Pourquoi la Bourse monte et le chômage aussi

On nous annonce depuis quelques jours un « frémissement » : la croissance pourrait être légèrement plus élevée que prévu, les start-up ont le vent en poupe (le patron des Pigeons fait même la bise à François Hollande), l’investissement repart, le commerce extérieur s’améliore, la consommation des ménages ne faiblit pas

On nous annonce depuis quelques jours un « frémissement » : la croissance pourrait être légèrement plus élevée que prévu, les start-up ont le vent en poupe (le patron des Pigeons fait même la bise à François Hollande), l’investissement repart, le commerce extérieur s’améliore, la consommation des ménages ne faiblit pas (1).

 

Pourtant, le chômage pointe à 3,3 millions de personnes, 5 millions en réalité si l’on compte toutes les catégories. La pauvreté est à un niveau très élevé, les minima sociaux sont versés à toujours plus de foyers.  Le commerce extérieur reste tout de même nettement déficitaire, l’industrie est en berne, depuis tant d’années. Et dans un tel contexte, qu’est-ce qu’elle fait la Bourse depuis de nombreux mois, sans attendre le « frémissement » ? Elle monte tranquillement, inexorablement. L’indice du CAC 40 a dépassé les 4300 points (soit 34 % de hausse depuis mai 2012). Bien sûr, tout peut arriver : une chute brutale. En août 2011, elle a perdu 19 % en deux semaines. La chute était générale : Le Monde du 10 août 2011 indiquait qu’« en deux semaines, près de 7000 milliards de dollars sont partis en fumée » sur les places boursières mondiales. 7000 milliards, 20 fois le budget annuel de l’Etat français dans un trou noir !

 Bourse_AFP.jpg [Photo AFP]

Chaque jour, les radios nous informent sur les cours, comme si les auditeurs étaient des boursicoteurs. Dans cette « loterie », il y a des gagnants, ceux qui savent y faire, et des perdants, en principe des petits épargnants, dont les économies peuvent « partir en fumée » du jour au lendemain. Les tendances « haussières » succèdent aux tendances « baissières », et vice versa. Les informations diffusées nous révèlent qu’un jour on attend le rapport d’un organisme américain, un autre jour on scrute la décision de je ne sais quel gouvernement. Soit la Bourse attend la publication d’« indicateurs macro-économiques » (des rapports zofficiels aux USA), d’où la baisse, à moins qu’il s’agisse de « consolidation » ou que les investisseurs « prennent leurs bénéfices » ou « reprennent leur souffle » suite à la hausse des jours précédents. Aucune mauvaise nouvelle, mais les boursicoteurs engrangent, c’est-à-dire spéculent. En toute impunité. Difficile de savoir, d’ailleurs,  comment le journaliste de la radio peut évaluer quelle est la vraie raison d’une montée, ou d’une baisse. Le 8 janvier, elle était stable : car on attendait la publication de l’état de l’emploi privé aux USA.

 

Fin novembre 2011, rumeur de récession en Europe. Les Français retirent leurs fonds placés sur des assurances-vie. Jacques Attali annonce qu’il y a une chance sur deux qu’à Noël l’euro s’effondre. Non seulement l’euro ne s’est pas effondré, mais Attali non plus. Et que fait la Bourse en un jour (le 28 novembre 2011) : elle monte de 5 %. Quant à l’oracle, il continue à discourir, personne ne lui rappelle son intelligente prédiction (qui avait d’ailleurs une chance sur deux de ne pas être fausse).

 

Capitalisme financier : ne pas investir, mais verser des pluies de dividendes

Selon les économistes, lorsque la bourse monte c’est que les investisseurs ont confiance pour 6 ou 9 mois (même si ce n’est pas ce qu’indiquent les prévisions économiques). Traditionnellement, lorsque le chômage progresse, la Bourse chute. Or depuis deux ans, ce n’est pas le cas. Si la Bourse monte, c’est que les entreprises distribuent plus que jamais des dividendes à leurs actionnaires (80 % de leurs bénéfices, au lieu de 30 % auparavant). Le capitalisme financier ne se préoccupe pas d’investir : sa priorité c’est de verser des pluies de dividendes, tout en se plaignant de la baisse des bénéfices des entreprises et tout en réclamant à cor et à cri une baisse des charges pour être « compétitifs ». Les grands groupes ont cessé d’investir dans la recherche : « c’est une faute grave », admet un responsable de la CGPME sur France inter le 28 janvier. Et c’est bien une des raisons du marasme actuel en France. Des économistes de droite le reconnaissent mais plaident pour que l’actionnaire soit rémunéré, ce qui ne serait que justice selon eux.

 Graphique_bourse_Tribune.jpg Graphique depuis 2011 [La Tribune]

Par ailleurs, quand la Bourse de Paris se porte bien, il faut savoir que cela profite à des investisseurs étrangers, qui possèdent la moitié du capital des 40 plus grosses entreprises, celles du CAC : les autres cotées en bourse sont au nombre de 600 mais ne représentent que 20 % du volume. Ainsi, en pleine crise, le CAC 40 remonte régulièrement. Si les raisons ne sont pas limpides cela vient aussi du fait qu’il y a, parfois, manipulation : des entreprises rachètent elles-mêmes des actions pour faire monter le cours.  Enfin, les grosses entreprises du CAC font des affaires à l’étranger et leurs bons résultats ne sont pas toujours liés à leurs performances sur le sol français. Pire, les difficultés des sous-traitants, petites entreprises françaises, alimentent souvent la bonne santé des grands groupes.

 

Un État stratège est un État qui peut soutenir une politique de l’offre mais sans se désengager. Bien au contraire. Son rôle est de jouer à fond la carte d’une politique publique d’investissement, en particulier dans la transition écologique, ce que le marché ne sait pas faire. Bien sûr, les prétendus « experts » ultra-libéraux hurleront, parce qu’ils sont là pour servir le capitalisme financier, à rentabilité immédiate, mais les vraies entreprises ne peuvent qu’y gagner, et, avec elles, tous les salariés et ceux qui espèrent le devenir.

Copie_de_DSCN5750.JPG [Photo YF]

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(1)   Le Monde a titré, le 15 février, « La reprise, c’est (peut-être) maintenant ». Quelques indices étaient perceptibles déjà au milieu de l’année dernière avec une croissance, par exemple, au deuxième trimestre, à 0,6 % (ce qui n’était pas prévu). J’avais publié un billet ici le 30 août dernier : « François Hollande va gagner son pari de la reprise… à quel prix ? »

http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/300813/francois-hollande-va-gagner-son-pari-de-la-reprise-quel-prix

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