Quand philanthropie rime avec supercherie

Un vice-président du Medef joue les philanthropes tout en taxant de « supercherie » la fiscalité des entreprises. Un patron d’une agence de notation, ultra-libéral par excellence, joue un « rôle social » en banlieue. Et un Américain millionnaire cache des billets dans la rue. La philanthropie serait-elle une supercherie, sachant allier la pitié (et donc le mépris), le narcissisme du philanthrope et, surtout, le silence absolue sur les raisons de sa fortune.

Un vice-président du Medef joue les philanthropes tout en taxant de « supercherie » la fiscalité des entreprises. Un patron d’une agence de notation, ultra-libéral par excellence, joue un « rôle social » en banlieue. Et un Américain millionnaire cache des billets dans la rue. La philanthropie serait-elle une supercherie, sachant allier la pitié (et donc le mépris), le narcissisme du philanthrope et, surtout, le silence absolue sur les raisons de sa fortune.

 

Araok

Geoffroy Roux de Bézieux, vice-président du Medef, a déclaré début juin que « la baisse annoncée de la fiscalité des entreprises est une supercherie complète ». D’autres patrons de l’industrie lui emboîtent le pas, prétendant que finalement les mesures prises par le gouvernement compensent à peine les hausses d’impôts de ces dernières années, y compris sous Nicolas Sarkozy.

L’ancien commando marine n’y va pas de main morte. Il se plaint de la situation économique de la France et constate que «  la France est toujours sur surveillance renforcée pour déficit excessif ». L’objectif à peine dissimulé est le suivant : plus on accusera le gouvernement de ne pas en faire assez pour le patronat, plus ce gouvernement lâchera du lest.  Pourtant, des dirigeants d’entreprises s’étonnent de ce jusqu’au-boutisme : certains ont reçu leur chèque du CICE cinq jours après avoir déposé leur dossier. Et la moyenne est de 17 jours. Tous ne considèrent pas qu’il faille forcément accabler un gouvernement qui sert à ce point leurs intérêts.

Le ministre des finances ne s’y est pas trompé quand il rétorque à de Bézieux qu’« il ne faut pas vouloir jouer au plus fin trop longtemps. Il y a des petits jeux qui sont contraires à l'intérêt général, il y a des petits jeux préjudiciables aux entreprises elles-mêmes ». Effectivement c’est un jeu, une petite tactique. Car 10 milliards d’euros seront versés cette année aux entreprises, 20 Mds en 2016, et, en ajoutant les 10 Mds d’allègements de cotisations sociales, l’économie pour les entreprises atteindra 30 Mds en 2017. Une peccadille ?

La supercherie c’est Roux de Bézieux lui-même : ce dirigeant du patronat était en bonne place pour prendre la tête du Medef l’an dernier (il était majoritaire au conseil exécutif), finalement à la dernière minute, à la surprise générale, il se désiste au profit de Pierre Gattaz, pour être seulement son adjoint, sans que la véritable raison de ce recul ne soit donnée.

Pourtant, il avait pris les moyens pour sa campagne électorale en vue de la direction du Medef, jusqu’à obtenir de la Fondation de France, supposée indépendante, qu’elle publie à l’époque un encadré publicitaire dans la presse vantant les mérites de Madame Roux de Bézieux, qui anime la Fondation de Monsieur, Araok (« en avant ! », en breton), grâce à la vente de sa start-up The Phone House. La Fondation de France se gardait bien de préciser que le repreneur américain avait aussitôt fermé la boîte et licencié les 1200 employés. Bonjour la philanthropie !

Sur le plateau de l’émission Mots croisés, de France 2 le 29 avril 2013 il avait reconnu gagner 300 000 € par an, avant impôts. Il réclamait moins de fiscalité, déjà, surtout pour pouvoir jouer le généreux avec sa fondation (dont les sommes qu’il lui consacre sont déductibles en partie de son impôt sur le revenu, de l’impôt sur les sociétés et de l’impôt sur la fortune). Pas bête.

 Araok.jpg

Ajoutons que la Fondation Araok prend en charge des projets très éclectiques : un peu au Niger, et beaucoup pour la Fondation Saint-Matthieu, qui, reconnue d’utilité publique grâce à Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, en février 2010, collecte des fonds, en contournant la loi de séparation de l’Église et de l’État, pour financer directement l’Enseignement Catholique (donc M. Roux de Bézieux se permet de soutenir l’école catholique non pas avec ses propres fonds mais en partie avec les deniers publics, du fait de ses déductions fiscales).

La Fondation sollicite tous les Roux de Bézieux potentiels à verser leur obole jusqu’à 50 000 €, leur assurant, s’ils sont assujettis à l’ISF, de récupérer 75 % de cette somme ! A noter en passant que le secrétariat général de l’Enseignement Catholique fut en pointe dans la lutte contre le mariage pour tous. Notre PDG, dirigeant du Medef, contribuait ainsi, à sa manière, à ce combat : c’est son droit, mais pas avec des fonds retirés au secteur public. C’est le même homme qui gémit sur la fiscalité et qui manœuvre pour lui échapper, sous couvert de générosité.

Araok verse également sa contribution à JES-Franklin, un fonds qui dit soutenir toutes les actions visant « à promouvoir l’égalité des chances et la promotion sociale de la jeunesse défavorisée » mais qui, en fait, apporte son concours financier à des « établissements jésuites ou catholiques dans le monde » (ce « jésuite ou catholique » est étrange mais c’est ce que disent les documents de JES-Franklin). Et aussi une communauté religieuse de Garges-lès-Gonesse, et également à RCF (Radios chrétiennes francophones) pour aider à son développement mais aussi pour sensibiliser les auditeurs « sur les exclus » : ouf, la morale est sauve. Mais imagine-t-on un grand patron financer de la sorte des organisations musulmanes sinon islamistes ? Quel tollé immédiat cela provoquerait, à juste titre.

Agence de notation : Culture et diversité

De son côté, Marc Ladreit de Lacharrière, fils d’une grande famille, financier qui a fait l’ENA tout en essayant de ne pas passer pour un énarque, jouant à l’ « aristo self made man » a fondé une société Fimalac (Financière Marc Ladreit de Lacharrière), qui gère, entre autres, l’agence de notation Fitch (troisième agence internationale après Standard and Poors et Modys). Donc cet homme, qui est producteur de Johnny Halliday, de Vanessa Paradis, de Stromae, de Julien Doré, qui possède quatre Zénith, des casinos, les hôtels du Groupe Barrière, qui est la 58ème fortune française, note tranquillement l’Etat français (AA+) et bien d’autres états. C’est fort, non ?

Tout de même, il a fondé l’association Agir contre l’exclusion, jadis, avec Martine Aubry, et a créé une Fondation Culture et Diversité. Dans une interview donnée aux Echos (24 février), interrogé pour savoir si on va « vers un modèle de philanthropie privée à l’anglo-saxonne », le patron de Fimalac répond : « Il n’y a pas encore cette culture là en France contrairement aux Etats Unis, peuple d’immigrés qui a à cœur de rendre à la terre qui l’a accueilli. Pour moi un entrepreneur qui réussit, n’a pas comme seule responsabilité de développer son chiffre d’affaires, ses résultats et de veiller au bien-être de ses collaborateurs. Il a un rôle social, doit mettre ses compétences au service de la cité. Nous devons tout faire pour que les fondations se multiplient. »

Trappes.jpg Finale du trophée d’improvisation culture et diversité, en présence du Président François Hollande, du philanthrope Marc Ladreit de Lacharrière, de la ministre de la culture Aurélie Filippetti et de Djamel Debbouze [Photo site de l’Elysée]

 

Cette fondation a permis à 17000 jeunes des collèges de ZEP de pouvoir bénéficier de formation artistique. Il soutient le travail que fait Djamel Debbouze dans l’improvisation théâtrale, et récemment il a assisté aux côtés de François Hollande, venu à l'improviste, et de Djamel, à une représentation à Trappes.

C’est beau la philanthropie : bien sûr, on va me dire que cette générosité est préférable à l’attitude de certains patrons ou milliardaires goujats, qui font preuve d’un cynisme à toute épreuve, qui considèrent que chacun est responsable de sa destinée, et que ceux qui sont rejetés hors de la route l’ont bien cherché. Certes, mais je ne peux m’empêcher de trouver cocasse cette proximité entre ce Président qui disait avoir la « Finance » pour ennemie et ce PDG qui, dans une interview du Monde (23 octobre 2012) prenait la défense des investisseurs (« certains investisseurs gèrent des portefeuilles supérieurs au PIB de la France. Ils savent ce qu’ils font »), déclamait que « l’économie de marché est la seule connue pour sortir un pays de la pauvreté. Voyez les anciens pays communistes et la Chine. », accusait les pouvoirs publics d’être responsables de la crise des subprimes (moyen de dédouaner les agences de notation qui n’ont rien, ou rien voulu voir), et, enfin, qui reprochait à la puissance publique de trop dépenser (alors qu’une partie de la dette est justement due à la crise financière et aux exactions des banques).

Un article de Libération (28 octobre 2012) disait que c’était « un prédateur » et citait un observateur qui le connaît bien : « c’est homme de coups qui n’hésite jamais à prendre sa plus-value. En cela, il ressemble un peu à Vincent Bolloré. Il est totalement adapté à l’état actuel de la finance ». Et néanmoins philanthrope ! Dont le bénéfice net de2013 a progressé de 52 % (lerevenu.com). Confirmation que la crise est sélective : bien que financière, elle sait obligeamment épargner les financiers. Etonnant, non ?

Hidden Cash

Pour conclure, on ne peut négliger ce millionnaire américain, Jason Busi, qui dissémine des dollars dans les lieux publics, avec une sorte de jeu de piste pour permettre de les rechercher. On a vu des Américains courir aussi vite que possible pour arriver les premiers et empocher cet argent gratuit. Ceux qui trouvent les liasses de billets postent ensuite leur photo sur un compte Twitter. Il menace d’importer cette course à l’argent caché dans les capitales européennes dont Paris.

Et nos médias de parler d’un millionnaire altruiste. Il serait donc lui aussi un philanthrope ? Il paraît qu’il a été ému par une adolescente qui a versé sa petite larme en trouvant 200 dollars, qu’évidemment elle a décidé de remettre à sa grand-mère. L’histoire ne fonctionnerait pas si on ne pouvait pas un peu pleurer dans les chaumières. Il est vraisemblable qu’il soit cynique (un peu dans la lignée d’On n’achève bien les chevaux). Il se délecte peut-être à la vue de tous ces gens qui se défoncent pour quelques billets. Mais aussi on peut y voir la caricature parfaite de la philanthropie : la pitié, comme forme absolue du mépris, le narcissisme du généreux donateur, le silence total sur les sources de la fortune.

 

Billet n°123 

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

 [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

 

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