L’enfance manipulée

Enfance maltraitée : grande cause nationale en 2014 ?

Une pétition circule demandant au premier ministre de déclarer la lutte contre la maltraitance des enfants cause nationale 2014. Evidemment, le texte reprend ce chiffre de deux enfants mourant chaque jour « des violences infligées par des adultes, le plus souvent leurs parents » (1). Le texte, à juste titre, ne s’en tient pas à cette maltraitance extrême : il rappelle qu’« un enfant ne peut grandir, s’épanouir et devenir un adulte  socialisé et responsable que si ses besoins physiques, affectifs et éducatifs sont pleinement satisfaits par les personnes qui s’en occupent, généralement ses parents ». Cependant, la pétition ressort les poncifs habituels : la maltraitance à enfants « touche toutes les classes sociales » (assertion démagogique qui cherche à convaincre que la lutte n’est pas dirigée contre les plus pauvres), et serait un sujet « tabou » dans notre pays (affirmation dénuée de tout fondement, la protection de l’enfance est une des politiques sociales la plus développée et la mieux organisée). Enfin, le texte s’oppose fermement au « dogme de la famille naturellement bonne » (oubliant que le droit français et la Charte internationale des droits des enfants leur reconnaissent un droit premier, celui de vivre avec leurs parents, évidemment si ces derniers respectent leurs différents besoins cités plus haut).

Cette pétition fait suite au colloque qui s’est tenu au Sénat en juin dernier. J’ai commenté sur ce blog (2) cette manifestation voulue par André Vallini, sénateur de l’Isère, et Valérie Trierweiler. L’un cherchant à s’afficher publiquement sur une question en lien avec la Justice (il est régulièrement donné par les gazettes comme susceptible d’être un jour, sous la gauche, nommé Garde des Sceaux), l’autre ayant beaucoup de mal à trouver sa juste place comme Première Dame.

 André Vallini, qui est aussi président du Conseil général de l’Isère, a listé sur le site du CG38, pour justifier son appel à la Grande cause nationale, les enfants victimes (Marina, Tiphaine, « bébés congelés », « nouveaux nés retrouvés dans des sacs poubelles »). Il cite également, sans doute sans bien connaître l’affaire, le « calvaire des deux petits garçons de Pavillons-sous-Bois ». Il aurait pu, depuis, rajouter la petite Fiona, et le bébé noyé à Berck. Façon de mélanger graves faits divers, criminels, et la protection de l’enfance au sens large, qui concerne mais va bien au-delà des cas dramatiques.

C_dans_lair.jpg André Vallini et Martine Brousse (La Voix de l'Enfant) au cours d'une émission sur France 5 [capture d'écran]

 L’émission de la Cinq, C dans l’air, le 1er novembre dernier, a consacré à la maltraitance un débat auquel était justement invité André Vallini. Un sénateur, PS de surcroît, c’est très rare sur ce plateau : manière de dire que ce sujet est hors de toute politique. Outre deux experts psy, l’association la Voix de l’enfant était représentée. André Vallini rendait un hommage appuyé aux associations qui font un travail « for-mi-dable ». Il insistait pour dire que cela touchait tous les milieux, toutes les régions. Qu’il fallait signaler les maltraitances aux associations. Il faisait beaucoup de pathos, en oubliant qu’il est président du Conseil général de l’Isère et qu’à ce titre il est responsable des services sociaux qui agissent chaque jour sur le terrain en faveur de l’enfance en danger ou en risque de danger. Les associations, comme La Voix de l'Enfant, Innocence en danger ou Enfance et Partage, ne traitent qu’une infime partie du problème. Les agents du CG38 s’étranglaient en l’écoutant : il a fallu attendre presque la fin de l’émission pour que, sur une question de Yves Calvi, l’animateur, il daigne citer les professionnels « qui font beaucoup » et pour admettre que les signalements émanent le plus souvent d’eux. Il se prononçait pour une refonte de la loi de 2007, votée « après l’affaire d’Outreau ». Comme s’il cherchait à se donner une autre image que celle de l’ancien co-président de la commission d’enquête sur cette douloureuse affaire. Mais la loi de 2007 n’a rien à voir avec Outreau : elle a été voulue parce que, depuis de nombreuses années, il y avait trop de signalements qui remontaient à la justice pour des affaires qui pouvaient être traitées en amont par les services sociaux. Bien sûr, il n’est pas exclu qu’un jour, retour de balancier, on constate que les services sociaux, à cause des orientations de cette loi, vont trop loin dans le suivi avant de signaler aux autorités judiciaires.

 DSCN9867_0.JPG Avignon 2012 [Photo YF]

Tout au long de cette émission, le sénateur ne donnait pas le sentiment de connaître son sujet : il était dans la représentation. L’instrumentalisation d’une telle problématique sociale est insupportable, d’où qu’elle vienne. Les débats sur l’enfance maltraitée se font toujours sans les premiers acteurs concernés : les professionnels médicaux et sociaux, en établissement ou en milieu ouvert. Pour une fois qu'un conseil général (la mission de protection de l’enfance est une de ses missions essentielles) était invité, c’était l’occasion de rendre compte précisément de ce travail considérable effectué auprès de 273 000 enfants aidés ou pris en charge par différents services dont ceux de l’Aide Sociale à l’Enfance. C’était le moment de dire que parmi eux, nombreux sont ceux dont la situation est suivie par un juge des enfants. Il était possible d’indiquer que de très nombreux enfants sont retirés de leur famille chaque année en vue de les protéger. Il existe effectivement des cas graves qui échappent malheureusement à la vigilance de toute une société et des professionnels chargés d’assurer la protection. Des médias irresponsables, des associations en quête de notoriété, des citoyens mal informés se précipitent alors pour accuser injustement ces professionnels d’incompétence (pourtant, on voit bien dans l’affaire de la petite Fiona que la mère a su longtemps tromper les enquêteurs, les magistrats et la France entière). L’information sur la réalité de la protection de l’enfance dans notre pays reste à faire. Hors de toute démagogie.

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(1) Ce chiffre terrible est invoqué pour frapper les esprits mais il est incertain. Il a été établi par Anne Tursz, pédiatre, directrice de recherche à l’Inserm, qui pendant cinq ans a comptabilisé les décès suspects d’enfants de moins d’un an dans les dossiers d’hôpitaux et de tribunaux de trois grandes régions, représentant un tiers des naissances du territoire national. Puis les résultats ont été extrapolés : soit 400 à 800 homicides de mineurs par an (le Monde du 14 juin 2013). On peut se demander, si les hôpitaux ont de telles suspicions sur un si grand nombre, pourquoi ils ne saisissent pas les autorités judiciaires. Et s’ils les saisissent  et qu’il n’y a ni poursuite ni condamnation, pourquoi se permettre de telles extrapolations ? Déjà dans le passé, Bertrand Boulin, animateur célèbre d’une Charte des enfants, prétendait que chaque année 8000 enfants étaient tués par leurs parents, sans être démenti (j’ai contesté ces « déclarations à sensation » dans une page de Libération du 28 septembre 1977). Anne Tursz, qui a obtenu un blanc-seing des autorités pour organiser le colloque du Sénat, est l’auteur d’un ouvrage intitulé Les oubliés (Le Seuil, 2010), dont le sous-titre est « enfants maltraités en France et par la France ». Par la France ? Et d’un blog sur Mediapart dont un des textes était particulièrement virulent à l’encontre des professionnels qui ont eu à connaître de la situation de la petite Marina.

 (2) http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/210613/enfance-maltraitee-le-combat-demagogique-de-la-premiere-dame

 DSCN5856.JPG [Photo YF]

La pédophilie « littéraire »

Gabriel Matzneff s’est vu attribuer le prix Renaudot Essai 2013 pour son livre Séraphin c’est la fin. Une pétition lancée sur le Net conteste cette attribution au profit d’un écrivain sulfureux, suspecté de pédophilie pour avoir écrit beaucoup sur le sujet, en particulier dans Les Moins de seize ans  (1974). On se souvient peut-être de l’algarade entre l’écrivaine canadienne Dominique Bombardier, dans une émission de Bernard Pivot, accusant Matzneff de décrire des actes interdits, d’être un pédophile, crime qui serait passible des tribunaux, s’il était un inconnu. L’écrivain s’était offusqué que l’on puisse mettre en doute sa puissance littéraire.

 Il est vrai que le commun des mortels a quelque incompréhension face à la mansuétude dont bénéficient des stars du monde des lettres, de la chanson ou du cinéma. Sans doute, parce qu’au cours d’un procès, il sera toujours possible pour l’auteur de prétendre que ce qu’il écrivait comme un récit n’est que fiction, que fantasmes, et donc littérature. De même que Serge Gainsbourg pouvait susurrer, en chantant avec sa fille Charlotte, Lemon incest, qui était ouvertement le chant d’un père, amoureux fusionnel de sa fille. Et il avait droit au Top 50.

 Gabriel Matzneff, mis en cause dans l’affaire du Coral, n’a jamais été inculpé, à la différence de nombreux protagonistes de cette affaire, qui travaillaient dans ce centre accueillant des mineurs, basé dans le Gard. Seulement exclu du journal le Monde auquel il collaborait épisodiquement jusqu’alors.

Dans la même veine, Frédéric Mitterrand avait raconté son tourisme sexuel en Thaïlande dans La Mauvaise vie parue en 2005. Après sa nomination en 2009 comme ministre, il avait nié avoir voulu parler dans ce livre, annoncé comme autobiographique, de mineurs quand il évoquait ses relations sexuelles avec des « garçons » ou des « gosses ». La polémique qui s’était alors déclenchée n’avait pas empêché le ministre de la Culture d’exercer sa mission. L’inénarrable Henri Guaino l’avait défendu, avec son adresse habituelle, en s’insurgeant contre une « polémique aussi pathétique » qui survenait « avec autant de retard » : « il n’y a pas de faits, il a écrit un livre ». Sous-entendu, ce n’est que littérature et puis c’est ancien. Christine Boutin s’en était étranglée.

Je me souviens que lorsque Christophe Tison a publié en 2004 son témoignage Il m’aimait (Grasset) dans lequel il racontait les abus sexuels dont il avait été victime, enfant, de la part d’un ami de son père, et ce durant plusieurs années, j’avais adressé un texte à un média qui n’en avait pas tenu compte : je m’étonnais qu’aucun procureur ne s’était apparemment saisi de l’affaire. En effet, les indications données par Christophe Tison, dans son livre et lors d’interviews à la radio et sur des plateaux de télévision, étaient assez précises pour que des poursuites puissent être engagées. Sauf erreur, ce ne fut jamais le cas. Même si l'écrivain ne souhaitait pas porter plainte contre cet homme, on était bien, pourtant, dans un contexte de non assistance à personne en danger, dans la mesure où il avait pu poursuivre ces abus, pénalement répréhensibles, avec d’autres enfants.

Christophe_Tison.jpg

Ce qui est grave c’est que ces affaires, isolées, attisent la rancœur d’un grand nombre d’individus qui voient là la preuve formelle que la pédophilie est plus que jamais tolérée dans notre pays, que la maltraitance à enfants est un sujet tabou. Evidemment il s’agit là de fantasmes, qui ne tiennent aucun compte de la réalité (voir plus haut). La Justice dans ce pays ne se fonde pas sur des écrits, mais sur des faits, des actes. Gabriel Matzneff aurait pu être poursuivi jadis sur des faits précis, avec preuves, avec plaintes, pas sur des élucubrations écrites. Au demeurant, il n’est pas certain que dans la France de 2014 un récit comme celui de 1974 serait publiable.  

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