Crise de la finance : qui va payer ?

 

La crise est donc là, puisqu’une agence de notation nous le dit. Comble d’ironie : si ce n’était le nom de son fondateur, il faudrait la traduire par Standard & Pauvres. C’est sûr que la France n’affiche pas sa richesse, avec une dette à plus de 1600 milliards d’euros (doublée par rapport à 2001, dernière année complète du gouvernement Jospin), un déficit budgétaire à 150 milliards d’euros (six fois ce qu’il était en 2001), et surtout un déficit de la balance commerciale de 51 milliards et celle des paiements à 33,7 milliards (alors que l’excédent de cette dernière, en 2001, était de 26,3).

 

Le tissu industriel français s’est effondré, le chômage a fortement progressé (plus de 4 millions de chômeurs). La faute à personne ? Qui a prôné la délocalisation de beaucoup d’usines dans des pays à main d’œuvre pas chère pour ne développer chez nous que des productions à haute technologie ? Alors que les industries pointues gagnaient de plus en plus du terrain dans les pays émergents.

 

Ceux qui sont responsables de cette gabegie sont à la tête du pouvoir. Alors que la crise financière était déjà bien engagée, ils ont continué à accorder à la caste qu’ils représentent tous les cadeaux qu’elle réclamait (dont la baisse de l’impôt sur les hauts revenus mais aussi celle de l’ISF, 300 000 imposés étant désormais exonérés). Oui, la France est riche : mais tous n’en profitent pas. Les 10 % les plus riches ont fortement accru la masse de leurs biens : ils détiennent la moitié du patrimoine des Français, tandis que la pauvreté s’étend (plus de 8 millions de personnes en dessous du seuil de pauvreté alors que Nicolas Sarkozy s’était engagé à la réduire du tiers en cinq ans).

 

Le discours sur la crise est surréaliste : des économistes ou politologues patentés (Philippe Dessertine, Dominique Reynié, Agnès Verdier-Molinié, Christian Saint-Etienne, Ivan Rioufol et bien d’autres) envahissent les plateaux de télévision, en assénant, à qui mieux mieux, leurs certitudes : nous avons vécu au dessus de nos moyens, le citoyen de base comprend bien (« en bon père de famille »*) qu’un budget doit être équilibré, il va falloir revoir notre système de protection sociale (certains ont déjà proclamé que le maintien de l’existence du CDI n’était plus garanti, que les dépenses de santé étaient trop élevées et qu’il faudrait bien que les assurés sociaux payent davantage de leur poche**). C’est le discours dit libéral, celui des politiques européennes, celui du communiqué de Standard & Poor’s, celui des spéculateurs cachés qui tirent profit des difficultés financières des Etats (la Grèce doit aujourd’hui, alors qu’elle à genoux, emprunter à dix ans au taux de 28,3 % !).

 

L’angoisse s’installe : les salaires et  les pensions vont-ils baisser ? Les plus démunis ont peur : toute cette agressivité sur le « cancer de l’assistanat », toute cette hargne (parfois ministérielle) contre ceux qui n’ont plus qu’un minima social n’ont-elles pas pour but de rogner le peu qu’ils perçoivent pour survivre ? Et on continue (Laurent Wauquiez, entre autres) à prétendre que ce sont les « classes moyennes » qui trinquent (mélangeant, sans vergogne, les salaires à 2000 €, qui galèrent, avec les revenus à 15 000 € et plus).

 

5,3 milliards d’euros « économisés » sur le RSA :

Face à cette suffisance, on comprend bien que, comme toujours, ce sont les plus modestes qui payeront. Les mesures prises auront un impact toujours plus douloureux pour ceux qui ont peu et qui ont du mal à finir le mois.

 

Un rapport officiel, très documenté***, s’appuyant sur des données statistiques diverses (INSEE, CNAF) vient de révéler que l’économie sur le RSA atteint 5,3 milliards d’euros (parce que 1,7 million de foyers, qui y auraient droit, ne le demandent pas). On peut être étonné d’une évaluation si élevée, mais nos experts n’en ont pas parlé. Aucun média n’en a fait sa Une. On se permet de gamberger sur les fraudeurs, en toute impunité, mais une telle information, stupéfiante, est passée sous silence. Si les citoyens concernés ne s’insurgent pas contre ces présentations tendancieuses, partiales, qui instrumentalisent la crise, il leur faudra accepter les mesures les plus restrictives et les plus injustes, qui épargneront les fauteurs de crise et leurs mandataires.

 

Yves Faucoup

Ancien directeur de l’action sociale d’un Département, consultant et enseignant en action sociale

 

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* Le bon père de famille, quand il s’endette, tient compte de son patrimoine. Mais nos chers économistes se gardent bien de rappeler que, si la dette de la France est effectivement plutôt élevée, à 85 % du PIB, son patrimoine atteint 12 513 milliards d’euros (soit 6 à 7 fois le PIB).  

 

** L’Université canadienne de Sherbrooke a montré que les dépenses publiques de santé étaient aux USA d’environ 8 % du PIB, et 8,3 % pour la France. La dépense totale par habitant (par lui-même et par la collectivité) est de 7500 dollars aux USA, de 3226 dollars en France. Cette dépense en France est-elle excessive ? Et si une partie importante de cette dépense relève des « prélèvements obligatoires », il s’agit pour l’essentiel d’un retour sur cotisation. Réduire, sur ce chapitre de la santé, les prélèvements obligatoires, c’est réduire la solidarité, mais ce ne sera pas, au final,  réduire la dépense (sauf  si nos « experts » souhaitent que, de ce fait, les citoyens se soignent moins).

 

*** Comité national d’évaluation du RSA. Rapport final. Décembre 2011. Rapport dirigé par François Bourguignon, remis au gouvernement et à l’Assemblée nationale. Voir page 14 : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics//114000721/0000.pdf

 

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