Les paysans honnêtes et les autres, ou les magouilles de la PAC

Mon texte critique * sur une manifestation paysanne, menée par la FNSEA, qui s’est déroulée à Auch le 10 décembre et qui mettait en cause la PAC et les pressions de toutes sortes « environnementale, sociétale, administrative et fiscale », m’a valu quelques réactions.

Mon texte critique * sur une manifestation paysanne, menée par la FNSEA, qui s’est déroulée à Auch le 10 décembre et qui mettait en cause la PAC et les pressions de toutes sortes « environnementale, sociétale, administrative et fiscale », m’a valu quelques réactions.

L’une m’a fait part de la situation très difficile que subissent les producteurs de lait. Ils doivent travailler 7 jours sur 7, 70 heures par semaine, pour produire 250 à 500 000 litres par an. En 2012, leurs charges ont augmenté de 50 % et parallèlement le prix du lait a diminué. La Politique Agricole Commune (PAC) « profite aux grandes exploitations (…) qui pourraient s’en passer au vu de leurs revenus. Par contre, les petites exploitations sont méprisées. Les agriculteurs sont envahis par la paperasse et ils ont du mal à s’en sortir sans les « aidants familiaux ». La prime de  la PAC représente une somme dérisoire, mais qui peut leur permettre cependant de boucler le mois de novembre, mois dédié au versement des fermages ».

Les agriculteurs, même avec peu de moyens, doivent être également des gestionnaires, des managers, des chefs d’entreprise, sans aucune reconnaissance de la part de la société dans son ensemble. Et ils disparaissent à un rythme effréné : Midi-Pyrénées, première région française en nombre d'exploitations, en compte 47 000 mais en a perdu 19 000 en dix ans ! 

 DSCN6511.JPG [Photo YF]

En réalité, si je dois bien avouer que la question agricole n’est pas ma spécialité, je crois avoir compris depuis longtemps qu’il y a des gros exploitants, de vrais industriels, qui, entre autres, se sucrent avec la PAC et des petits producteurs qui galèrent. La PAC devrait être moins élevée pour les premiers au profit des seconds. J’ai bien vu qu’ils luttent ensemble depuis toujours alors qu’ils n’ont pas les mêmes intérêts, c’est ce que je disais dans mon texte. Je comprends aussi qu’il y a des intermédiaires qui profitent de la situation : régulièrement les producteurs évoquent la hausse de leurs coûts et la baisse des prix de leur production, alors que cette baisse n’est pas répercutée aux consommateurs.

 

J’ajoutais que je faisais un rêve : que les plus démunis dans ce pays, ceux qui ont plongé dans la misère à cause de la crise, puissent défiler dans les rues avec des gros "engins à 35 000 €" pour exprimer leur colère face à l’injustice qui leur est faite. D’une part, on m’indique que les agriculteurs sont obligés d’avoir des tracteurs de 120 chevaux compte tenu des travaux qu’ils ont à accomplir. D’autre part, un ami agriculteur m’appelle pour me dire qu’il a bien ri en me lisant : je redoutais la raison, mais c’était pour me préciser que son tracteur lui a coûté 150 000 € et que son voisin est en train d’en acquérir un à 250 000 €. Je le disais : je n’y connais pas grand-chose en agriculture.

 

Cet ami reconnaît que c’est la loi du marché et que plus la compétition avance, plus on laisse du monde sur le bord du chemin. Des agriculteurs ont des biens, se constituent un gros capital en terres et en matériel, certes, mais l’objectif c’est, par la revente à la retraite, de s’assurer un revenu (avec des revenus inférieurs à 2000 € par mois, des cotisations MSA très élevées, la plupart  n’espèrent pas une pension supérieure à 1000 €).  

 

Il a le sentiment que les agriculteurs sont mal aimés des Français et pas compris par les médias (à noter que c’est à peu près ce que chaque corporation pense dans ce pays : ce sentiment est toujours quelque peu excessif). Il ajoutait que lorsque certains paysans, effectivement non majoritaires, font des efforts par exemple en fertilisant naturellement les terres, les voisins non agriculteurs se plaignent de la forte odeur qui ne dure pourtant qu’un jour, comme s’ils préféraient les engrais chimiques (1). Par ailleurs, l’Europe, qui réglemente tout, ne parvient pas à imposer à l’Espagne l’interdiction de certains produits dangereux pour traiter les arbres, interdits en France : et pourtant la France importe tranquillement en masse des fruits ibériques.

 

 DSCN5635.JPG [Photo YF]

Dans le film canadien Le Démantèlement de Sébastien Pilote (2013), Gaby (Gabriel Arcand), éleveur de moutons, est conduit à vendre sa ferme, son tracteur neuf et « ses vieilles machines toutes estropiées ». Scène émouvante que cette vente aux enchères où des voisins ou amis viennent dépecer les biens de leur collègue (comme cela se produit souvent en France). La Confédération paysanne, rassemblant plutôt des petits agriculteurs, des éleveurs, parfois bio, souvent à gauche (2), soutient ce film (elle le présentait à Auch, dans le Gers, le 27 janvier, à Ciné32) : c’est l’occasion pour elle de dénoncer le « système ». Lorsqu’un agriculteur cesse son activité, il faudrait qu’un jeune reprenne, alors que c’est souvent un autre en exercice qui rachète pour s’agrandir encore davantage et augmenter son capital. Pourtant on assisterait depuis peu au désir de retour à la terre de certains jeunes qui aspirent à l’indépendance, à la liberté mais sont malheureusement confrontés à la cherté des terres et à la pénurie d’habitat (ils sont souvent contraints à aller vivre en ville).

 

Des agriculteurs dénoncent les magouilles liées à la PAC : non seulement elle profite beaucoup aux plus gros, mais encore certains se contentent de semer : à 300 € à l’hectare, un propriétaire de 80 ha touche 24 000 € et va ainsi acheter d’autres terres juste pour percevoir la prime, sans prendre la peine de récolter (c’est plus rentable ainsi). Ces agriculteurs contestataires revendiquent un plafonnement des aides et leur majoration sur les premiers hectares. Un jeune agriculteur est pessimiste : jamais un plafonnement des aides ne sera obtenu, car l’agriculture est intensive à cause des industries de la chimie qui la tiennent, affirme-t-il. Il exagère sûrement.

 Le_Demantelement.jpg

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(1)   On pourrait lui opposer ces pratiques agricoles qui subsistent et qui consistent à répandre sans précaution des produits désherbants que le vent gentiment emmène dans les jardinets des ruraux. Mais les paysans honnêtes, eux, ont le souci de l'environnement.

 

(2)   A la différence de la Coordination rurale, plutôt gros agriculteurs, accueillant sous leurs ailes quelques petits, tous plutôt à droite.

* http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/111213/les-paysans-protestent-contre-le-mille-feuille

 

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