« Les gens du Monde » sont sympa

Alors que sont célébrés les 70 ans du journal le Monde, sort en salle un film intitulé Les gens du Monde. Le réalisateur Yves Jeuland a suivi pendant cinq mois les journalistes politiques du quotidien, la « newsroom » pour faire pro et parler comme eux. Plongée dans une des équipes du grand quotidien qui se qualifie du « centre gauche ».

Alors que sont célébrés les 70 ans du journal le Monde, sort en salle un film intitulé Les gens du Monde. Le réalisateur Yves Jeuland a suivi pendant cinq mois les journalistes politiques du quotidien, la « newsroom » pour faire pro et parler comme eux. Plongée dans une des équipes du grand quotidien qui se qualifie du « centre gauche ».

 

Ambiance sympathique : bien sûr ça discute beaucoup, on assiste à moult débats, au point que l’on se demande quand ils écrivent leurs (longs) articles. On discute sur tout, quelle que soit la décision prise par la direction, y compris, après coup, sur un titre : ainsi la manchette qui rapprochait le populisme de Marine Le Pen et celui de Jean-Luc Mélenchon, ce qui provoquera l’ire de ce dernier. Plusieurs journalistes désapprouvent.

 titre_1.jpg Bande annonce

Yves Jeuland n’intervient pas, il ne pose aucune question, il promène sa caméra et enregistre les propos. Tout au moins c’est ce qui apparaît à l’écran, car certains commentaires que font en direct Ariane Chemin ou Didier Pourquery au téléphone à des inconnus sont en réalité des réponses à des questions que leur a posées le réalisateur.

 

Quand on lit depuis 44 ans un quotidien, que l’on a suivi ses évolutions (sans toujours les comprendre ou bien les percevoir), on éprouve quelque curiosité à en savoir plus sur ce qui se passe « à l’intérieur », comme dirait Cécile Duflot. Quand on a vu combien ce journal plutôt de gauche s’est mis à soutenir des thèses libérales (déjà avec Eric Le Boucher, qui aujourd’hui sévit ailleurs), quand on se souvient que ce quotidien publiait à une époque Le Monde des débats et aussi Le Monde initiatives (avec ce sous-titre : Le constat est économique, la réalité est sociale) dirigé par ce grand journaliste qu’était Alain Lebaube (30 pages mensuelles sur l’actualité économique et sociale, critiques sur le libéralisme débridé), quand on découvre que le journal qu’on a pu jadis, outre le paiement de l’abonnement, soutenir financièrement quand sa survie était menacée et quand il appartenait encore à ses journalistes, se mettre à produire chaque semaine un supplément (M le magazine) dont le mérite est que, la plupart du temps (pas toujours), on peut le jeter rapidement tellement il sacrifie à la mode et au dérisoire, on a envie de mieux comprendre ce qui animent ses acteurs.

DSCF5522.JPG [Ph.YF]

Et justement, le documentaire nous donne à voir comment se perçoivent les journalistes : Arnaud Leparmentier se dit « seul journaliste de droite dans un journal de gauche » ( !), lui qui affiche avec fierté sa photo auprès d’Angela Merkel. Il confie qu’il aurait bien aimé que son journal tape plus fort sur Hollande. Plus tard, il rectifie : « je suis libéral mais ils ne peuvent pas me traiter de droite parce que je suis très tolérant sur les mœurs, les libertés individuelles ». On semble s’accorder dans cette maison sur le fait que le quotidien est finalement de « centre gauche » (tandis que Libération, lui, serait de « gauche »). Le directeur Eric Izraelewicz, décédé brutalement depuis, se dit ni de droite, ni de gauche, mais journaliste ! Il note que le Figaro, qui est de droite, « déconsidère la presse ». Son édito, à la veille de l’élection présidentielle, sera ambigu : plutôt contre Sarkozy, pas franchement pour Hollande.

 

Didier Pourquery rappelle à son équipe qu’il est difficile d’évoquer Hollande qui leur a accordé trois interviews : « il nous a donné une interview pourrie qu’on n’a même pas pu faire une manchette avec, il nous a donné deux tribunes totalement creuses ». A ce sujet, Eric Izraelewicz rapporte une confidence du directeur du Nouvel Observateur : « quand on met Hollande en couverture, on ne vend pas ». Tous les news vont plus tard se rattraper : dès l’élection de François Hollande, avant même qu’il ait eu le temps de dire ou de faire quoi que ce soit, Le Point, l’Express, Le Nouvel Obs vont le descendre en flamme chaque semaine en couverture. Et avant même que les citoyens aient eu le temps de se faire une opinion sur lui. Et cela a continué sachant qu’une partie du Hollande bashing était destinée, et l’est toujours, à pousser le président à mener une politique économique que la droite n’avait même pas osé engager. Et ça a bien marché.

 Revault_dAllones.jpg David Revault d'Allonnes [bande annonce]

David Revaultd’Allonnes, qui suivait la campagne de François Hollande, avait conjuré la direction de ne pas prendre position en faveur du candidat du PS, car cela aurait compliqué sa tâche. Etonnant non ? Quand on sait que ce journaliste, sur le plateau de C dans l’air, sur France 5, ne s’est pas privé depuis d’accabler la gauche dans une critique à peine ou un peu moins virulente que celle de ces prétendus contradicteurs de droite que sont Yves Thréard, du Figaro, et Catherine Nay d’Europe 1. Comme Claude Weill, rédacteur en chef du Nouvel Obs, sur ce plateau ouvertement dévolu à la droite dite libérale, il est censé représenter plus ou moins un autre versant, tout juste du centre gauche. Comme Raphaëlle Bacqué, qui, dans cette même émission, développe son analyse de journaliste politique mais paraît le plus souvent tétanisée devant l’outrecuidance de Catherine Nay, égérie de la droite sarkozyste ou de Christophe Barbier, directeur de L’Express (Vanessa Schneider, que l’on voit peu dans le film, a davantage de niaque chez Yves Calvi pour contrer la mauvaise foi de la droite parfois extrême qui lui fait face).

 

Raphaëlle Bacqué confie à une collègue : « ce que j’aime chez les hommes de pouvoir c’est leur côté irrationnel », sans imaginer, semble-t-il, que cette remarque pourrait peut-être aussi concerner les gens de presse. Elle avait été filmée en train d’écrire chez elle, sous la surveillance de son chat. Mais Yves Jeuland, qui avait dix fois plus de rush que nécessaire, a dû couper pour ne garder que ce qui lui a paru essentiel. Cela aurait permis pourtant de comprendre comment des journalistes rédigent leurs articles, parfois tout de même dans le calme. De même que le documentaire ne nous montre pas comment ces journalistes vont à la pêche de l’info, puisqu’on ne les voit quasiment que lorsqu’ils palabrent entre eux.

 

Avouons tout de même que le Monde reste incontournable et qu’il y a quelque plaisir à voir évoluer ces plumes aguerries, outre les déjà citées, Thomas Wieder, Gérard Courtois, Florence Aubenas…

 

Un jeune journaliste, ignorant sans doute que des lecteurs lisaient le Monde avant qu’il ne soit né, rappelle à ses collègues déconfits que sa génération n’achète pas le Monde. Un ange passe…

 

 

Trois anecdotes :

  • L’annonce de l’AVC de Michel Rocard crée vraiment une ambiance amusée au sein de la rédaction. Sa nécro date de 2005, il faut vite la mettre à jour. On nous rappelle que des nécrologies ont été rédigées par des journalistes morts avant leur sujet. Par ailleurs, on entend une journaliste lâcher que rien n’est plus grave qu’un mort à 10 h. du matin, sachant que le journal boucle à 10h30 ! 
  • Le lendemain de l’élection de François Hollande, le choix de la photo en couverture et du titre est fortement discuté. Finalement, est retenue une photo où l'on voit le nouveau président avec sa compagne, Valérie Trierweiler, en "ce moment" où ils saluent la foule. Plaisanterie des journalistes : on aurait du mettre comme titre « Nous, présidents de la République ».
  • On asssiste à une scène où Thomas Wieder, journaliste jeune et très productif, répète sans cesse dans sa voiture un commentaire de Bernard Cazeneuve sur une annonce de Nicolas Sarkozy : "prendre aux pauvres pour donner aux pauvres". Phrase qui finalement résume bien contre quoi ce blog Social en question combat.

 

 DSCF5521.JPG Yves Jeuland, en tournée en Midi-Pyrénées, lors de la présentation de son film à Ciné 32 à Auch le 16 septembre [Photo YF]

Yves Jeuland est l’auteur de plusieurs documentaires sur le champ politique, dont un sur Georges Frêche (Le Président), sur Bertrand Delanoë, sur l’Affaire Dreyfus. Il prépare un film sur François Hollande.

 

 Précision : Ariane Chemin me précise qu'elle n'a pas passé... un " faux" coup de fil dans ce documentaire, contrairement à ce que je dis dans ce billet. Yves Jeuland me confirme la précision d'Ariane Chemin. Dont acte.


Billet n°146

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

[Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, Social en question]

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