Mères en prison : un documentaire digne, rare à la télévision

M6 a diffusé le 16 mars un documentaire de Hélène Lam Trong sur les mères en prison (Maman est en prison, l’absente). Le sujet est traité tout en pudeur et respect : c’est de la grande télévision.

M6 a diffusé le 16 mars un documentaire de Hélène Lam Trong sur les mères en prison (Maman est en prison, l’absente). Le sujet est traité tout en pudeur et respect : c’est de la grande télévision.

Comme à ses débuts Mireille Dumas lorsqu’elle diffusait sa série Crimes et passions, tournée dans les prisons françaises en 1990, recevant pour cela les prix les plus prestigieux. Elle avait obtenu de détenus des confidences émouvantes grâce à la qualité de ses interviews, discrète et surtout, sachant poser les bonnes questions pour obtenir des témoignages forts. A la différence de tant de journalistes maladroits ou incompétents, qui dictent presque les réponses qu’ils espèrent entendre. Mireille Dumas : c’était avant ses interviews people.

 

Hélène Lam Trong réalise là un documentaire comme on aimerait en voir plus souvent : sur un sujet difficile, elle sait entendre la souffrance des femmes condamnées ou en attente de jugement, sans édulcorer leur faute, elle donne la parole aux proches, souvent des adolescents aux sentiments contradictoires à l’égard d’une mère coupable mais aussi qui leur manque. Les gardiennes de l’administration pénitentiaire ne sont pas des femmes infâmes mais, parfois, des représentantes de l’ordre pétries d’humanité. Cette question de la maternité et de l’incarcération est traitée avec justesse. On assiste à la sortie (obligatoire) d’une petite fille, née en prison et ayant atteint l’âge de 18 mois : sa mère plongée dans le désarroi qu’on imagine mais heureuse de constater que sa fille réagit bien (il est indiqué que 72 enfants naissent chaque année en prison). Le long chemin pour s’en sortir (y compris après avoir quitté la maison d’arrêt) est abordé avec honnêteté. 

 Mere_en_prison_0.jpg [Photo extraite du film, site de M6]

C’est Mélissa Theuriau qui a produit ce documentaire, non pas réalisé à la va-vite mais sur deux ans, le temps qu’il faut pour apprivoiser les témoins et livrer les évolutions à long terme. A Zone interdite, où elle fut rédactrice en chef, elle avait du mal à imposer ses sujets (elle a pu tout de même traiter du mal-logement ou de l’euthanasie). Elle confie à Télérama (12 mars) qu’elle veut pouvoir « témoigner, donner la parole aux opprimés et tendre le micro à ceux qui ne l’ont pas ». Les requins ou la jet-set ne l’intéressent pas : « je me passionne pour ceux qui sont dans l’exclusion ». Et chose rare dans ce milieu de stars, qui préfèrent souvent les causes humanitaires « rentables », sinon démagogiques (l’enfance malheureuse, maltraitée ou malade, à l’image des Carole Bouquet et autres Zidane), l’engagement personnel de cette journaliste célèbre a lieu au sein d’une association (Relais enfants-parents) qui vient en aide aux mères incarcérées à Fleury-Mérogis. Il lui arrive d’accompagner des enfants aux parloirs, auprès de leurs parents incarcérés, dans des contextes souvent très éprouvants. C’est ce qui a donné l’idée du documentaire diffusé sur M6.

 

A la fin de la projection, avec tact, Mélissa Theuriau échange avec une jeune fille qui, dans le film demandait à sa mère de ne pas ignorer combien elle avait elle-même morflé pendant le temps où elle était internée. Elle tient à témoigner, à visage découvert, pour que l’on sache que ces histoires n’arrivent pas que dans des familles « racailles » mais qu’elles touchent aussi des familles « très bien ». Elle voudrait créer une association d’enfants de parents incarcérés, pour qu’ils puissent parler, pas seulement à un psy ou à une assistante sociale (rien qu’en Ile-de-France, 800 enfants fréquentent les parloirs pour rendre visite à leurs parents). Un éducateur spécialisé explique le travail éducatif réalisé en prison, pour aider ces femmes à retrouver une certaine estime de soi. Une mère, cleptomane, à nouveau incarcérée, évoque son passage en hôpital psychiatrique. Elle témoigne avec dignité, avec le sourire, elle est pimpante car elle est filmée. On mesure combien cette femme voudrait s’en sortir, voudrait nous le prouver, mais tout est trop dur, y compris sa difficulté à retrouver la moindre autorité auprès de ses enfants compte tenu de ses faiblesses répétées. Un bonheur inaccessible. Dans le film, alors qu’elle avait été libérée avant de rechuter, remplie d’espoir et voulant repartir d’un bon pied, elle démontait de vieux rideaux du passé : « C’est comme ma vie…c’est plein de poussière ».

Gardienne.jpg [Photo extraite du film, site de M6]

 

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Le documentaire n’est pas un réquisitoire, mais une série de témoignages. Tout au plus, il est demandé, par une femme interviewée, de pouvoir disposer plus facilement de téléphones en prison pour pouvoir appeler la famille, les enfants (actuellement il faut attendre longuement avant de pouvoir accéder à un téléphone).

 

Je rappelle ici l’avis donné il y a quelques mois par le contrôleur général des lieux de privation de liberté, recommandant aux juges d’aménager les peines de prison des femmes enceintes et des mères dont les enfants ont moins de 18 mois. Il avait noté des cellules trop petites, et souvent l’absence de séparation entre la détention ordinaire et les quartiers de femmes avec enfants. Il avait souhaité que tout soit fait pour éviter l’incarcération d’une femme enceinte, et d’envisager les alternatives à l’incarcération pour une prévenue enceinte ou ayant un bébé en bas âge.

 

A noter que l’administration pénitentiaire n’est pas responsable de l’enfant : tout au plus, elle fournit l’ameublement, le matériel de puériculture et l’alimentation. Le reste, c’est la mère, qui exerce une autorité parentale sans restriction, qui doit le prendre en charge, et le suivi médico-social est assuré par le médecin départemental de la PMI. La mère est incitée à confier son enfant à la crèche de la prison pour favoriser son développement et son ouverture au monde. Mais à son retour de la crèche, le bébé sera déshabillé et fouillé pour respecter les règles de sécurité, alors qu’il n’est pas « incarcéré » et que tout doit être fait pour réduire l’impact de la prison sur sa propre vie. Lorsque c’est possible, des sorties de l’enfant auprès du père ou de proches de la mère sont organisées. Dans un rapport sur le centre de détention de Seysses, près de Toulouse, le contrôleur général avait constaté la jalousie des autres détenues à l’encontre des mères qui étaient en cellule avec leur enfant, suspectées d’être favorisées. Ces mères, bien souvent, connaissent des périodes dépressives lorsque, après le départ de leur enfant, elles doivent rejoindre les quartiers « normaux » de détention.

 

Certes, les solutions ne sont pas simples à trouver : d’une part, une femme qui a commis un grave délit ou crime qui justifie l’incarcération, ne peut être séparée de son enfant (et lui d’elle) au moment de la naissance. D’autre part, un enfant né en prison et ayant séjourné auprès de sa mère en prison, une fois ayant atteint l’âge de comprendre, vit cette expérience comme particulièrement traumatisante. Comme une recommandation du conseil des ministres du Conseil de l’Europe l’a précisé en 2000 : « Les prisons ne constituent pas un environnement approprié pour les bébés et les jeunes enfants ». Je me souviens d’un ami né à la fin de la guerre d’une mère qui avait collaboré et qui avait été incarcérée à la Libération : il avait séjourné en prison auprès d’elle. Je sais combien ce fut pour lui une douleur indélébile, une infamie qu’il dut porter toute sa vie, lui qui aimait sa mère et qui abhorrait le pouvoir qu’elle avait servi.

 

 

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Enfant_prison.jpg [Photo extraite du blog de Laurent Jacqua]

 

 

Laurent Jacqua, ancien détenu, tient un blog Vue sur la prison. Dans une vidéo, il interviewe une jeune femme qui raconte son incarcération alors qu’elle était enceinte. Elle aurait pu bénéficier d’une suspension de peine, mais on lui a opposé que son état ne pouvait être pris en considération puisque l’enfant n’était pas encore né. Elle témoigne que lorsque son enfant avait six mois, elle était avec lui dans une cellule sans chauffage (14 °). Elle raconte le cas d’une femme dont l’enfant lui a été retiré le jour de sa libération, pour être placé.

http://laurent-jacqua.blogs.nouvelobs.com/archive/2013/09/06/femmes-enceintes-en-prison-suite-490485.html

 

Bruno des Baumettes a également consacré plusieurs billets de son blog (« journal d’un détenu au quartier des « Isolés », prison des Baumettes à Marseille ») à cette question de la naissance en prison :

http://brunodesbaumettes.overblog.com/na%C3%AEtre-en-prison-en-france

 

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

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