"La Tête haute", ou le carrefour des enfants perdus

 Emmanuelle Bercot, au lieu de sombrer dans la critique simpliste à l'encontre de la protection de la jeunesse, nous propose, avec La Tête haute, un film honnête, rendant compte assez justement d'une réalité complexe et douloureuse. Les acteurs sont si convaincants et le scénario si plausible, que par moment on se croirait dans un documentaire.

 

Emmanuelle Bercot, au lieu de sombrer dans la critique simpliste à l'encontre de la protection de la jeunesse, nous propose, avec La Tête haute, un film honnête, rendant compte assez justement d'une réalité complexe et douloureuse. Les acteurs sont si convaincants et le scénario si plausible, que par moment on se croirait dans un documentaire.

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Un enfant, Malony, 6 ans, doit être placé en famille d'accueil, sa mère ne le supportant plus. Dans le bureau de la juge des enfants, elle a lancé : "ce gosse est un boulet", et tout de go, a déposé un sac de vêtements de l'enfant sur les papiers de la juge. Regard éperdu de l'enfant, qui jouait dans un coin sans perdre une miette de ce que les adultes disaient. Ce regard émouvant de l'enfant, mélange d'interrogations et d'absence d'illusions, dès le début du film, est d'amblée une assurance que la réalisatrice nous embarque dans une histoire sérieuse, qui sera traitée sérieusement.

En effet, on perçoit  que le scénario ne sacrifie pas à cette caricature si présente dans tant de films de fiction, ou d'enquêtes prétendument journalistiques mais privilégiant le sensationnel. Emmanuelle Bercot a vraiment étudié la question. Tellement qu'à certains moments on a franchement l'impression de visionner un documentaire. Les professionnels du secteur de la protection de l'enfance et de la jeunesse s'y reconnaîtront, même si le principe même du cinéma conduit à des concentrations d'événements chauds sur un temps très court, ce qui n'est pas toujours le cas dans la réalité.

Cette mère inconséquente, infantile, seule à élever deux enfants, le père étant absent et colérique, ressemble tellement à tant de mères d'enfants  qui se sont retrouvés en famille d'accueil ou en établissement. Elle se méfie des services sociaux, ne leur ouvre pas, craint les assistantes sociales qui "viennent fouiller dans nos vies". Elle croit donner des garanties à la juge en disant qu'elle aime ses enfants puisqu'elle ne "leur frappe pas dessus".

Malony a grandi : c'est un adolescent qui va multiplier les bêtises. Vols de voitures, violence, bagarres. Résultats : successivement, la panoplie des mesures : action éducative en milieu ouvert (AEMO), placement en centre éducatif renforcé (CER) puis en centre éducatif fermé (CEF), et enfin prison. Parfois dans le désordre.

Impossible, au cours du film, de dénombrer exactement le nombre de "pétages de plombs" de ce gamin qui demande à ce qu'on s'intéresse à lui (en réaction à l'abandon dont il a été l'objet), qu'on l'aime, qu'on cesse de lui rappeler ses faiblesses, sa violence.  Sa mère a caché à son nouveau compagnon qu'elle avait deux enfants : Malony explose en l'apprenant. Il insulte le premier éducateur, quelque peu caricatural, en l'invectivant : "qu'est-ce que tu as fait pour moi ?". Il finit par accepter l'aide que lui apporte un autre éducateur, plus engagé, Yann, joué par Benoît Magimel. Et s'il dit à la juge en tête-à-tête, "je n'ai pas confiance en vous", c'est pour aussitôt prendre la main qu'elle lui tend. Il a confié à son "éduc" qu'il voulait être "un bon gens" et il lui murmure qu'il l'aime ! A la fin du film, il vient présenter à sa juge, bientôt retraitée, l'enfant qu'il a eu avec une très jeune fille. Cette scène se veut une finale d'espoir (la rédemption par la poursuite du cycle et la paternité), touchante certes, mais un peu mièvre, enfermante (sans compter que la jeune mère est la fille... d'une des éducatrices de Malony) et portant en germe des dangers nouveaux (compte tenu du très jeune âge des deux parents).

La patience du juge et des éducateurs

Les dialogues sont teintés de cet humour qui parfois désarçonne les professionnels : Malony nie avoir volé avec violence. Il précise : j'ai parfois volé, j'ai parfois été violent, mais je n'ai jamais volé avec violence ! On lui demande de penser à ce que sa mère aurait éprouvé si on lui avait volé sa voiture : réponse implacable : "elle n'a pas de voiture".

Rod Paradot, qui joue Malony, est époustouflant de vérité. C'est un vrai mystère cette capacité qu'a un réalisateur à parvenir à obtenir d'un gamin, qui pourtant n'a jamais joué, qu'il explose à l'écran. Tout sonne vrai : ses colères, ses doutes, ses impatiences, ses étonnements, comme lorsqu'il doit faire une séance d'"estime de soi" et qu'il se renseigne pour en connaître le contenu (il faut voir sa tête dubitative).

Sarah Forestier joue à la perfection la mère gamine, qui voudrait tant être une bonne mère et qui accumule les actes irresponsables : qui est attaché à son fils ou se confie à lui comme avec un compagnon. Ses mimiques, ses contorsions de visage, ses outrances, sa souffrance pourront paraître excessives : elles m'ont semblé plus que crédibles.

Catherine Deneuve est bien installée dans son rôle de juge, elle ne se démonte pas, elle affiche une sérénité, la sagesse de celle qui en a tant vu, elle s'exprime parfois avec une spontanéité naturelle, mais à d'autres moments de façon plus laborieuse, comme si les personnages auxquels elle se confronte, tous plus excessifs qu'elle, la bousculaient un peu.

 

La_Tete_haute_3.jpgMalony (Rod Paradot) et Yann, l'éducateur (Benoît Magimel), Les Films du Kiosque.

 

Benoît Magimel joue à la perfection l'éducateur, qui fait mine d'être détaché, mais qui se bat pour que le gamin, qu'il a pris sous sa protection, s'en sorte, quitte à ce qu'un jour il le bouscule durement. On comprend qu'il en a bavé lui-même, et que la juge le connaît bien parce qu'il était jadis de l'autre côté de la barrière. Avec le risque que l'on nous suggère que ce soit là, la condition pour être à la hauteur de la réponse.

Les éducateurs sont souvent de grands costauds : leur quotidien n'est pas de tout repos, et cela ne devrait pas faire naître des vocations. Ils doivent sans cesse départager les protagonistes des bagarres qui naissent pour tout et n'importe quoi (y compris, pour certains, sur des suspicions sincères ou calculées de comportements racistes à leur égard). Les éducatrices ont souvent besoin de l'aide de leurs collègues masculins plus forts. Avec le risque que l'on nous suggère qu'il faut être balèze pour se confronter à ces révoltés toujours à vif.

Ces professionnels doivent faire régner l'ordre, faire respecter des règles de vie en communauté, mais font le plus souvent preuve d'une grande patience. Ceux qui sont loin de ce monde-là pourront considérer qu'ils sont trop tolérants, trop "cools", mais c'est ce que signifie une approche "éducative" du traitement de la jeunesse délinquante (telle qu'inscrite dans l'ordonnance de 1945), que des hommes politiques conservateurs voudraient tant remettre en cause. Catherine Deneuve, lors d'interviews, a déclaré qu'avant le tournage elle avait assisté à de vraies audiences de juges des enfants et a dit avoir été stupéfaite de l'écoute, de la patience de tous ces intervenants toujours à la recherche d'une solution. Sur une radio, elle a confié qu'elle avait ressenti alors que nous sommes dans "une vraie démocratie". C'est ce dont rend compte la Tête haute, qui outre le traitement d'une question sociale de première importance s'avère être un bel hommage aux travailleurs sociaux, qui exercent leurs missions dans l'ombre, en général sans que les médias n'y accordent un grand intérêt.

 

Enfants en souffrance... la honte

Ce film, La Tête haute, est une fiction qui dit, paradoxalement, une vérité forte en décrivant avec beaucoup de justesse la souffrance et le parcours d'un ado qui a morflé pour n'avoir pu vivre avec sa mère. Et qui présente avec empathie le travail effectué par le personnel éducatif.

Enfants en souffrance... la honte est, quant à lui, un documentaire qui se soucie moins de ce que ressentent les enfants en perdition que de rechercher désespérément les erreurs commises dans les prises en charge, non pour améliorer le dispositif, ce qui serait une intention louable, mais pour le condamner en bloc : c'est-à-dire faire le choix du sensationnalisme pour obtenir de l'audience en dirigeant délibérément ses attaques contre les professionnels chargés de cette protection de l'enfance. Ce documentaire a été diffusé sur France 5 en septembre dernier. Il a été réalisé par Alexandra Riguet et Pauline Legrand, la première nous ayant déjà habitué à ses approches tendancieuses, lors de deux documentaires sur les tutelles (1), où elle ne se contente pas de condamner des dérapages le plus souvent connus et effectivement répréhensibles, mais à discréditer  l'ensemble de la protection qui touche 8 à 900 000 personnes, en diffamant littéralement les mandataires judiciaires qui, par leur travail quotidien, assurent une réelle protection de ces majeurs dépendants et vulnérables.

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 Alexandra Riguet et Bernard Laine, son compagnon, ont publié aux éditions Fayard un livre éponyme (2). A les lire, on pourrait croire que les enfants sont plus en danger lorsqu'ils sont protégés que dans leur famille maltraitante. Des affaires qui ont défrayé la chronique sont évoquées avec des approximations regrettables (par connaissance superficielle des dossiers). Les travailleurs sociaux sont des incompétents, tout ce qu'ils font ne convient que très rarement à ces auteurs, comme s'ils avaient la moindre légitimité pour évaluer leur travail. Se voulant journaliste d'investigation, Alexandra Riguet rejoint en réalité le propos d'associations qui prétendent défendre l'enfance maltraitée mais qui passent plus de temps à organiser des galas pour payer les indemnités des trois ou quatre bénévoles qui animent l'association, ou celles d'avocats qui les représentent dans les émissions radio, et à dénigrer le dévouement du plus grand nombre des professionnels éducatifs et sociaux, jusqu'à  engager des poursuites, en général vaines, contre eux, plutôt qu'à réellement traiter des cas de maltraitance.

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(1) Voir mon article Tutelles : enquêteurs ou charognards

(2) Enfants en souffrance... la honte, avec ce sous-titre : Le livre noir de la protection de l'enfance, Fayard, 2014.

 

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Le carrefour des enfants perdus :

Le titre de mon billet établit un lien, à quelques décennies d'écart, entre La Tête haute qui sort en 2015 et Le carrefour des enfants perdus, film de Léo Joannon, avec Serge Reggiani, sorti en avril 1944 à Paris. Le "Carrefour" est un centre de rééducation de jeunes délinquants, qui vise leur réinsertion dans la vie normale. J'ai vu ce film au début des années 60 chez un grand-oncle qui avait la télévision (peut-être mon pemier film). Il m'impressionna énormément et fut déterminant, avec le roman Chiens perdus sans colliers, de Gilbert Cesbron, dans mon choix de m'engager, à 18 ans, dans la formation d'assistant social et, ultérieurement, dans des fonctions liées à la protection de l'enfance et de l'adolescence.

DVD disponible chez www.renechateauvideo.com (image et son restaurés)

 

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Billet n°198

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question]

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