiche au film de Yasmina Adi, "Ici on noie les Algériens"

 

Bande-annonce du film "Ici on noie les Algériens" de Yasmina Adi dans lequel des témoins ou proches des victimes sont interviewés. Yasmina Adi a réalisé par ailleurs un documentaire sur les massacres du Constantinois (Sétif, Guelma) : L'autre 8 mai 1945, aux origines de la guerre d'Algérie.

Témoignage personnel (YF) :

En 1980, je découvre à la lecture d'un livre d'Hervé Hamon et Patrick Rotman, Les porteurs de valises (paru l'année précédente), l'existence de cet événement tragique qui s'est déroulé en France 19 ans plus tôt et dont je n'avais jamais entendu parler. Je lis également La torture dans la République de Pierre Vidal-Naquet (paru en 1972, qui utilise sans doute le premier la formule "la bataille de Paris" pour parler des événements du 17 octobre) et un petit article sur le sujet dans Rouge, une publication de la Ligue Communiste. Je participe à cette époque au démarrage d'une expérience de presse, la publication d'une revue trimestrielle d'informations générales en Franche-Comté (L'Estocade) par une bande d'amis engagés dans divers mouvements (politiques, syndicaux, associatifs). Jusqu'alors, dans les milieux militants de gauche, chaque année on commémorait le souvenir des 9 militants CGT tués par la police au métro Charonne, le 8 février 1962, mais pas le 17 octobre 1961.

Octobre 1980 : "Les Nouvelles Littéraires" et "Libération" [Archives personnelles YF] Octobre 1980 : "Les Nouvelles Littéraires" et "Libération" [Archives personnelles YF]

Je rédige alors un article (1) qui paraît le 1er octobre 1980 et qui a pour but de rappeler les faits, avec le peu d'éléments que je possède : "faute de pouvoir casser du FLN, la police va casser du bougnoule". J'évoque le bilan du massacre selon diverses sources : de 140 à 200 morts, et de nombreux disparus. Je cherche surtout à voir comment le sujet a été traité dans la presse régionale (L'Est Républicain) : trois morts ("quelques policiers ont pu perdre leur sang-froid"). Les jours suivants, le quotidien se fait tout de même l'écho de rumeurs sur des passages à tabac et des "accusations très graves selon lesquelles des Algériens arrêtés auraient été précipités dans la Seine ou dans le canal Saint-Martin".

Michel Débré, Roger Frey et Maurice Papon Michel Débré, Roger Frey et Maurice Papon
Je cite Papon, Préfet de Police (en 1980, il est ministre du budget de Giscard) et Roger Frey, ministre de l'Intérieur (en 1980, il est Président du Conseil constitutionnel).

Les premiers articles dans la presse, après 19 ans de silence, paraissent le 17 octobre 1980 (Libération), le 23 octobre dans Les Nouvelles littéraires (que dirige Jean-François Kahn qui a l'époque du massacre fut informé mais son journal Paris-Presse n'en dit mot). Le 1er novembre, Libé  publie un témoignage hallucinant d'un lecteur qui rapporte les propos de cinq policiers se vantant des tirs à la mitraillette sur les manifestants algériens, et les cartons faits du haut des immeubles "au pistolet sur les hommes, les femmes et surtout les enfants (c'est une cible plus petite et c'est plus méritoire de la toucher)". Le Monde n'aborda le sujet qu'un an plus tard. A partir de cette époque, chaque année le 17 octobre, de nombreux médias commémoreront ces faits tragiques.

J'adresse une lettre à Jean-Louis Peninou, journaliste de Libération, suggérant qu'il serait judicieux qu'un livre soit écrit sur une telle affaire, qui n'a pas encore eu son historien. En 1983, Didier Daeninckx sort un roman Meurtres pour mémoire, tout premier ouvrage à décrire le crime d'État. En 1985, Michel Levine publie Les ratonnades d'octobre, un meurtre collectif à Paris en 1961 (chez Ramsay) que je m'empresse de lire : plus de 300 pages qui livrent déjà beaucoup de témoignages et d'informations. Puis c'est le livre de Jean-Luc Einaudi en 1991.

Il faut attendre octobre 2012 pour que le Président de la République (François Hollande) reconnaisse la "sanglante répression" et rende hommage aux victimes. Sans plus. Comme le dit Fabrice Riceputi, la "bataille d'Einaudi" est à poursuivre pour qu'enfin la République reconnaissance sans barguigner ce crime d'État. Quant au gaulliste Henri Guaino, au même moment, il minimise et refuse toute repentance : c'est juste "une manifestation qui a mal tourné". Faudrait pas qu'on se mette à rappeler qui était chef de l'État en ces temps-là. Maurice Papon, certes, est fortement impliqué dans ce massacre, mais cela a quelque peu occulté le fait qu'il n'a jamais été désavoué par le Général De Gaulle. Aujourd'hui encore, lorsque l'on parle des attentats djihadistes commis sur le sol français, nombreux commentateurs croient nécessaire de prétendre que jamais il n'y a eu un tel massacre en France depuis la fin de la dernière guerre.

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 (1) Article publié dans L'Estocade n°9 d'octobre-novembre 1980 : 17 octobre 61 : le massacre ignoré.

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Plaque commémorative à Paris inaugurée le 17 Octobre 2001 par Bertrand Delanoé, maire de Paris. Elle est apposée sur le mur du Quai, au Pont Saint Michel, à deux pas de la Préfecture de Police, d’où furent jetés à la Seine tant d’Algériens.

 

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Le Parisien, évoquant l'inauguration prévue le 17 octobre 2016 d'un "Boulevard du 17 octobre 1961" à Nanterre, parle de "300 Algériens massacrés".

 

Archive de l'INA :

© Ina Histoire

Dans ce court documentaire de 5 mn, Elie Kagan explique que les journaux refusèrent ses photos qui montraient la répression et les victimes. Joseph Gommenginger, un ancien policier, atteste que des messages bidon sur la radio de la police annonçaient des meurtres de policiers pour provoquer la fureur des "gardiens de la paix", et Jean-Luc Einaudi rappelle qu'une cinquantaine d'Algériens furent tués dans la cour même de la Préfecture de Police, où se trouvait Maurice Papon, et leurs cadavres furent ensuite jetés à la Seine (à noter qu'à l'époque, ce fait fut rendu public, en vain, par Claude Bourdet, ancien grand résistant et conseiller municipal de Paris).

. Fatima pour mémoire

Voir sur le site de Mediapart l'article émouvant de Didier Daeninckx paru en 2011 à propos de Fatima Bedar, 16 ans, prise dans cette tourmente.

 

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 "Une journée portée disparue"

 Document vidéo du Monde.fr en 2011 avec photos inédites et interview de l'historien Gilles Manceron. 150 à 200 morts pour la seule journée du 17 octobre :

 

 "il s'agit d'une des répressions de manifestation les plus meurtrières de l'histoire contemporaine de l'Europe occidentale".

 

Billet n° 285

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